LA PROVENCE A LA MAISON DE FRANCE
Lorsque ces vers se chantaient en Provence, il y avait longtemps que Jacme avait définitivement renoncé à revendiquer l'héritage de son cousin Ramon Berenguer. Le 17 juillet 1258, aussitôt après la ratification du traité de Corbeil, le roi d'Aragon avait fait, en faveur de Marguerite, reine de France, cession définitive de tous ses droits sur les comtés de Provence et de Forcalquier1; droits très-réels, quoi qu'en aient dit quelques historiens français. Les règles de succession féodale les consacraient, et Jacme les rappelait encore dans une lettre ferme et digne qu'en l'année 1262 il écrivait à Charles d'Anjou pour se plaindre de ce que des troupes provençales , conduites par Charles lui-même , étaient venues poursuivre jusque dans le grau de Montpellier des Marseillais révoltés contre leur comte : « Vous devriez être satisfait de ce que nous avons fait au sujet du comté de Provence, que nous aurions pu avoir parce qu'il avait appartenu à notre famille , et que , cependant, à cause de l'amitié et de la parenté qui nous lient à l'illustre roi de France, votre frère et à vous, nous n'avons pas voulu recevoir1. »
Les vers du troubadour Paulet, que nous citions tout à l'heure, font supposer que la cession du 27 juillet 1258
4 Les difficultés entre Marguerite, reine de France, et Béat ri x, comtesse de Provence, au sujet de la succession de leur père, ne furent terminées qu'en 4284. (Voy. Mémoire touchant les réclamations que Marguerite, reine de France, et Eléonor, reine d'Angleterre, firent de leurs droits sur la Provence, etc., par M. de Bréquigny, p. 449 du tome XLHI (ancien) des Mém. de l'Acad. des Inscrip. et Belles-Lettres) .
3 Voyez celle lettre dans nos Pièces justificatives, n« XVI. Elle ne porte aucune date dans le registre des archives d'Aragon où elle existe en brouillon, mais la date des actes qui la précèdent et qui la suivent dans le môme registre, jointe aux événements auxquels elle fait allusion, la place à Tan 1262.
fat tenue secrète, afin peut-être de laisser aux Provençaux un espoir qui leur faisait supporter plus patiemment la domination étrangère.
De 1246 à 1258 , pendant tout le temps que durèrent enlre Jacme et saint Louis les démêlés dont nous parlerons bientôt, la possibilité d'une revendication de la Provence par le roi d'Aragon resta suspendue comme une meoace sur la maison de France , et contribua peut-être à hâter la conclusion du traité de Corbeil et du mariage qui en fut la conséquence.
Mais, en réalité, dès le 31 janvier 1246, la Provence est à jamais séparée de la grande nation méridionale ; après cette date, il y a encore des regrets, des désirs et des espérances, qui se manifestent parles plaiutes des troubadours et par les agitations du peuple, mais plus de tentative apparente d'un souverain du Midi pour reconquérir ce beau pays au profit d'une nationalité dont chaque jour voit disparaître un lambeau.
C'est probablement au retour de son infructueuse expédition en Provence, que Jacme fit à Montpellier le séjour dont parle Gariel à l'année 1246*. Le vicomte de Béziers Trencavel, qui jusqu'alors était resté à sacour, l'accompagnait sans doute et demeura dans le pays, car, peu de temps après, il fit sa soumission au roi de France, qui lui donna six cents livres de rentes en échange de tous ses droits sur les six vicomtés d'Albi, de Béziers , de Carcassonne, deRazez, d'Agde et de Nîmes (1246-1247 a).
Durant cette fatale année 1246, qui vit la couronne comtale de Provence échapper à la dynastie barcelonaise,
1 Sériée prceeulum magalon, p. 359.
8 Voy. DomVaisséte, Hist. de Lang., liv. XXV, chap. xcvu, et Preuves du tome III, in-f% n° 275.
BEREIGtmh DE CASTELL&ISBAJL 119
une tâche, que né peut effacer l'éclat môme de la gloire, vint obscurcir la renommée da Conquistador. Voici le fait tel qu'il résulte des documents contemporains.
Berenguer de Castellbisbal , ce dominicain que Jacme avait désigné dans son testament de 1212 pour être l'un des exécuteurs de ses dernières volontés , avait oublié ses devoirs de prêtre au point de révéler un secret que le r oi lui avait avoué en confession. Il aurait même conspiré contre son souverain, si Ton en croit une lettre de Jacme à Innocent IV, que celui-ci rappelle dans sa réponse *.
