PLAINTES DES PROVENÇAUX H
Nous oe savons à quels procès celte dernière strophe fait allusion, mais les réformes législatives dont lesirvente qui précède doit être à peu près contemporain, les innovations introduites dans la procédure, Pinlluence croissante des légistes en Aragon, pourraient bien avoir inspiré la boutade du guerroyeur Boniface. Homme d'épée avant tout, le noble troubadour avait voué une haine à mort « aux avocats qu'on voit se démener à grand bruit » . . . . et à « cesconseils de prélats que nul homme ne vitjamais contents et qui, lorsqu'on leur explique son droit, disent : ■ Tout cela n'est rien, toutapparticntvraimentau comte»4. Charles d'Anjou faisait faire des recherches en Provence pour réunir à son domaine ce qui en avait été démembré par l'usurpation des grands vassaux du pays ; de là l'irritation de Boniface de Gastellane, dont la famille, l'une des plus puissantes de Provence, était aussi l'une des plus tracassées par les commissaires du comte1.
Le fougueux Boniface flagelle de ses vers non-seulement les princes qui abandonnent la cause du Midi, mais ses compatriotes eux-mêmes qui n'osent secouer un joug odieux :
« Je ferai un sirvente avec des paroles cuisantes, dans lequel, à la face de tous les lâches, je dirai aux Provençaux pauvres et abattus que ces Français ne laissent même pas leschausses à la gent paresseuse et sans courage. . . Si je me rencontre un jour avec leurs chefs et qu'ils m'atta-
« Kaynouard, Choix de poésies des Troubadours, t. IV, p. 214.
* Un autre poêle gentilhomme parlageravcmon de Castellane pour \c> gens de robe, c'est Bertrand d'Allamanon, dont on peut voir les sirventes dans le recueil de M. Kaynouard, t. IV, p. 222. — Papon (Hist. génér. de Prov., t. III, p. 438) et Millot {Ilist. litt. des Troub., t. J, p. 402.) ont donné la traduction de plusieurs pièces de cetroubadour.
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quent, ils en seront dolents; tant je les frapperai que mon épée en sera sanglante et que de ma lance il ne restera qu'un tronçon.»
« Lemalheur des Provençaux me plaît, car aucun d'eux n'y prend garde. Les Français sont si habiles que quelque jour ils les feront venir attachés avec un lien d'osier. Ils ne gardent avec eux aucun ménagement, tant ils les tiennent pour lâches \ »
Un autre poète , qui ne paraît pas avoir eu les mêmes motifs personnels décolère contre les nouveaux dominateurs, Guillem de Montagnagol, s'exprime en termes non moins énergiques :
« Ce pays ne doit plus s'appeler Proenza (vaillance), mais il aura nom Falhenza (lâcheté), puisqu'il achangé une domination loyale et douce pour une cupide tyrannie *.» Plus bas, Guillem souhaite que le roi d'Aragon, qui a mis en déroute les Sarrasins espagnols, vienne combattre les Français, « puisqu'il a vaincu leurs vainqueurs il en triomphera aisément. Cependant la domination française va grandissant ; le roi d'Aragon et le comte de Toulouse serontdéshonorés s'ils ne tirenlvengeance de leurs humiliations8. »
Ce sirvefite, évidemment postérieur à la bataille de Mansourah, à laquelle il fait a lusion, prouve que l'espoir des Provençaux persistait après plusieurs années d'attente vaine. Charles d'Anjou semblait d'ailleurs avoir pris à tâche de justifier, par la dureté de sa domination, les
« Raynouard, Choix de poésies des Troubadours, I. V. p. 109, et t. IV p. 214.
2 nist.litt. de la France, t. XIX, p. 491.
* Miltot , Hist. litt. des Troubadours, t. 111. p. 96; — Papon, Hist. gén. deProv., t. 111, p. 447 ; — Milà, de los Trov. en Espana , p. 475.
