‹ Jacme I, le conquérant, roi d'après les chroniques et les documents inéditsChapitre 6 sur 183 · ROLE POLITIQUE DES TROUBADOURS · texte numérisé non relu

ROLE POLITIQUE DES TROUBADOURS

par l'Inquisition, ces malheureuses provinces s'agitaieut dans de suprêmes convulsions.

La poésie provençale, cette liberté de la presse des temps féodaux, suivant l'expression d'un éloquent écrivain \ la poésie provençale apportait aux princes méridionaux les prières et les imprécations de leurs peuples abandonnés. Aujourd'hui encore, la voix des troubadours nous fait entendre à travers les siècles les cris de douleur et de révolte d'une nationalité expirante V

« Je ne veux plus garder, dit l'ardent Bernard de

f Villemain, Tableau de la littérature au moyen âge.

2 C'est à l'époque de la croisade contre les Albigeois que se des- >ine le rôle politique et national des troubadours. Nous avons parlé (t. I, p . 103 et 1 16) de la Canzo de la crozada contracte eretges d'Âl~ beges; les mêmes événements inspirèrent une quantité de poèmes d'une bien moindre importance , empreints des mêmes sentiments. Tandis que Jacme était encore entre les mains de Simon de Montfort. Tomiersel Palazis de Tarascon, chantaient, dans les sirventes qu'ils composaient en commun, la réaction méridionale et la délivrance du fils de Pierre lo Catholique. Mais, avouent-ils dans un moment de découragement, « auprès des Aragonais, j'ai perdu mes efforts et mes sirventes, et en Catalogne, le loi, qui est jeune , ne trouve personne qui l'excite. » ( Voyez V Histoire littéraire de la France, publiée par l'Académie des inscriptions et belles-lettres , t . XVII, p. 597 ; YHist. littérairedes Troubadours, par l'abbé Millot, t. III, p. 4I>, et l'intéressant travail intitulé : De los Trovadores en Esparia, pari). Manuel Milà y Fontanals, professeur à l'Université de Barcelone, p. 163.) Vers le même temps. Bertrand de Born , lils du célèbre poète de ce nom, interpellait en ces termes les sujets du monarque aragonais: « Maintenant. ditc--moi , Catalans obtus , où est votre valeur d'autrefois. V dus vivrez sous l'opprobre jusqu'à ce que la guerre vous excuse envers le bon roi qui vous tenait honorés. Vous plaignez son malheur et ne le vengez point, et celui qui l'a tué dort a votre côté Quel qu'il fut et quel qu'il soit, celui qui s'en souvient peut maintenant condamner votre conduite. Aragonais, ne faites pas les irrités tant que je n'en dirai pas davantage. Mais, du moins, je veux que vous sachiez combien vous avez perdu avec le roi et combien vos honteux propos sur sa mort ajoutent à vos tort?. » 'V. Milà, De los Trovadores, p. 166.)

10 III., OBAPITIIB I

Rovenhac, don ni faveur ni bienfait des riches à la fausse sagesse, car j'ai à cœur de les réprimander sur leurs actions viles et maladroites; et je ne veux pas que mon sirvente soit agréable aux lâches paresseux, pauvres de cœur et puissants d'avoir.

» Je prie le roi anglais de m'entendre, car, pour trop craindre, il fait déchoir le peu de mérite qu'il a; et il ne lui plaît pas de défendre les siens; au contraire, il est si lâche et si faible qu'il parait endormi, tandis que le roi français lui enlève, avec plein pardon, Tours et l'Anjou, et Normands et Bretons.

» Le roi d'Aragon, sans conteste, doit bien avoir nom Jacme \ car trop il veut rester couché, et qui que ce soit qui lui prenne sa terre, il est si lâche et si déchu qu'il ne le contredit même pas; et chèrement il vend là bas aux Sarrasins félons la honte et le dommage qu'il recueille ici vers Limoux.

■ Tant qu'il n'aura pas fait payer chèrement (la mort de) son père *, il ne peut guère valoir; et qu'il ne pense pas que je lui dise des choses agréables jusqu'à ce que le feu embrase et consume et que de grands coups soient frappés. Donc, il sera (homme) de bon et parfait mérite

* Jacme, je suis gisant.