Indigné de se voir trahi par un homme qu'il avait comblé de ses faveurs et « traité presque comme le plus honoré parmi les plus grands », le roi exila le frère prêcheur. Mais, bientôt après, Berenguer fut nommé évôque de Girone, et, fort de sa nouvelle dignité, il rentra en Catalogne sans l'autorisation royale pour prendre possession de son siège.
A cette nouvelle, Jacme irrité donna l'ordre de s'emparer du prélatetde lui couper la langue. Cette sentence barbare fut exécutée; mais Rome ne fit pas longtemps attendre le châtiment. L'audacieux monarque fut excommunié et l'interdit mis sur ses Etats.
Ce n'était pas la première fois que Jacme attirait sur lai les foudres de l'Église. En 1237, le Pape l'avait frappé d'anathème pour injures envers l'évêque de Saragosse. Une lettre de Grégoire IX est le seul document qui mentionne cette excommunication sans donner d'autre détail ; elle nous apprend seulement que l'absolution, implorée bientôt après par le roi pendant une maladie, lui fut donnée par « Ramon, de l'ordre des
' c Alias quaraplura contra te gravia machinando. » (Innocent IV, lib. M, ep. cur. 27. — Raynaldi, Annales ecclesiast. ad annura
120 LITBE III , CHAPITRE V
Frères prêcheurs, chapelain et pénitencier du Souverain Pontife *. »
Innocent IV se montra moins prompt à pardonner que ne l'avait été Grégoire IX ; il est vrai que, en sollicitant l'indulgence du Saint-Père, Jacme n'avait pas abjuré tout sentiment de colère contre Berenguer de Castellbisbal. puisqu'il demandait au Pape d'éloigner l'évêque des États aragonais.
« Il n'est pas digne de la sagesse d'un roi, répond le Souverain Pontife, de croire légèrement que l'évêque ait trahi le secret de la confession , et de l'affirmer avec persistance. Cette accusation n'est pas vraisemblable, et l'on y croit d'autant moins que la preuve en est très-difficile à faire Nous ne pouvons accueillir votre demande; car, d'après les termes de votre lettre, vous ne paraissez pas avoir l'esprit de pénitence, mais bien plutôt des sentiments de colère contre ledit
évêque Quand même il vous aurait offensé, il ne
vous était nullement permis d'en tirer vengeance, mais vous deviez aussitôt en demander justice à celui qui est
son maître et son juge Nous vous envoyons
frère Didier, notre pénitencier, pour vous représenter la grandeur de votre faute et vous donner un conseil salutaire Revenez donc à vous Humiliez-vous
devant le roi céleste par lequel vous régnez ici-bas
Nous espérons que Celui qui désire la conversion et la vie du pécheur, tenant compte de vos bonnes actions passées, daignera se souvenir de vous et vous accorder la grâce de bien penser et de bien agir f... »
' C'est saint Ramon de Penyafort. Voy. Raynaldi, Annales eecles , ad ann. I23*T, n° 26. — Grég. IX, lib. X, ép. 35*.
1 Donné à Lyon le 10 des kalendos de juillet, an III du pontificat d'Innocent IV. (22 juin 1246). —Voy. Innoc. IV, Ii6. III, «p. eur. 27. — Raynald., Ann. ecclet- , ad ann. 4246.
ABSOLUTION DE JACME 421
Le roi se soumit. Il envoya à Lyon Andreu de Albalat, qai fut plas tard évêque de Valence \ porter aux pieds du Saint-Père l'expression de son repentir V Philippe, évéque de Camerino, fut alors adjoint au frère Didier pour terminer l'affaire. Une réunion des prélats, abbés et seigneurs du royaume fut convoquée à Lérida; là, en présence de tout le peuple, le roi confessa son crime à genoux en jurant de ne plus porter à l'avenir une main téméraire sur < les clercs et les personnes religieuses. » Il promit, en expiation de sa faute, d'achever le monastère de Benifaza, de l'ordre de Citeaux, de le doter de telle façon que quarante moines pussent y être entretenus, de dépenser deux cents marcs d'argent pour la construction de l'église de ce monastère, d'ajouter à la dotation de l'hôpital de Saint- Vincent de Valence une somme annuelle de six cents marcs d'argent, et de fonder enfin une messe quotidienne et perpétuelle dans l'église de Girone.
