‹ Jacme I, le conquérant, roi d'après les chroniques et les documents inéditsChapitre 25 sur 183 · TROUBLES EN ARAGON · texte numérisé non relu

TROUBLES EN ARAGON

naître que leur ville appartenait à l'Aragon et assigner la Ségre pour limite à ce royaume. Les Catalans protestèrent avec énergie contre cette atteinte portée à l'intégrité de leur territoire; dans les corls tenues à Barcelone au mois de janvier 1244, le roi se vit contraint de déclarer solennellement que la Catalogne s'étendait de Salsas à la Cinca , et l'Aragon de la Cinca à la ville de Hariza; que, par conséquent, la ville de Lérida et tout le territoire compris entr j la Ségre et la Cinca faisaient partie de la Catalogne et devaient appartenir à l'infant Pierre *.

A cette nouvelle, les réclamations éclatèrent en Aragon. Alfonse, sourdement irrité depuis qu'il voyait diminuer sa part d'héritage, profita du mécontentement des Aragonais et du secours que lui promettait sous main la Castille, pour rompre ouvertement avec son père.

Au mois de février 1244, il était à Calatayud à la téte d'un corps de troupes, dans lequel figuraient aux premiers rangs, outre l'abbé de Montaragon, toujours prêt à la révolte, l'infant don Pedro de Portugal , Pedro Fernandez de Azagra et un grand nombre de seigneurs

1 Voyez, aux archives de la couronne d'Aragon, parchemins de Jacme I", n°* 935, 936 et 937, divers documents relatifs à celle affaire Par le premier (n° 935), en daledu 12 des kalendes de février 12i3 i\ janvier I2U), le roi fixe les limites de la Catalogne et celles de l'Aragon ; par le second (n° 936), il donne la Catalogne ainsi délimitée à son fils Pierre ; par le troisième enfin (n* 937), il déclare que dans les corlès tenues à Daroea, où se trouvaient a les évoques, les nobles el les conseils des cités d'Aragon et, entre autre-;, les hommes delà cité de Lériila », il n'a pas eu rintention de donner cette dernière ville, ni le territoire compris entre la Ségre et la Cinca, à son fils Alfonse, et que, d'ailleurs, il annule ce qu'il aurait pu faire dans ce sens. Ces deux derniers actes, rédigés le môme jour que le premier, sont datés de a la veille de la fAte de Saint-Vincent 4243 », qui correspond également au 21 janvier 13*4.

aragonais et castillans. Toutes les villes d'Aragon, la plupart de celles du royaume de Valence, embrassèrent la cause d'Alfonse. Il ne fallait qu'une étincelle pour allumer la guerre civile préparée par l'imprudence du roi, mais non par son injustice.

En distribuant à ses -fils des États distincts que les successions ou les conquêtes avaient réunis sous un sceptre unique , Jacme usait d'un droit reconnu à tous les souverains de son temps, et croyait remplir une obligation légale. Au moment de son divorce avec Léonor deCastille, il n'avait promis à Alfonse que le royaume d'Aragon 1 ; il avait voulu cependant à plusieurs reprises aller au delà de sa promesse, et, en 1243 encore, les syndics de Lérida s'étaient présentés aux cortès aragonaises sans qu'il y fit aucune opposition. Mais, en présence des anciens édits de paix et de trêve qui fixaient les limites de la Catalogne, il ne fut plus possible de soutenir que Lérida appartînt à l'Aragon, et l'infant se trouva réduit à la stricte portion qui lui avait été réservée en 1229.

Il est essentiel de remarquer que , au temps et dans les pays qui nous occupent, les mœurs et la loi , bien loin d'être favorables au droit d'aînesse, prescrivaient le partage des biens du père entre les enfants '.Il ne

* Voy. noire 1. 1, p. 250 et -loi.

