‹ Jacme I, le conquérant, roi d'après les chroniques et les documents inéditsChapitre 34 sur 183 · PLAINTES DES PROVENÇAUX · texte numérisé non relu

PLAINTES DES PROVENÇAUX

Les troubadours, cependant, parcouraient le pays de château en château , entretenant dans le cœur des Provençaux le souvenir si cher de leurs anciens seigneurs, et censurant indirectement les défauts du bouillant et impérieux Charles par réloge des douces qualités de Ramon BerenguerV. « En quoy faisant, dit Jehan de Nostradamus à propos de Pierre Brémont de Noves , il gaigna un thrésor. Mais pour ce que par iceluy chant il parloit contre la mayson d'Anjou et de ce que la Prouvence estoit tombée entre mains de ceux de France, luy fut conseillé par ses grands seigneurs et amis de se taire1. »

« Désormais, chantait Aimeric dePegulha, les Provençaux vivront dans la douleur, car d'un vaillant seigneur ils tombent sous un sire.... Hélas! Provençaux, en quelle désolation vous êtes restés et en quel déshonneur! Vous avez perdu gaité, jeux et plaisirs. Vous êtes tombés aux mains de ceux de France: mieux vous vaudrait être tout à fait morts. Celui par qui vous pourriez être délivrés ne trouve en vous ni loyauté ni confiance. Hélas ! mal pourvus de seigneurs et d'honneur , on ne vous bâtira plus villes ni châteaux-forts. Serfs des Français , pour le droit ni pour le tort vous n'oserez porter écu ni lance1. »

4 Jehan de Nostradamus , Vies des plus célèbres et anciens poètes provençaux qui ont floury du temps des comtes de Provence . pag. 128.

* Aimeric de Pegulha était fils d'un marchand de drap de Toulouse. Son allusion au seigneur qui pouvait délivrer les Provençaux peut se rapporter également à Raymond VII et au roi Jacme 1". — L'Jîm*. litt. de la France (t. XVIII, p. 694), a donné pour la première fois le texte de ce fragment, que l'abbé Millol avait inexactement traduit. Cette pièce se trouve dans le manuscrit n° 7225 de la Bibliothèque impériale.

Tout autre que Jacme n'eût pas manqué de profiter de pareilles dispositions; mais, soit qu'il comptât peu sur l'appui du comte de Toulouse et du roi d'Angleterre, soit que la nationalité méridionale lui parût condamnée sans retour, et qu'il vit la main de Dieu dans les événementsqui semblaient conspirer pour assurer l'extinction des dynasties méridionales1, il parait s'être résigné aussitôt à l'abandon de la Provence.

En vain les troubadours , ne comprenant pas qu'un roi conquérant hésitât à en appeler aux armes, excitaient-ils le monarque aragonais à la guerre; en vain essayaient-ils de produire un soulèvement parmi le» Provençaux , dans l'espoir de voir accourir au secours des révoltés les adversaires naturels de la maison de France. Une sage politique conseillait à Jacme l'inaction que l'incapacité et la légèreté d'esprit inspiraient à Raymond VII et à Henri III.

« Je crois que le roi anglais a le hoquet, s'écriait avec colère Boniface de Castellane, tant on le voit rester muet pour demander ses possessions.... tandis qu'il devrait conduire de tous côtés soldats et chevaux armés jusqu'à ce qu'il eût recouvré ses domaines.

» Le lâche roi auquel appartient l'Aragon fait toute l'année procès à maint pauvre diable; il serait mieux, à mon avis, qu'il demandât avec ses barons (vengeance pour) son père, qui était preux et bon et qui fut tué chez ses voisins'. »

» Quidhic dicam ? écrivait Guillaume de Puy-Laurens, chapelain de Raymond VII, jampridem per hœc antecedentia prœsumi poterat quodDeo non placeret quodullimus cornes contraheret , aut plus haberet sobolem quam habebat. (Ghron. de Guill. de Puy-Laurens, chap. xlvii.)

a Raynouard, Choix de poésies des Troubadours, t. V, p. 408.

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