ROLE POLITIQUE DES TROUBADOURS
imposées par les Français ; elle se maulfeste dans le rôle politique des troubadours, dans la violence de leurs attaques , si éloignée de la malignité naïve et contenue des trouvères , dans la conviction qu'ils montrent d'être soutenus par une force contre laquelle viendraient échouer les armes des plus puissants barons.
Chaque tentative de réaction trouve un chantre pour l'encourager ou la célébrer ; chaque progrès de la domination capétienne soulève l'indignation des poêles contre la faiblesse ou l'incapacité des seigneurs impuissants à l'arrêter.
« Seigneur comte, disait Guy de Cavaillon, poussant Raymond VI! à une lutte à outrance, seigneur comte t je voudrais savoir lequel vous tiendriez pour meilleur si Vaposlolc* vous rendait votre terre par amour, ou si, par chevalerie, vous la conquerriez avec honneur, souffrant froid et chaleur. Et je sais bien lequel je voudrais, si j'étais homme de si grande valeur; c'est que la peine tournât en plaisir. »
Le comte, qui cultivait aussi la poésie provençale, répondit an couplet qui précède :
« Par Dieu, Gui, mieux aimerais-je conquérir mérite et valeur que toute autre richesse qui me tournât à déshonneur. Je ne dis pas ceci contre le clergé ni ne le rétracterai par peur, mais je ne veux château ni tour si je ne les acquiers par conquête, et que mes honorés défenseurs sachent que le gain est pour eux »
« Le Pape.
* Voyez Rochesudc {Parnasse occitanien. 1. I.p. 271): Raynounrd Choix de poésies, t. V, p. 123 et H3 , cWHist. litt. de la France , publiée par l'Académie des inscriptions et belle-lettres. Dan* ce dernier ouvrage, ou attribue ce couplet à Raynond VI, par ce nïotif que « les Etats de ce comte furent reconquis avant sa mort et que
Les événements ne justifièrent pas ces paroles , car ce ne fut pas en conquérant mais en vaincu gracié que Raymond rentra en possession du Comtal Venaissin , à la restitution duquel ces couplets font évidemment allusion.
A mesure que l'autorité des hommes du Nord s'enracinait plus fortement dans nos provinces, les appels aux armes des troubadours devenaient plus énergiques, et leur indignation , croissant avec les souffrances du pays , atteignait le ton d'exaspération brutale dont Bernard de Rovenhac nous a donné un exemple.
Ces attaques hardies avaient pour but évident de provoquer une alliance des seigneurs du Midi, auxquels devait se joindre, à plus d un titre, le roi d'Angleterre, successeur des ducs d'Aquitaine, gendre du comte Raraon Berenguer* et ennemi naturel du roi de France. Voir Toulouse, la Provence, l'Aragon et l'Angleterre solidement unis contre l'adversaire commun, c'était le vœu dont les troubadours se faisaient les chaleureux interprètes.
Un prince plus actif et moins incapable que Henri III aurait certainement profité de ces dispositions pour se mettre à la tète d'une ligue méridionale , et relever la
Raymond VU, son fils, les obtint par droit d'héritage, o li nous paraît plus naturel d'admettre que Gui . seigneur de Cavailjon, au Comtat-Venaissin, et l'un des plus zélés partisans de la maison de Toulouse dans la guerre faite par Raymond VII à Ramon Berenguer, se préoccupait, en adressant son couplet au comte, du *ort du marquisat de Provence, son pays, et composait ces vers au moment où l'empereur Frédéric et le roi saint Louis essayaient d'obtenir du Pape une restitution à laquelle Grégoire IX ne se montrait pas encore disposé. (V. Hist. de Lang., liv. XXIV. ch. lxxxi.)
1 Le roi Henri 111 d'Angleterre avait épousé, en 123fi, Léonor de Provence, fille de Ramon Berenguer.
JACMB A MONTPELLIER
nationalité de la langue d'oc au profit de sa propre influence ; mais nous verrons bientôt une tentative de ce genre avorter au détriment du monarque anglais. A défaut de Henri, c'estàJacme qu'appartenait le rôle de chef de la confédération: nous connaissons les motifs qui jusqu'à présent ont obligé le roi d'Aragon à concentrer toute son attention et toutes ses forces sur la Péninsule * ; mais, lorsqu'il eut rendu sa nouvelle conquête définitive par une sage organisation , soin qui le retint à Valence jusqu'à la fin de mai 1239, les bruits sinistres qui lui arrivaient du côté de la France l'engagèrent à aller observer les événements de plus près et, avant tout, à rétablir dans sa ville natale l'ordre troublé par les manœuvresdont nous parlions tout à l'heure.