* En 1307 seulement, aux cortès d'Alagou, Jacmc II, sur les instances des « barons, mesnaderos, chevaliers et infanzones • , afin de remédier aux inconvénients qu'enlraîne le partage des domaines, permit aux nobïesde toutes classes de transmettre leur héritage à un seul de leurs fil» La môme permission fut accordée, en 1311, aux « bourgeois et aux autres homme* des villes et villages d'Aragon. » (Voy. Fuerosde Aragon, t. I, lib. VI, lit. de Testaments nobilium el de Testaments civium ; voyez aussi les chapitres que nous eon:-acrons plusbas à l'élude des diverses législations en vigueur dans les» EUU de la couronne aragonaise.)

JACME ET L'iWFANT ALPONSE 87

faut pas oublier, en outre, combien la position de Jacme était différente de celle d'un souverain placé à la tôle d'une nation unifiée. Maître de divers royaumes, comtes et seigneuries unis par un seul lien, la communauté de chef, il était obligé, à en croire les légistes qui confondaient aisément les devoirs de la souveraineté avec ceux de la propriété, de distribuer à ses iils ces domaines distincts et indépendants. Four n'avoir pas eu ces deux observations présentes à l'esprit, tous les historiens qui ont voulu juger la conduite de Jacme sont tombés dans la même erreur. Persuadés que le roi d'Aragon était soumis, pour l'ensemble de ses États, aux exigences du droit d'aînesse, ils ont cherché à expliquer une dérogation qu'ils ne comprenaient peint, par de prétendus sentiments d'aversion de Jacme à l'égard de son fils aîné. On est allé jusqu'à dire que l'injustice du roi et les dégoûts dont il aurait abreuvé Alfonse n'auraient pas été étrangers à la mort prématurée de l'infant. Il est inutile d'avoir recours à de pareilles suppositions pour comprendre une situation si simple en elle-même, que nous nous étonnons d'être le premier à attirer l'attention sur ce point *.

Jacme se trouvait placé entre sa sagesse instinctive, qui lui faisait voir les dangers du morcellement de ses possessions, et les prières d'Yolande, secondées par les arguments légaux que nous venons de rapporter. Sa faute fut de ne pas savoir ou de ne pas oser dégager suffisamment f intérêt politique de l'intérêt de famille, et de se laisser trop facilement persuader, comme le prouvent

1 La conduite du roi paraissait si naturelle aux anciens auteurs , qu'aucun d'eux ne songe à la blâmer ou à la justifier. Quelques moderne*, seuls se sont faits accusateurs, nous ne savon* sur quelles présomptions, et leur opinion a été trop vite acceptée.

d'ailleurs les passages de Miedes mentionnés plus haut, qu'il était soumis pour le partage de ses biens aux mêmes lois et aux mêmes devoirs qu'un « pauvre homme chargé d'une nombreuse famille. » Après une longue résistance inspirée par son instinct politique, il céda par respect pour la loi et par affection pour la reine. Il voulut être trop juste comme homme privé et commit une grave faute comme souverain.

En invoquant le partage de 1243 pour prouver l'injustice du roi d'Aragon envers le fils de Léonor , on ne songe pas qu'en 1248 un nouveau, testament, pour assurer l'avenir des deux jeunes infants, Jacme et Fernand, va enlever à Pierre le royaume de Valence, le Roussillon, le Gonflant, la Cerdagne , la seigneurie de Montpellier, et tous les droits de la maison d'Aragon au nord des Pyrénées. Verra-t-on dans cet acte une preuve de l'aversion du roi pour son fils Pierre? N'est-ce pas plutôt l'indice d'une sollicitude très-naturelle chez un père, bien que regrettable chez un souverain?

Le partage de 1248 et celui de 12 43 sont dictés par les mêmes sentiments. Alfonse comprenait si bien qu'il n'avait nul droit à se plaindre des dispositions du roi, que, en 1244, sa rébellion eut pour unique prétexte la revendication, dans un intérêt purement national , des comtés de Ribagorza et de Pallars, compris entre la Ségreet laCinca, et que les Aragonais réclamaient comme partie intégrante de leur pays4.

Le fds de Léonor parait cependant, nous devons l'avouer, avoir été moins sympathique à son père que les enfants d'Yolande ; mais il y a loin de là aux sentiments

• Zurita, Anales et Indices, ad annum 1244 ; Miedes, Vida de don Jayme, lib. XIV.

