‹ Jacme I, le conquérant, roi d'après les chroniques et les documents inéditsChapitre 30 sur 183 · JACME ET LE SAINT-SIEGE · texte numérisé non relu

JACME ET LE SAINT-SIEGE

entreprises contre les Sarrasins d'Espagne justifiaient la neutralité dans les affaires de l'Europe. Malheureusement pour l'indépendance des rois d'Aragon, mais heureusement sans doute pour Jacme Ier, que la Papauté soutint durant les pénibles années de son enfance, Pierre le Catholique , jaloux d'ajouter à l'autorité royale le caractère sacré que lui imprime l'onction sainte , était allé recevoir sa couronne des mains d'Innocent III, et, en échange , avait rendu la royauté aragonaise vassale et tributaire du Saint-Siège. Nous avons vu 4 le Pape Grégoire IX réclamer le secours de Jacme en vertu de ce serment de fidélité , et le Conquistador conclure un traité que des entreprises plus utiles pour la civilisation l'empêchèrent d'exécuter

Cet imprudent engagement est le dernier acte du règne de Jacme , — nous pourrions presque dire le seul , — où l'esprit d'aventure naturel à la maison de Barcelone ne soit point modéré par un jugement droit et sûr. Dés ce moment , nous verrons toujours le grand roi , dans ses relations avec les autres puissances comme dans ses réformes intérieures, fuir les utopies dangereuses , s'élever au-dessus des susceptibilités de l'amour-propre , éviter tout ce qui pourrait le faire accuser de vaine ambition , dédaigner la renommée stérile de ces conquérants qui mesurent leur gloire au sang qu'ils font répandre, et leur puissance aux lambeaux de terre qu'ils arrachent à leurs voisins sans aucun profit pour la civilisation.

• Torael, p. 384.

3 Jacme devait passer en Italie avec 2,000 chevaliers el faire la guerre à l'empereur, moyennant 150,000 livres et le payement viager des revenus el droits annuels levés par l'empire sur la Lombardie. Les villes lombardes, ajoute Zurila, s'engagèrent, en outre, à reconnaître le roi d'Aragon pour a leur seigneur, défenseur et gouverneur durant sa vie. » (Anales de Aragon, lib. III, cap. xxxu)

Avant de se lancer dans une entreprise quelque séduisante qu'elle se montre , il en embrasse du regard toute la portée , oubliant ses droits personnels pour ne se souvenir que de ses devoirs de prince. Faire régner l'ordre, la paix , la justice dans ses États, avant de chercher à en reculer les limites , étendre l'empire de la civilisation chrétienne plutôt que sa propre domination, et, pour cela, se montrer aussi conciliant avec les princes chrétiens qu'il est intraitable avec les Musulmans insoumis , telle est la double mission qu'il s'est donnée. Si les résultats probables d'une guerre sont hors de proportion avec les sacrifices qu'il devra imposer à ses sujets , il cède avec une générosité qui le grandit , même à un simple comte de Champagne; mais, s'il voit un pouvoir étranger essayer de s'immiscer dans l'administration de ses États , s'il craint de compromettre la tranquillité de son pays ou de faire peser une nouvelle charge sur son peuple, il sait, comme le saint roi Louis de France, résister avec fermeté môme à son souverain spirituel , à ce Pontife suprême dont la main donne et retire les couronnes.

Après le traité signé au camp de Valence, Jacme fut une fois encore sur le point de se trouver mêlé à la grande querelle du Pape et de l'empereur. On se souvient, en effet, de l'alliance qu'il conclut à Montpellier, en 1241, avec Raymond VII, pour la défense de l'Église- Mais il s'agissait alors de se concilier la bienveillance du Saint-Siège, afin d'obtenir la sentence de divorce et les dispenses qui devaient favoriser les projets des princes méridionaux. Le roi d'Aragon n'eut pas cru payer trop chèrement par le secours de ses armes la réalisation de ces espérances si chèrement caressées. Trompé dans son attente, il évita dès lors de confondre sa cause avec

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celle du Souverain Pontife. Lorsque Innocent IV, fuyant Rome, lui fit demander l'hospitalité que lui refusaient les rois de France et d'Angleterre , le monarque aragonais n'hésita pas à décliner ce dangereux honneur1; c'est alors que le chef de la chrétienté se réfugia à Lyon, ville indépendante et neutre, où il tint le concile qui déposa l'empereur Frédéric. A cette occasion , les deux comtes Raymon de Toulouse et Raraon Berenguer de Provence se trouvèrent réunis auprès du Souverain Pontife.