A ces conditions, le Pape, par une bulle du 22 septembre 1246, conféra à ses deux légats le pouvoir de donner l'absolution au roi ; cette cérémonie eut lieu solennellement à Lérida le 19 octobre delà même année
Au récit que nous venons de faire, et sur l'authenticité
1 Quoi qu'un aient dit Hiedes, Raynaldi et quelques autres historiens, Andreu de Albalat ne futévôque de Valence que le 30 octobre 12*8 (Voy. Diago, Anales del reyno de Valencia, f° 440, d'après les archives du chapitre de Valence .)
* Miedes (Vida de don Jayme,\iv. XIV) dit avoir vu dans les archives du monastère de Benifaza la copie de deux lettres adressées par Jacrae au Souverain Pontile. L'une était celle que porta Andreu de Albalat, l'autre contenait les reraerclraents du roi à Innocent IV après avoir obtenu l'absolution.
3 Voyez la sentence d'absolution dans nos Pièces justificatives , n* VI.
LÏtllE ttl , CHAPITRE V
duquel Ieslettrè3 d'Innocent IV ne peuvent laisser planer aucun doute, Miedes, Mariana et, après eux, Raynaldi et l'abbé Fleury 1 ont ajouté des explications et des détails qui, faute de preuves, ne peuvent être acceptés qu'avec la plus grande réserve \
Au moment où le souverain aragonais allait épouser Yolande de Hongrie, disent ces auteurs, la cour de Rome futsaisie d'une opposition faite par la maîtresse de Jacrae, TeresaGit de Vidaure, qui prétendait avoir reçu du roi une promesse de mariage. Les preuves ayant fait défaut, la demande de Teresa Gil fut rejetée. Il y avait près de dix ans que Yolande était reine d'Aragon, lorsque le bruit se répandit que la question du mariage de dona Teresa allait être examinée de nouveau, à la suite de révélations faites au Saint-Père. De là, chez Jacme, cette colère qui eut de si funestes conséquences pour Berenguer de Castellbisbal. « Quelques-uns, dit Ferreras, prétendent que ce fut le dessein qu'il avait formé et dont l'évêque instruisit le Pape, de répudier Yolande et d'épouser dona Thérèse Vidaure dont il était épris ; d'autres veulent que c'ait été l'envie qu'il avait de se remarier avec cette dame en cas que la reine vint à mourir: plusieurs enfin allèguent
« HiH. eecléi., liv. LXXXII , § 42. Voyez aussi Marco hispanica , lib.IV, col.53«.
» Mariana (Hitt. gênerai déEspana, lib. XIII, cap. vi),aprèsav}ir raconté, avec les plus grands détails, cetépisode du règne de Jacme. dit, d'une manière générale, et sans préciser aucun point en particulier, que son récit est tiré des archives du monastère de Benifaza ; « mais, ajoute-t*il, les historiens espagnols gardent le silence à ce sujet; le lecteur verra ce qu'il doit croire. • On peut juger par là du degré do confiance de l'auteur dans les archives qu'il mentionne en passant. Mariana ne paraît pas avoir connu Miedes, dont le récit est assez semblable au sien.
TEBESA GIL DE VIDAURE 123
d'autres raisons, sans qu'il soit possible de découvrir la vérité dans ce labyrinthe d'opinions 1 * .
Quelle que soit la cause de cet acte de barbarie, il n'est pas possible de le révoquer en doute et Ton doit blâmer Zurita de l'avoir passé sous silence. Plus vif est l'enthousiasme dont l'historien se sent saisi en étudiant la vie d'un grand prince, et plus impérieux est son devoir de ne rien cacher des imperfections de son héros. Lorsqu'on a fait la part des défauts, des vices même de la nature humaine, on peut avec plus de liberté admirer ce qui est digne d'admiration. Pour racheter quelques taches, que rien malheureusement ne doit faire oublier, les splendeurs ne manquent pas dans le long et magniûque règne de Jacme le Conquérant, de Jacme le Législateur.
* Ferreras, Histoire générale d'Espagne, trad . de d'Herrailly, partie VI, adann. 42i6.
* Voyez les faibles objeclions rapportées par Vil laroya {C oleccion de carias historico-criticas, etc., p. 486).