1 l/abbé Millot (Hist. litt. des Troub , t. 11, p. 229), attribue à Durand, tailleur de la petite ville de Pernes , au Comtat-Venaissin , un sirventc contre les Français, qui contiendrait une allusion à la conquête de Valence par Jacme I. M. Raynouarda donné le texte de celte pièce (Choix de poésies des Troubadours, t. IV, p. 263), sous le nom de Bertrand de Born, le père Ce chant de guerre, par son énergie, son éclat, ses tournures, ses expressions môme, rappelle, en effet, la manière de ce valeureux chevalier-poëte. H serait donc antérieur au rè^ne de Jacme. Quant à la prétendue allusion au siège de Valence, nous ne savons comment l'auteur de V Histoire littéraire des Troubadours a pu la voir dans ces vers :
Ges non crei Frances ses deman Tengan lo deseret que fan A tort a mant baron presan ; Pero meravilha m don gran Del seinhor dels Aragones,
Quar ab lor dan non destacha
Pues sai nos ades a pacha Desmandat a coms, duc, marques.
L'expression de comte, duc, marquis pour désigner le comte de Toulouse, n'était plus employée depuis que le duché de Narbonne avait été enlevé au comte Raymond VIL Ce ne fut qu'en 1242, au moment de sa révolte contrôle roi de France, que Raymond reprit pendant quelque temps le titre de duc de.Narbonne.
« Nous fimes, dit-il , armer une galée , parce que nous voulions aller à Montpellier leur demander de nous aider en quelque chose, car nous avions beaucoup dépensé à la conquête de Valence*. •
Le royal chroniqueur passe sous silence les principaux motifs de son voyage. S'il raconte en détail , quelques lignes plus bas , la dernière phase de la conspiration de Montpellier pour constater son propre triomphe, il semble éviter avec soin de consigner dans ses mémoires celles de ses tentatives politiques qui n'ont pas été couronnées de succès. Quant à ses démêlés avec l'évêque de Maguelone , on comprend que le pieux et fidèle ami du Saint- Siège ait été peu désireux d'en transmettre le souvenir à la postérité.
Le jeudi 2 juin 1239, la galée qui portait le roi d'Aragon aborda au port de Lattes1, où l'attendaient les douze consuls de Montpellier, accompagnés d'une centaine des plus notables bourgeois, tous à cheval, et suivis d'une foule immense, qui fit éclater sa joie en recevant au milieu d'elle son glorieux compatriote 3. L'arrivée du roi et le prestige que sa personne seule exerçait avaient déjà enlevé aux factieux tout ascendant sur cette population enthousiaste. Mais les chefs du complot n'étaient pas assez maladroits pour s'atlaquer au Conquistador luimême; c'est en protestant de leur attachement pour sa personne qu'ils voulaient l'amener à se dépouiller d'une partie de son autorité.
Le roi , entouré de la foule qui était venue à sa ren-
* Chronique de Jacme, chap. cxcvn.
* Lattes est aujourd'hui un petit village à 7 kilomètres de Montpellier. Son port, ensablé depuis longtemps, communiquait avec la mer par des étangs et des canaux.
3 Voy. Zurita, Analet, liv. M, chap. xxxvi.
JACME A MONTPELLIER 19
contre, prit le chemin de Montpellier, ayant à ses côtés le rico home don Pedro Fernandez de Azagra et le mesmadero don Assalit de Gudal. Lorsque Pierre Bonifazi, le chef de la conspiration, vit le roi entre les deux seigneurs Àragonais , il dit à don Assalit :
- — Laissez-nous le roi à nous autres , car il y a moult temps que nous ne l'avons vu , et pour cela nous devons aller à côté de lui \ »
Le fier bourgeois invoquait un ancien usage en vertu duquel le seigneur, en mettant le pied sur le territoire de Montpellier, ne devait avoir à ses côtés que des habitants de la seigneurie.
