‹ Jacme I, le conquérant, roi d'après les chroniques et les documents inéditsChapitre 22 sur 183 · DEUXIÈME TESTAMENT DU ROI · texte numérisé non relu

DEUXIÈME TESTAMENT DU ROI

derniers , en excitant l'envie dans les hautes régions du clergé et de la noblesse , sont une cause d'isolement pour les ordres militaires, en butte à des attaques qui, dans moins d'un siècle, doivent entraîner la chute du plus puissant d'entre eux.

Jacme n'oubliait pas ce qu'il devait aux guides de sa jeunesse, mais il ne pouvait plus sans danger confier aux Templiers une autorité qui certainement leur aurait été contestée. L'appui moral du Saint-Siège leur eût même fait défaut , car les faveurs de la cour de Home se portaient presque exclusivement sur les Dominicains, investis depuisd2i]3 des fonctions inquisitoriales. Le roi agit donc sagement en donnant à cet ordre une preuve de sa confiance , à défaut d'un rôle politique apparent qui ne pouvait convenir aux humbles lils de saint Dominique.

Des quatre Frères prêcheurs nommés dans le testament royal, deux s'étaient fait remarquer au siège de Mayorque: c'était Berengner de Castellbisbal, bientôt évêque de Girone, et Miguel de Fabra, fondateur du couvent des Dominicains de la capitale des Baléares*; G. de Barbera appartenait à une famille dont plusieurs membres s'-étaient distingués dans les armées aragonaises ; enfin, au-dessus de ces noms connus et aimés, rayonnait le nom vénéré de l'illustre Ramon de Penyafort.

Après avoir professé avec éclat la philosophie et la jurisprudence, après avoir refusé l'archevêché de Tarragone et s'être démis des hautes fonctions de général de son ordre qu'il n'avait acceptées qu'avec des larmes, Ramon, parent du roi et autrefois grand pénitencier de Grégoire IX, venait de reprendre à soixante-six ans ses Ira-

4 Voy. notre tome I. p. 289. C'est par erreur que Miguel de Fabra est quelquefois appelé Miguel deFabia.

vaux évangéliques , dans lesquels brillaient d'un vif éclat ses lumières et ses vertus.

Une autre mesure habile fut la désignation de don Fernand d'Aragon comme tuteur de l'infant Pierre. Lorsque Jaome n'avait encore qu'un (ils, il se garda bien de le confier à son oncle , dont la réputation n'était pas pure de tout soupçon de crime *; mais Pierre n'était pas l'unique enfant du roi, et sa mort n'eût ouvert en faveur de Fernand aucun droit à la succession de la couronne. En accordant spontanément à l'ambitieux abbé une prérogative qu'il n'eût pas hésité à réclamer les armes à la main , on lui ùtait un prétexte de jeter le trouble dans l'État.

Enfin il ressort avec évidence du testament de 1242 que la séparation de l'Aragon et de la Catalogne n'était point dans les projets du roi. Il fallut les arguments des légistes, joints aux pleurs et aux supplications de la reine Yolande, pour triompher, après une longue résistance, des sages résolutions du monarque aragonais. Mais, dans l'intervalle qui sépare la rédaction du testament que nous venons d'analyser de l'annulation du même acte , se pla-

' Voy. notre tome I, page 95. Nous trouvons un singulier exemple de la façon dont l'abbé de Montaragon entendait les devoirs de son t lat dans un acte par lequel Fernand, ayant reçu en don de son neveu la ville et le château de Liria, et voulant lui en témoigner sa gratitude, ordonne que ce domaine fera retour au donateur, si le donataire meurt sans enfants issus d'un légitime mariage, e Ugali matrimonio. (Arch. de la couronne d'Aragon, parch. de Jacrae 1", n°78;i.)On pourrait supposer, d'après ces paroles, que, malgré le testament d'Alfonse II, son père, qui le destinait à être moine de Poulet (Voy. ce testament dans l'ouvrage de Bofarull, los condes de Barcelona, t. Il, p. 216), Fernand n'embrassa pas l'étal ecclésiastique, et fut seulement abbé laïque de Montaragon. Tous les historiens le considèrent cependant comme engagé dans les ordres. 11 parait, du reste, qu'il ne se maria point.

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cent des événements d'une certaiue importance, auxquels nous devons restituer leur vraie date, méconnue par la plupart des historiens *.