2 Littéralement : jusqu'à ce qu'il vende chèrement son père ,

Ja tro son payre car venda.

La >trophe précédente finit par ces deux vers:

E cnr ven Iny alssarrazis folios L'anta e l dan que prensai vas Limon.

Malgré l'autorité de noire sivaut ami D. Manuel Milà y FontanaLs ■delos Trovadores en Espana, p. 178), les deux temps ven et venda noua paraissent apparlcnirau verbe cendre, vendre, et non «nu verbe vengar ouvenjar, venger. M. Milà, comme lavait déjà fait l'abbé Millot (Hist. litt. des Troubadours, t. H, p. 312 , a reculé sans doute devant la liardiesse de l'image Ja tro son payre car venda.

COtfPLAlSÏR DE SORltëU.O il

si du roi français il restreint les possessions; car cm Anfos' veut hériter de son fief.

» Comte de Toulouse, la rente que vous aviez à Beaucaircvous doit douloir; si pour réclamer vons faites longue attente, vous et le roi qui vous est allié, l'entreprise sera honteuse, si nous ne voyons dès à présent tentes et pavillons, et murs crouler et hautes tours s'abattre.

» Riches hommes mal avisés, tout le monde voit le mal qu'on peut dire de vous*; je vous laisserais (en repos) si je vous voyais hardis et preux; mais je ne vous crains pas tant que vous me laissez quelque chose à dire s. »

Tandis que Bernard de Rovenhac flagellait les seigneurs méridionaux, le mantouan Sordello s'attaquait à tous les souverains de la chrétienté dans sa célèbre complainte sur la mort de Blacas *. Cette amère satire a une trop grande importance historique pour que nous ne la reproduisions pas ici en entier.

« Je veux en ce rapide chant, d'un cœur triste et marri, plaindre le seigneur Blacas, et j'en ai bien raison. Car, en lui, j'ai perdu un seigneur et on bon ami; et les plus nobles vertus sont éteintes en lui. Le dommage est si grand que je n'ai pas soupçon qu'on le répare jamais, à

• Alphonse de Poitiers.

2 C'estainsi que M. Bîilà traduit levers .

En vey nom vostres malz dilz en ayant soin d'indiquer que le sens en est obscur.

3 Le texte complet de ce -irvente retrouve dans Raynouard, Choix de poésies des Troubadours, t. IV, p. 204, et dans Milù, De los Truv. t» Esp., p. 178.

* Quoique né en Italie, Sordello, à l'exemple d'un grand nombre de poètes de son pays, avait adop'.é la langue et les id<;es des Provençaux. Pendant la guerre des Albigeois, il avait su trouver des acceuts indignés pour flétrir l'avidité dos compaguons de Montfort.

moins qu'on ne lui tire le cœur et qu'on ne le fasse manger à ces barons qui vivent sans cœur; et alors ils en auront beaucoup.

• Que d'abord l'empereur de Rome * mange de ce cœur; il en a grand besoin, s'il veut conquérir par la force les Milanais, qui maintenant le tiennent conquis lui-même; et il vil déshérité malgré ses Allemands.

» Qu'après lui mange de ce cœur le roi français, et il recouvrera la Castille qu'il a perdue par niaiserie ; mais s'il pense à sa mère il n'en mangera pas; car il parait bien par sa conduite qu'il ne fait rien qui lui déplaise.

» Je veux que le roi anglais mange de ce cœur, et il deviendra vaillant et bon, et il recouvrera la terre que le roi de France lui a ravie parce qu'il le sait faible et lâche.

» Et le roi de Castille, il convient qu'il en mange pour deux, car il tient deux royaumes et n'est pas assez preux pour un seul; mais s'il en veut manger, il faut qu'il en mange en cachette; car si sa mère le savait elle le battrait avec des verges.

» Je veux que le roi d'Aragon mange de ce cœur. Cela le délivrera de la honte qu'il recueille à Marseille 4 et à Millau, car il ne peut s'honorer autrement en actions ou en paroles.