On ne pourrait blâmer Pierre Bonifazi d'avoir réclamé contre la hautaine aristocratie d'Aragon un privilège qui rapprochait le vassal du seigneur, si le vrai but de ses paroles n'eût été de provoquer dans la foule une manifestation dirigée contre tous les représentants de l'autorité royale. Jacme , sans paraître prendre garde à la discussion engagée à ses côtés, pensait cependant que « grand était l'orgueil d'en Pierre Bonifazi2; » mais ce n'était pas le moment de laisser deviner son opinion , et sur un signe du roi, le mesnadero dut céder la place au bourgeois de Montpellier, un peu désappointé sans doute de son trop rapide triomphe.
Le roi mit pied à terre devant la maison d'Atbrand, où il avait fait préparer son logement, pour donner sans doute une nouvelle marque de sa confiance à celui qui le représentait , et prouver qu'il était prêt à le soutenir dans la lutte. La haine contre Atbrand était poussée à ce point qu'on avait résolu « dans le consulat » de détruire sa
* Chroniq. de Jacme, chap. cxcvui.
2 Ibid.
maison et celles de ses principaux adhérents. Des machines avaient été préparées dans ce but; la présence de Jacme arrêta seule l'exécution de ces projets.
Le roi était à peine arrivé, qu'une vingtaine d'individus, ayant à leur tête Pierre Bonifazi et Guerau de la Barca, demandèrent à lui parler en secret.
« Nous montâmes alors , dit le chroniqueur, à une petite terrasse d'en Atbrand, qui était un lieu convenable pour cela, et en Pere Bonifazi se leva en pied et nous dit: « Seigneur, les consuls et une partie du conseil de « Montpellier sont venus ici, et votre arrivée nous plaît » fort. Maintenant nous voulons vous dire, et je vous le » dis pour eux et pour nous, que nous avons à cœur » de vous honorer et de vous garder notre amour ainsi » que nous devons le faire pour notre seigneur. Et » maintenant , nous savons qu'en Atbrand vous fait croire
• qu'il peut vous donner Montpellier; or, sachez que
• cela n'est pas vrai, il n'a pas le pouvoir de faire le tort » ou le droit dans Montpellier pas plus qu'un autre habi-
• tant de la ville ; car en vous est ce pouvoir et vous l'avez. » Et si ce n'était pour vous, il n'y a pas si puant cloaque » dans cette ville d'où on ne le fit sortir lui et ceux qui » voudraient le défendre. Et tout ce que nous souffrons, » nous le souffrons pour vous, car nous sommes puissants ■ d'hommes et d'armes et de richesses, et tout son pou- » voir ne serait rien à côté du nôtre. Et tout cela nous » vous prions de le croire.»
Et sur cela, Guerau de la Barca se leva et parla de la même manière. Quand ils eurent parlé, nous leur répondîmes ainsi :
« Barons, ces paroles que vous nous avez dites mainte- > nant sont paroles que vous n'auriez pas dû nous dire, » car nous croyons bien que vous avez à cœur de nous
JACME A MONTPELLIER 21
» servir: mais en Atbrand nous a servi et nous sert autant » qu'il le peut, et il est votre concitoyen et l'un des hommes » les plus honorés et du meilleur lignage de cette ville.
• Et si vous voulez bien faire, voici la route que vous » devez suivre vous, lui et tous ceux qui pourront le faire: » c'est de garder nos droits et notre autorité de seigneur, » car vous êtes unis avec nous très-étroitement par les » liens naturels que nous avons avec vous et que vous » avez avec nous. Et à cause de notre autorité et aussi » parce que la ville s'est améliorée depuis que Notre » Seigneur a voulu qu'elle vinten notre pouvoir, il ne doit » point y avoir lutte entre vous, si ce n'est pour notre
• service, c'est-à-dire pour que chacun nous serve du » mieux qu'il pourra. Et nous agirons avec vous comme
• on doit le faire avec ses hommes et ses compatriotes1.» Pierre Bonifazi et les siens se retirèrent mécontents.