Les pays de Roussillon, Gerdagne, Confiant et Valespir, dont le roi d'Aragon n'avait encore que la suzeraineté le V1 janvier 1242, et qu'il laissait à son fils Pierre pour en prendre possession seulement à la mort de son cousin Nunyo Sanchez, firent retour quelques jours plus tard à la couronne d'Aragon par la mort de don Nunyo , qui ne laissait pas d'enfant.

On sait que le domaine utile de ces pays avait été donné en apanage par Alphonse le Chaste à son frère don Sanche, qui devait, parait-il , en jouir seulement durant sa vie*. Plus tard cette donation fut renouvelée en faveur du fils

' Arrivé au milieu de l'année I2it, Zurila, n'ayant plus à sa disposilion des documents suffisants, perd pour quelque temps le fil conducteur de son récit et commet de graves erreurs chronolo giques. Diago, plus heureux, en écrivant l'histoire du royaume de Valence, d'après les archive-; de ce pays, truuve l'occasion de redresser en partie les erreurs de son collègue d* Aragon cl de combler quelques lacunes. Il est à remarquer que Zurila, nous ne savons pour quels motifs, s'éloigne notablement des données de ia chronique royale, à laquelle pourtant il accorde en général une grande confiance. Diago s'en rapproche au contraire et, non content d'appuyer ses assertions sur les acîes authentiques qu'il a consultés, il invoque au»i, pour rélablh certaines dates, le texte même de la chronique deJacme. Pour nous, bien que, à l'exemple de presque tous ceux qui ?e >ont occupés sérieusement de cette œuvre, nous n'ayons aucun doute sur son authenticité, nous avons cru devoir puisera d'autres sources les indications chronologiques, qui demandent une précision toute particulière. Les documents des archives de Valence, cités par f)iago,ccux que nous avons eus sous les yeux à Barcelone et ailleurs, nous permettent de renouer la chaîne des événements, et il est à remarquer que le résultat auquel nous arrivons de celle manière concorde parfaitement avec le récit de la chronique royale.

» Voy. notre tome 1, p. 139, note I, et Chronique do Jaune, cliap. xix.

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de Sanche , ce Nunyo Sanchez * <|ue nous avons vu quelquefois parmi les adversaires , souvent parmi les amis dévo ués île son roi. Soldat intrépide, il avait été armé chevalier sur le champ de bataille de las Xavas par Pierre II, son cousin germain, et sa conduite aux conquêtes de Mayorque, d'Iviza et deValence avait été digne d'un aussi brillant début. Mais, dans la guerre des Albigeois , la crainte de perdre ses domaines ou le désir de les augmenter lui inspira une coupable faiblesse. Après avoir d'abord embrassé le parti de son suzerain le roi Pierre*, et combattu Simon de Montfort, pour l'obliger à rendre Jacme enfant à ses peuples, il avait tout à coup déserté la cause du Midi et agrandi ses domaines aux dépens de ses compatriotes, en se soumettant l'un des premiers à l'autorité des rois de France. A la fin de ses jours , Nunyo , dont la santé était déjà ébranlée à l'époque de la conquête de Valence, entra dans les ordres et mourut3 chanoine du chapitre d'Elne, en Roussillon , le 11) janvier 1242 \ Le

1 l.e plus souvent Nunyo s'intitule seulement seigneur do Ro-ussillon, de Confiant, etc.; il ne prend le titre de comte que dans quel ques actes postérieurs à la transaction conclue avec le roi en (Voy. notre tome I, p. 3G1 , note.;

- Jacme, racontant la balaiile de Muret, dit au chapitre vin de la Chronique :

« Don Nunyo Sanchez et en C.udletn de Moneada, fils de Guilleni Ramon et de Guillerma de Castellvi, envoyèrent un message au roi afin qu'il les attendit : mais le roi ne le voulut pas, et ainsi ils no se trouvèrent pas à la bataille. »

3 La mort de Nunyo Sanche/. a inspiré a Aimeric de Hetenoi , troubadour du Hordelais établi en Catalogne, un chant empreint d'une profonde et picus ■ tristesse. La valeur de celte composition, la place occupée par relui qui en e-[ le héros dan- l'histoire de la Catalogne et de la province aujourd'hui française de lïoussillon, n »us engagent à donner à la fin de ce volume la traduction de cette remarquable «complainte. » (Voy. Appendice, note C.)