» Je veux ensuite que l'on donne de ce cœur au roi navarrais, qui valait mieux comte que roi; je l'entends dire ainsi. C'est un mal quand Dieu fait monter un homme à haute puissance et que le défaut de cœur le fait baisser de prix.

• L'empereur Frédéric II.

• Le roi d'Aragon, chef delà maison qui possédait la Provence, se prétendant suzerain et héritier de ce pays à défaut de descendants mâles de son cousin, était considéré comme atteint par les coups qui ébranlaient l'autorité de Ramon Bérenguer.

l'opinion publique dans le midi 13

» Au comte de Toulouse îl importe d'en manger aussi, s'il se souvient de ce qu'il avait et de ce qu'il lui reste, car s'il ne recouvre sa perle à l'aide d'un autre cœur, il me semble bien qu'il ne la réparera jamais avec celui qu'il porte maintenant *.

» El le comte provençal, il convient qu'il en mange s'il lui souvient qu'un comte déshérité vit malheureux et ne vaut rien. Et bien qu'avec courage il se défende et se conduise , il est besoin qu'il mange de ce cœur pour soutenir ce pesant fardeau.

» Les barons m'en voudront de ce que je leur dis si bien, mais qu'ils sachent que je les estime aussi peu qu'ils m'estiment.

» Belh Restaur\ je souhaite qu'auprès de vous je puisse trouver merci . A me fai re du tort contribue chacun qui ne me tient pas pour ami \ »

A l'exception de quelques poètes courtisans qui cherchaient, en se faisant les adulateurs des grands, une servitude plus productive que le « doux vasselage d'à. mour », les troubadours, chevaliers ou plébéiens, courant le pays pour combattre ou pour chanter, accueillis hier dans la maison du bourgeois, aujourd'hui dans le manoir seigneurial , demain peut-être dans la chaumière

1 C'est ici que M. Villemain arrête sa traduction, que nous avons empruntée à son remarquable Tableau de la littérature au moyen âge.

7 Surnom que le troubadour donne à sa dame.

* Le lexiede cette étrange complainte a été publié par Kaynouard (Choix de poésies , t IV, p. 67.). Dans une aulre pièce composée » ïtflon toute évidence, au moment où le roi d'Aragon venait de remporler son éphémère succès à Millau, Sordello loue Jacme d'avoir recouvré cette ville, et le comte de Toulouse d'avoir obtenu le pardon de l'Eglise. (Millot, Histoire littéraire des Troubadours, 1. 11,

du paysan , entourés, interrogés, consultés sur les affaires du jour, témoins des regrets, des vœux et des espérances de toutes les classes, puisaient dans ce commerce continuel le sentiment national, profond et exalté qui prenait une forme dans l»>urs sirvcntes et revenait animer ceux même qui, à leur insu, l'avaient inspiré.

Les chantres de la nationalité méridionale dirigeaient et interprétaient à la fois l'opinion publique: car cette puissance existait alors dans nos provinces, n'en déplaise à l'illustre écrivain qui, après avoir si bien caractérisé le rôle de la poésie provençale par le rapprochement heureux que nous rappelions tout à l'heure , nie d'une manière trop absolue l'existence de l'opinion publique au moyen âge. Elle est pourtant manifeste, cette force de l'opinion dans notre libre Midi , libre quand on compare ses mœurs tolérantes avec la rigidité du joug qui, dans le Nord, asservit à la fois les corps et les esprits.

Comment les sentiments de ces populations à l'intelligence prompte , au cœur ardent, chez qui les rigueurs et les supplices ne parvenaient point à étouffer les manifestations de la pensée ; comment les appréciations que répandaient autour d'eux les bourgeois éclairés de nos grandes villes; comment les relations commerciales et politiques continuellement établies entre de florissantes cités: Barcelone, Toulouse, Narbonne, Montpellier, Nimes, Marseille, Nice; comment tant de causes agissant sans relâche n'auraient-elles pas produit dans le Midi un irrésistible courant d'idées que contrariaient seules les rivalités aveugles des princes, sans parvenir à l'arrêter ou à le dévier? Celte puissance de l'opinion se manifeste dans les mouvements spontanés et tout populaires qui, en dehors de l'influence de la noblesse, éclatent sur divers points à la fois contre les institutions

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