CHAPITRE IV
Soucis domestiques du roi d'Aragon. — Testament inconnu. — Importance de ses dispositions. — Mort de N;wyo Sanchez. — Ses domaines font retour au roi d'Aragon. — Expédition sur les bords du Migres et dans les sierras d'Eslida ei d'Espadan. — Prise d'Alcira. — Voyage du roi à Montpellier. — Naissance de l'infant Jacme. — Prétendue confér.-nce avec saint Louis.-— Intentions du roi d'Aragon relativement au partie de ses États. - Exigences de la reine Yolande. — Nouveau partage. — Gortès de Daroca. — Difficultés pour la délimitation de l' Aragon et de la Catalogne. — Menaces de guerre civile. — Explication de la conduite du roi.— Erreur des historiens sur les sentiments de Jacme pour son fils Alfonse. — Influence du roi Femand et de l'infant Alfonse de Castille. — Siège de Xetiva. — Hostilités avec l'infant de Castille. — Entrevue d'Almizra. — Capitulation de Xauva.— Siège et reddition de Biar. — Le Conquistador maître de tout le royaume de Valence.
Le roi d'Aragon, rentré en Catalogne vers le mois de septembre de Tannée 1244, suivait des yeux cette guerre imprudente à laquelle il avait refusé de se mêler activement, et, tandis que son âme de prince s'attristait des échecs au devant desquels Raymond VII semblait courir , de plus vives souffrances se préparaient pour son cœur de père.
Bientôt va s'ouvrir une période douloureuse pour le héros que la fortune a jusqu'ici comblé de ses faveurs.
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Dès Tannée 1242, il prélude, par un nouveau partage de ses Etats, aux peines et aux discordes domestiques qui vont empoisonner ses derniers jours, et faire une triste compensation aux succès inespérés de ses jeunes années.
En épousant la fille du roi de Hongrie, Jacme, contraint d'assurer aux enfants à naître de cette alliance un patrimoine digne des deux races royales qui s'unissaient, avait dû modifier son testament de l'année 1232 et formerde ses conquêtes de la Péninsule et de ses possessions d'outre-Pyrénées un lot distinct de 1* Aragon et de la Catalogne, réservés à son flls aîné Alfonse*. En 1241, trois enfants étaient nés de la princesse de Hongrie, Yolande, dont le mariage avec Alfonse, héritier présomptif de la couronne de Castille, était conclu sinon célébré; Pierre, né en 1239*, et Constance, qui devait épouser plus tard l'infant de Castille, don Manuel. Le moment était donc venu de transformer en un partage ou en un testament solennel les promesses faites par le roi à l'époque de son mariage. La reine l'y poussait et usait de toute son influence pour que la part de ses enfants s'accrût au préjudice du ûls de Léonor. Mais Jacme résistait à ces suggestions qui tendaient à lui arracher un acte impolitique. C'était compromettre gravement l'avenir de ses Etats que d'aller au delà de ses engagements de 1235; aussi se borna-t-il à leur donner une nouvelle sanction par un deuxième testament, rédigé à Barcelone le jour des kalendes de janvier 1241 (1er janvier 1242).
Cet acte n'était point aux archives d'Aragon lorsque Zurita écrivait ses Anales, car l'exact historiographe ,
' Voy. notre tome I, p. 358 et 359.
* Miedes [Vida do donJayme, lib. XIV) donne, pur erreur.. huilans à l'infant Pierre en 1243.
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et , après lui , tous les autours aragonais et catalans ne l'eussent pas entièrement passé sous silence1.
Par ce testament, Alfonse, fils de Léonor, doit avoir « tout le royaume d'Aiagon et toute la Catalogne, Ribagorza, Pallars, Aran et la suzeraineté du comté d'Urgel » , c'est-a-dire un Etat fort et prospère en lui-même, mais qui, enclavé de toutes parts, ne pourra s'étendre ni vers la France, ni vers les terres des Sarrasins; car Pierre, fils d'Yolande, possédera, d'un côté, Valence et les Baléares, de l'autre, la seigneurie de Montpellier avec toutes ses dépendances, les droits de la maison de Barcelone sur le Carcassez , le Termenois, le Rasez , les pays de Fenoillèdes, de Millau, de Gevaudan, et, après la mort de Nunyo Sanehez, le Roussillou , la Gerdagne, le Confiant et le Valespir. Les deux infants sont substitués l'un à l'autre, dans le cas où l'un d'eux n'aurait pas de postérité, et, s'ils meurent tous les deux sans enfants, leur sœur Yolande, femme d'Alfonse de Castille, et ses descendants légitimes, sont appelés à la succession de tous les Etats du roi d'Aragon.
Après avoir donné à sa fille Constance une somme de soixante mille morabatins; fait de nombreux legs pieux*; ordonné le payement de ses dettes et la réparation de ses torts; prescrit à ses fils de garder auprès d'eux les - hommes de sa conr » ; désigné l'archevêque de Tarragone , l'évéque de Barcelone , avec les frères prêcheurs
* Lésa relu ves d'Aragon doivent sans doute la possession de cel important document, que nous publions pour la première fois Pièces justificatives, n° V), au zèle éclairé et infatigable de don Prospero de Hofarull.
2 Au milieu des legs faits par le roi pourle repos de son àme, on remarque celui-ci : a Au monastère de Saint-Victorien. . millemorabaiins pour le repos de l'àrae de dona Toda Ladron, que nous lui avons promis selon sa dernière volonté.»
Ramon de Penyafort, Berenguer de Castellbisbal , G. de Barbera et Miguel de Fabra, pour veiller à l'exécution de certaines clauses, et prié les infants et « les reines » de ne point attaquer ses dispositions, Jacme met son testament sous la protection du Saint-Père, avec prière d'excommunier ceux qui y contreviendraient , il confie à son oncle Fernand, infant d'Aragon , son fils Pierre jusqu'à ce qu'il ait atteint l'âge de quinze ans, délai pendant lequel la reine Yolande devra percevoir les revenus du royaume de Valence , et recommande enfin l'infant Pierre et la reine Yolande au roi Fernand de Castille.
Outre certains détails chronologiques jusqu'ici discutés, tels que la date de la mort de Nunyo Sanchez , l'époque approximative du mariage de l'infante Yolande, ceilede la naissance de Constance, pour lesquels ce document fournit des données irrécusables , nous trouvons dans ce testament, en le comparant à celui de 1232, l'indice d'un changement notable qui s'opéra vers cette époque dans l'opinion publique et que retlètent les dernières dispositions du roi. Jacme n'y nomme pas une seule fois les Templiers et les Hospitaliers, auxquels il donnait un si grand rôle dix années auparavant. C'est que les ordres militaires, trop avides des biens de ce monde, perdent chaque jour eu force morale ce qu'ils gagnent eu puissance matérielle; tandis qu'a leurs côtés les Frères prêcheurs, par leur pauvreté , l'ascendant de leur parole, l'autorité de leur vie austère , croissent en popularité et en influence.
Une révolution tend à s'opérer au prolit de la démocratie du monde monastique , et à relever les religieux qui portent la besace au préjudice de ceux qui ceignent leurs flancs d'une épée. Les richesses amassées par ces