1 1.adatedu jour nous est donnée par L). Joaquin-Maria Bover, dans son Historia de la casa real de Mallorca (p. 20; ; nous ne savons

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surlendemain, 21 janvier, Bernard, évêque d'Agde, et les antres exécuteurs testamentaires de Nunyo Sanchez \ mettaient le roi d'Aragon en possession du Roussillon , de la Cerdagne, du Confiant , du Yalespir *, et le 5 des ides de mars (H mars 1242), Jacme se trouvait à Malloles en Houssillon , où il faisait jurer paix et trêve aux seigneurs de ses nouveaux domaines entre les mains de Guillemde San-Roman, chanoine de Barcelone \

Deux mois après, le Conquistador continuait la guerre dans le royaume de Yalence, en attaquant quelques places situées au nord de la capitale, sur les bords du Mijares et

d'où est extraite celle indication, fort vraisemblable du reste, si l'on considère que le i\ janvier Jacme était mis eu possession des biens de Nunvo par les exécuteurs testamentaires du défunt. Quant à la date «le Tannée, à peu près tous les historiens sont tuinbés dans la même erreur. M. Bover et M. Houry (Histoire de Iioussillon, t I, p. 103). trompé- parune assertion erronée de Itosch (Titols dehonor de Cathalumja, p. I9">), et par une inadvertance de dom Vais-ète {Histoire de Languedoc, Hv. XXV, rbap \\\), n'ont pas pris garde à leur tour que les documents sur lesquels il- s'appuyaient se rapportaient au mois de janvier 1211 de l'Incarnation, correspondant au mois de janvier I2i2, d'après la manière de compter adoptée de no> jours. Le testament du roi du jour des kalendes de janvier tiil (t- janvier I2ii), dans lequel Nunyo Sancbe/.e.-t menlionuécomme vivant, ne peut laisser aucun doute à cet égard. Renier seul (Coronira gênerai de Espana, lib. II, cap. Ti) fait vivre don Nunyo jusqu'en I 213.

1 Don Nunyo avait fait son testament le lf> des kalendes de janvier (17 décembre) I2it. — (Henry, Histoire de Houssillon, t. I,

p. to;s.;

2 Si Ton en croit Bosch, qui s'appuie sur des documents des arcbives de Perpignan, le roi Jacme aurait agi. des 12>0, en qualité de comte et seigneur de Iloussillon, ce qui ferait supposer que, eu embrassant la vie ecclésiastique, Nunyo Sanchez avait remis au roi le gouvernement de ses domaines.

J Henry, Hist.de Rouss., t. 1, p. 4<l!>.

dans les Stm-ewd'Eslidaetd'Espadan. Après s'être emparé d'Artana, il reçut la soumission des maures d'Eslida, d'Ahin, de Veo, de Sengueyr, de Pelmes etde Zuera, qui, par acte passé à Artana, le 4 des kalendes de juin (29 mai) 1242, se rangèrent sous l'autorité du roi chrétien à des conditions dont une seule clause peut donner une idée : il fut stipulé qu'aucun homme professant une autre religion que celle de Mahomet ne pourrait être reçu dans ces territoires et y demeurer sans la permission des habitants, fût-il envoyé par le roi lui-même*.

Toute la partie du royaume de Valence située au nord du Xucar était soumise aux armes aragonaises; Jacme songea dès lors à pousser activement la conquête au delà de ce fleuve. La première place qui se présentait à lui était Alcira \ ville forte, située « entre deux cours d'eau navigables3, et où nul homme ne peut entrer qu'en traversant des ponts » *.

1 Cet acte était conservé au tempsde Diago. dans les archives de la ttayliede Valence, premier grand livre des aliénations du patrimoine royal, f° 238. Les témoins furent les maîtres du Temple et de l'Hôpital, Ciuillern de Kntenza, Ladron, Ximeno Ferez, Ximeno de las Hozes et le commandeur d' Alcaniz. (Yoy. Diago, Hist. del reyno de VaUncia, f" 334, reeto.) Ce document confirme le passage suivant delà chronique royale: « Apres cela la reddition de Castello en liit) nous allâmes en Aragon. Dans ee royaume et en Catalogne, nous refîmes plus d'un an, ayant laissé à Valence Ximeno Perez de Tarazona, pour tenir notre place pendant nuire absence , ut au bout de ce temps, nous retournâmes à Valence pour terminer ce qui était commence.» (Citron, de Jacme, chap. ccxvn.)

Zurita place le retour du mi dai^ le royaume de Valence en 1244. c'est-à-dire troi> au> environ aprèi !a prise de Castello.

- Alcira ou Alziia, appelée aussi Alzczira ouAlgizira,a été quelquefois confondue avec Algesiras en Andalousie, sur le détroit de Gibraltar.

3 Deux bras du Xucar.

4 Cbron. de Bernât d'Esclot, chap. xlix.

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