Depuis que le mariage de Sancha de Provence avec Richard d'Angleterre lui avait ôté l'espoir d'être le gendre et le successeur de Ramon Berenguer, Raymond était redevenu l'ennemi du comte provençal. Cependant la médiation de l'archevêque d'Arles, celle du roi d'Aragon et l'intervention du Pape lui-même avaient retardé la reprise des hostilités '. Il est permis de croire que pendant ce temps les négociations se poursuivaient pour reprendre, dans l'intérêt des provinces méridionales, les projets de fusion des deux races de Toulouse et de Provence. Ramon Berenguer avait une quatrième fille, Béatrix, avec laquelle pouvait s'effectuer le mariage qui n'avait pas réussi avec Sancha.

En vertu d'un testament de Tan 1238, Béatrix devait

1 Jacme, tout en refusant au Pape ses Etats péninsulaires, lui offrit pour asile la seigneurie de Montpellier, ou permit du moins aux consuls de sa ville natale de faire une démarche dans ce sens auprès du Saint-Père. C'est ce qui résulte d'une lettre dans laquelle Innocent IV remercie les consuls et leur fait espérer sa visite pour le moment où il quittera Lyon. Cette promesse ne fut pas exécutée. (Archives municipales de Montpellier, armoire E, caselle V, liasse 26w, n°2)

• Dom Vaissète, Mit. de Languedoc, liv. XXV, chap. lxxvi et Preuv. du tome III, éd. in-f°, n° 256. - Raynaldi, Ann. eccle*., ad aDD.<244, nM7.

hériter de tons les États de son père. Ce n'est point, comme le dit Mathieu Paris, que les autres filles du comte « étant montées plus haut qu'on ne pouvait l'espérer, et ayant contracté des mariages qui faisaient l'admiration de tous les chrétiens 1 », Béatrix seule eût besoin d'une dot ; ce n'est pas non plus que Ramon Berenguer ait voulu éviter de semer un nouveau germe de discorde entre le roi de France et le roi d'Angleterre*; le petit-fils des comtes de Barcelone n'avait d'autre but que de ménager à la nationalité du Midi le moyen de reconstituer son unité. Béatrix semblait destinée à épouser un prince méridional ; si elle n'avait pas de fils, ce n'étaient ni les enfants de Marguerite, reine de France, ni ceux de Léonor, reine d'Angleterre, que le testament appelait au comté de Provence, mais bien ceux de Sanchaqui, n'étant pas souverains, ne pouvaient fondre les États de Ramon Berenguer dans une plus grande nation . Si Sancha n'avait pas d'enfant mâle, la succession revenait à la fille aînée de Béatrix, et, à défaut, au roi Jacme d'Aragon et à celui de ses fils qui hériterait de sa couronne \ Toutes ces clauses sont significatives et indiquent clairement le désir de Ramon Berenguer d'assurer soit l'indépendance des possessions provençales, soit leur union à un État méridional.

Les conséquences du mariage de Raymond VII avec l'héritière delà Provence n'échappaient à personne, et l'espoir de cette alliance n'avait pas été étranger, sans doute, à la négligence que le comte de Toulouse avait

1 Math. Paris, Grande Chronique, ad onn. 4245. « Papon, Hist. gin. de Prov., I. 11, p. 321. » Le testament de Ramon Berenguer V a été publié par Ruffi. (Hist. des comtes de Provence.)

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