SOULÈVEMENT DU MIDI
je vous vois au faîte de l'honneur, et je prie que Dieu me donne son amour aussi certainement que votre riche renommée s'élève au milieu des louanges. Mais que celui qui maintenant vous fait défaut ne trouve jamais près de vous bon accueil.
« Nous avons vu la Marche, Foix et Rodez, faillir les premiers à nous porter secours; c'est pourquoi je les flagelle au nom de l'honneur et du courage dont ils se sont dépouillés; car, dans une telle cloche, ils ont mis le baltaut1 qu'ils ne peuvent plus espérer bon renom.
» Je ne crois point que jamais ils effacent leur crime ; car il se charge d'un forfait pire que celui de Cain , celui qui maintenant se sépare du puissant seigneur de Toulouse. Il est difficile que celui qui fait défaut et manque à son seigneur ne soit point puni.
» Si le roi Jacme, à qui nous n'avons point menti, tient ce que lui et nous nous sommes promis , d'après ee que j'ai ouï dire1, grand chagrin et pleurs auront les Français, en dépit de tous ceux qui voudraient l'empêcher. Mais, comme il fait défaut el qu'il ne parait pas, tout le monde le regarde de mauvais œil.
» Anglais, de fleurs et de feuilles couronnez-vous; ne vous donnez point de peine, ne prenez point garde à qui vous attaque, jusqu'à ce qu'on vous ait entièrement dépouillés3. »
1 Expression proverbiale qui signifie: ils ont prêté leur aide à une
telle cause.
2 Le doute exprimé par ces paroles prouve que l'existence du prétendu traite avec le roi d'Aragon était loin d'ôtre admise par les contemporaine
3 Voy. pour la texte de ce sirvente : Rochejçudc, Parnasse occitanien, p 278 ; Kaynouard , Choix de poésies des Troubadours, t. IV, p. <U i , et pouf le texte et la traduction aspagnole, Milà, de los Trovadores , p. 173.
Henri III , ôn effet , réfugié à Bordeaux après ses désastres, dépensait, au milieu des plaisirs, l'or qu'il avait apporté pour la guerre, et négligeait de profiter du secours inattendu que venaient lui donner la maladie et la famine, s'abattant tout à coup sur l'armée de saint Louis. Le comte de Toulouse était accouru pourtant dans la capitale de la Guyenne pour s'assurer l'aide du roi d'Angleterre; un traité avait été conclu*, mais il resta sans effet. Les rois d'Aragon , de Navarre et de Castille ne firent aucun mouvement qui pût prouver leur connivence avec les adversaires de Louis IX, et Raymond, abandonné de tous, fut contraint d'implorer humblement la paix et de s'en remettre à la miséricorde du roi de France. Celui-ci , usant d'indulgence, se contenta d'exiger du vaincu le serment de fidélité et la confirmation du traité de 1239 (janvier 1243).
Sur les bords du Rhône comme au pied des Pyrénées, la triste issue de cette campagne fit gronder dans les cœurs les vieilles passions méridionales, qui inspirèrent probablement alors au tailleur de Pernes1 ce chant vigoureux :
« J'ai à cœur d'encocher un sirvente pour le décocher sur ceux qui ont renversé l'honneur, car ils soutiennent le non et ont trahi le oui, et, puisque j'ai arbalète et croc, je piquerai des éperons pour tirer sur les plus hauts lieux: sur le roi anglais, que l'on tient pour sot, car il souffre honteusement qu'on le dépouille de son bien ; aussi ai-je à cœur de l'atteindre le premier. J'aurai toujours ressen-
♦ Voyez l'analyse de ce traité dans YHistoire de Languedoc, liv. XXV, chap. lxi.
1 Le troubadour Durand , dont nous avon> parlé p'us haut à propos d'un autre sirvente que M. Raynouard attribue avec raison, selon nous, au célèbre Bertrand de Born.