Cependant Atbrand, à qui Jacme communiqua ce qui s'était passé dans cette entrevue, voulut prouver au roi qu'il n'était pas aussi impopulaire que les factieux l'avaient affirmé: « Bientôt, dit-il à Jacme, vous pourrez
vous venger de ceux qui veulent vous enlever la ville
— Nous lui répondîmes, ajoute le roi, que bon était ce qu'il disait ; mais qu'il agit doucement et avec prudence jusqu'à ce que nous fussions assuré de tout notre pouvoir \ »
Jacme par ces paroles, comme dans tout le récit qu'il nous a laissé de cet événement, fait voir clairement combien la conspiration de Montpellier lui inspirait de craintes pour son autorité.
A l'instigation d' Atbrand, quelques-unes des échelles*
1 Chron. de Jacme, chap. cxax.
3 Chron. de Jacme, chap. ce.
* Pour rendre plus faciles et plus réguliers l'exercice des droits
22 LITRE IÎI , CHAPITRE I
de la ville avaient organisé une manifestation en faveur du roi et de son bayle. Dès que la nuit fut venue, des députations des divers corps de métier se présentèrent l'une après l'autre devant la maison d'Atbrand pour dire à leur seigneur qu'il était « le bienvenu cent mille fois comme le beau jour de Pâques4 » , etprotester de leur affection et de leur fidélité. Atbrand les présentait au roi : celui-ci répondait par quelques-unes de ces paroles qui lui gagnaient les cœurs.
Les terrassiers et les corroyeurs furent reçus le premiersoir; le lendemain, à la nuit, les potiers et les habitants du quartier de la Saunerie* se succédèrent à l'audience royale. Cette démarche d'un grand nombre des habitants de la ville fut agréable à Jacme et lui persuada « que si Montpellier manquaità sauvegarder ses droits, ce n'était pas que en Atbrand n'eût réglé leschoses du mieux possible. » 3
Le surlendemain de son arrivée, le roi, sortant de la chapelle des Frères prêcheurs, où il venait d'entendre la messe, se trouva en face d'une foule qu'il évalue à cinq mille personnes de différentes classes, et qui, à sa vue, demanda à grand- cris la poursuite et la punition des conjurés. Jacme calma cette effervescence par quelques paroles affectueuses; il manda devant lui les chefs de la conspiration, qui, loin d'obéir à cette injonction, se hâtèrent de quitter la ville.
Trois jours après l'arrivée du roi à Montpellier, la con-
municipaux et l'accomplissement des obligations qui en résultaient , les habitants de Montpellier étaient répartis d'après leur profession en sept catégories ou échelles (escalas). (Voy. Petit Thalamus de Montpellier, p. 95.)
1 Chron. de Jacme, chap. ccu.
2 Quartier où étaient situés les greniers à sel.
3 Chron. de Jacme, chap. cci?.
JACME A MONTPELLIER 25
juration était réduite à néant. On procéda contre les chefs selon les formes judiciaires . Ils furent sommés à son de trompe d'avoir à comparaître devant le tribunal du roi dansledélai d'un mois. Le délai expiré, leurs biens furent confisqués, et, avec la même machine qu'ils avaient préparée pour s'en servir contre Atbrand, on détruisit trois ou quatre maisons des principaux coupables.
Le 17 octobre suivant, une amnistie fut proclamée, dont furent seuls exceptés les chefs que nous avons nommés plus haut, tandis que, pour donner une certaine satis* faction à ce qu'avaient de légitime quelques réclamations de la commune, le roi, par la même ordonnance, confirmait en plusieurs points la charte octroyée le 15 août 1204 par son père Pierre II
Atbrand triompha donc, et ce fut parmi ses adhérents qu'à partir de ce moment, dit la chronique royale, furent choisis les consuls, les conseillers et le bayle, « à la place de ceux qu'on nommait auparavant V »
Cependant, sept ans après ces événements, un Pierre Bonifazi était bayledeMontpellier, et, en 1253, un Guerau de la Barca remplissait les mômes fonctions8. Etaient-ce les factieux de 1239 qui, rentrés en grâce auprès de leur seigneur, avaient accepté cette dignité contre laquelle il3 s'étaient acharnés avant d'avoir pu l'obtenir?