SIEGE DE XATIVA 89

que Ton prête an Conquistador, La position exceptionnelle on le divorce de ses parents avait placé Alfonse dès ses premières années développa chez lui un caractère sombre et concentré, qui contrastait avec les qualités brillantes de l'infant Pierre*. 11 se trouvait, en outre, entièrement soumis à l'influence de la Castille, qui n'était pas, nou3 Pavons dit, étrangère à sa rébellion. On assure, il est vrai, que l'intervention du roi don Fernand arrêta cette révolte prête à éclater. 11 est permis de croire toutefois, sans vouloir méconnaître la modération et l'esprit de justice du saint roi de Castille, qu'Alfonse d'Aragon recula de lui-même au moment d'attaquer son père, si l'on songe surtout que Fernand fut impuissant à empêcher les actes d'hostilité commis par son propre fils contre l'Aragon.

L'infant héritier de Castille, intraitable pour Jacme son beau-père, envenimait les difficultés qui s'étaient élevées entre les deux grandes monarchies espagnoles. L'Aragon, se développant dans le royaume de Valence, et la Castille dans celui de Murcie, avaient rapproché leurs frontières à l'orient de la Péninsule. 11 s'agissait de déterminer, d'3près les anciens traités, la ligne exacte jusqu'à laquelle chaque souverain pouvait étendre ses conquêtes.

Après avoir essayé d'enlever Alcira à l'Aragon , Alfonse de faslille voulait s'emparer de la belle et riche cité de Xativa. A la fin de novembre 1243, le Conquistador était venu pour la seconde fois mettre le siège devant cette place.

Les habitants de Xativa avaient attaqué sans juste motif un corps de cavaliers et d'almogavares , que Rodrigo de Lizana conduisait contre des Sarrasins insoumis. L'al-

1 Miedes, Vida dêdonJayme, lib XIV.

cayde, soutenu par l'infant de Castille, refusa les satisfactions exigées par le roi d'Aragon4, et la ville fut

assiégée

Dès les premiers jours du siège, un parent de l'évéque de Cuenca obtint de Jacme la permission d'entrer dans Xativa sous le prétexte d'y faire fabriquer, pour l'infant Alfonse de Castille, une de ces tentes barbaresqucs si recherchées des seigneurs occidentaux, mais en réalité pour négocier la reddition de la ville au prince castillan. Instruit de ces menées, le roi fil publier une défense absolue à tout chrétien d'avoir aucun rapport avec les assiégés. A quelques jours de là, l'agent de la Castille, surpris en couférence avec des Sarrasins de la place, fut fait prisonnieretamené au camp. A ses protestations, Jacme se contenta de répondre: « Puisque c'est vous qui nous avez apporté des lettres de l'évéque de Cuenca, qui faisiez construire la tente pour don Alfonse , et qui, sous ce prétexte, traitiez avec les Maures à notre préjudice pour que la ville capitulât avec lui, ce que nous savons d'une manière certaine par les assiégés eux-mêmes, vous con-

* Avant d'attaquer Xativa, Jacme ordonna à l'alcayde de comparaître devant lui à Alcira. Le Sarrasin s'y rendit; le roi, lui ayant fait des reproches sévères, le somma de li\rer la ville et le château. Le Maure se crut prisonnier et la frayeur l'empêcha de prononcer un seul mot. Mais Jacme, remarquant son émotion, lui dit : a Alcayde, vous ne devez rien craindre, car en sûreté vous Êtes ici aussi bien que dans le château de Xativa. Et vous devez >avoir que , si coupables qu'ils soianl, jamais nous ne retenons captifs ceux à qui nous ordonnons de comparaître pour avoir avec eux une entrevue. » (Chron. de Jacme, chap. ccxx. )

2 Les chevaliers de SaintJean de Jérusalem, sous la conduite de Hugues de Forcalquier, châtelain d'Amrx»ta, figuraient dans l'armée royale. Pedro de \ ilargut, chevalier de cet ordre, Ximeno Perez de Pina, Garcia de Aguero et Guiilem de Pax se distinguèrent au siège de Xativa. (Voy.Zurita, Anales oMtuHou.)

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