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plaintes de ses nouveaux sojets, et de conserver dans leur cœur le souvenir de la paternelle administration des comtes de la maison de Barcelone. Vingt ans s'étaient écoulés depnis la mort de Ramon Berenguer, que la Provence implorait encore le secours des princes aragonais, comme le prouve la pastorale suivante, dialogue entre une b rgère et le troubadour Paulet, de Marseille:
• Mais s'il vous plaît, seigneur, demande la bergère au poète, dites-moi, au sujet du comte qui tient la Provence, pourquoi il tue les Provençaux et les détruit, lorsqu'ils ne lui ont forfait en rien, et pourquoi il veut et pense ainsi dépouiller le roi Manfred qui n'a, je crois, aucun tort, ne tient de lui aucune terre et n'a été pour rien, je pense, dans la mort du preux comte d'Artois \ . .
— » Jouvencelle, répond le troubadour, par Y orgueil qu'il porte en soi, le comte d'Anjou est sans merci poulies Provençaux, et les clercs sont pour lui la pierre et le fusil et pourcela il croit dépouiller le roi, qui est habile, preux et qui soutient la véritable valeur. Mais ce qui m'encourage (c'est que) les Français n'arriveront là-bas8, à ce qu'il me paraît, que si avec les leurs s'accorde le vaillant et puissant roi Manfred \
' Par celle allusion, Paulet veut faire entendre que Charles d'Anjou aurait mieux fait do venger la morl de son frère Robert d'Artois, lue par les Sarrasins, que de jeler le trouble dans la chrétienté.
1 Cotz e fozil. Cotz signifiait pierre et plus particulièrement pierre à aiguiser. On appelait également fozil, fusil, la pièce d'acier avec laquelle on bat la pierre pour en tirer du feu, et un morceau de fer ou d'acier qui sert à aigui>ar les couleaux : on peut donc traduire ce passage de deux manières : a Les clercs sont pour lui 'a pierre et le fusil dont il se sert pour allumer l'incendie » , ou bien : « Les clercs ?ont pour lui la pierre cl l'acier sur lesquels il aiguise son glaive. »
»A Naples.
* Nou< traduisons ces deux premières strophes d'après le toxle
116 L1TBB III) CHAPITRE V
" — »Dites-moi, seigneur, si le noble infant d'Aragon 4 demandera ce qui appartient à sa famille. Puisqu'il est bon et brave, je voudrais qu'il en donnât des preuves en chassant de notre pays les usurpateurs de son bien.
— » Nous devons beaucoup espérer de l'attachement des Provençaux pour l'infant dont ils revendiqueront les droits. Il serait à souhaiter que le Pape fût pour lui.
— » Je voudrais voir le noble infant et Edouard* bien unis entre eux. Avec leurs grandes qualités, sortis de la même tige, chers à leurs amis, redoutés de leurs ennemis, ils acquerraient beaucoup plus de gloire en se soutenant l'un l'autre et feraient de grandes conquêtes.
— » Je souhaite que le roi d'Aragon, lui qui a tant de sens, prenne garde au plus tôt à sa réputation et à sa gloire, car, s'il diffère, ni roi ni empereur ne daignera plus le regarder. Les deux jeunes princes, l'infant et Edouard, sont généreux, habiles, bien armés, il ne convient pas qu'ils restent dépouillés de leur héritage. Que ne dresse-t-on vite le jeu et la table où maint heaume sera fendu et maint haubert démaillé.
— • Seigneur Pierre, dit la bergère s'adressant au prince aragonais, que par vous les malheureux Provençaux soient protégés et honorés.
— » Bergère, vous m'avez comblé de joie par les louanges que vous avez données à l'infant ; car je ne sais point de prince qui aime autant la vertu. »
qu'en a donné M. Raynouard (Choix de poésies des Troubadours, t. V, p. 2*37). Pour les suivantes, dont le texte nous manque, nous empruntons la traduction de l'abbé Millot {Hist. litt. des Troub., t. III, p. 443).
1 Pierre, fils ainé de Jacme et d'Yolande.
* Edouard, fils ainé du roi Henri III d'Angleterre et de Léonor de Provence.