La participation du comte de Toulouse au mouvement que Jacme venait d'étouffer n'était un mystère pour personne. Dans un sirvente de l'année 1240, sur lequel nous
• Archives municipales de Montpellier , Grand Thalamus, fol. 36 et Livre noir, fol. *o. — Garie), Ser. prœsul., 1" partie, p. 355.
* Chron. de Jacme, chap. ccvi.
» Voye* la liste des consuls et bayles de Montpellier. ( Germain , HUt.de la commun* de Montp., 1. 1, p. 386 et 387.)
24 LIVHB III , CHAPITRE I
aurons l'occasion de revenir, Bertrand de Born, le fils, s'exprime en ces termes :
« Je ferai un sirvente plus nouvel et plaisant que jamais je ne fis, et je ne serai pas retenu par la peur de répéter ce que j'entends dire parmi nous de notre roi \ qui perd si malheureusement là bas à Millau ce qu'il possédait. Carie comte (de Toulouse) le dépouille sans droits et à grand tort, et lui enlève Marseille avec grand mépris (de ses droits), et a pensé lui prendre Montpellier l'an passé \ »
Raymond, voyant s'évanouir l'espoir qu'il avait pu caresser un instant d'enlever Montpellier au roi d'Aragon, craignit sans doute d'avoir excité la colère d'un adversaire aussi redoutable; il se bâta de se rendre auprès de lui pour essayer peut-être de se justifier et pour renoncer au bénéfice de la donation qu'il tenait de Tévêque de Maguelone. Les velléités de résistance du pauvre prélat n'aboutirent donc qu'à le priver d'une prérogative de plus : celle d'assister à l'élection des consuls et de recevoir leur serment. Ce droit d'intervention de l'autorité épiscopale , consacré par un long usage, fut aboli par l'ordonnance du 47 octobre 1239.
Jacme, qui devait donner bientôt des preuves plus manifestes encore de son désir d'entretenir l'union parmi les seigneurs du Midi , accueillit favorablement Raymond VII, alors en paix avec le comte de Provence.
Ramon Berenguer alla visiter aussi son royal cousin, et, à l'exemple des deux comtes, les principaux seigneurs des pays environnants accoururent auprès du grand roi
* Quoique originaire du diocèse de Périgueux, Bertrand de Born vivait dans les Etats du roi d'Aragon.
* Voy. Raynouard, Choix de poésies des Troub.. t. IV, p. 48<f et Milà, De los Trov. enEsp., p. 170 et Ui.
COBTS DE GIBONB 25
qu'ils regardaient comme leur suzerain naturel *. Des projets d*alliance contre les septentrionaux et de délivrance du Midi durent être certainement agités dans ces entrevues, sous l'inspiration du monarque aragonais. C'est en ce moment que l'héritier des comtes de Barcelone commence à prendre d'une manière active le rôle de souverain de la France méridionale que lui ont légué ses ancêtres, et prépare les plans dont il va tenter bientôt la réalisation.
Après un séjour d'environ cinq mois dans sa ville natale \ Jacme partit à bord d'un navire de Montpellier • qui était bien de quatre-vingts rames • et alla débarquer à Collioures, dans le Roussillon, d'où il se rendit àGirone. Au mois de février 1240, il tint dans cette ville les corts de Catalogne, qui édiclérent entre autres mesures utiles, des lois contre l'usure 3 , et retournai Valence, où l'impatiente ardeur de quelques chefs chrétiens rendait sa présence nécessaire.
1 Cbron.de Jacme, chap ccvu.
2 Le roi rapporte dans sa chronique qu'une éclipse de soleil eut lieu pendant qu'il se trouvait à Montpellier, un vendredi, entre midi et l'heure de nones. Ce fut la plus complète que ceux qui vivaient alor* eussent jamais vue, a car la lune couvrit tout le soleil, et l'on pouvait voir sept étoiles au ciel. » Ce fut le vendredi 3 juin, le lendemain de l'arrivée du roi, qu'eut lieu ce phénomène astronomique, ainsi que le constate la chronique romane du Petit Thalamus, dans laquelle on lit : « En l'an 1239, le premier vendredi de juin, le soleil mourut entre midi el l'heure de notiez. »
3 Voyez Marca h ispanica, col. 528, el Appendix, col. 1433.