CHAPITRE IX
frétementaqui ont suivi la promulgation du code de Hue*». — Soulèvement des Maures de Valence. — Al Azarch. — Expulsion des Sarrasins. — Nouveau testament du roi. — Différends de Jacme avec son fils Alfonse. — Mort d'Yolande de Hongrie et de Leonor de Castille. — Réconciliation du roi avec son fils. — Attitude du roi de Castille Alfonse X. — Soumission d'Al Azarch. — Affaires de Navarre. — Guerre imminente avec la Castille. — Paix. — Mort de Raymond VII.
— Ruine des espérances méridionales. — Troubles à Montpellier; les mailles de Lattes. — Progrès de l'influence française a Montpellier. — Négociations avec saint Louis. — Traité de Corbeil et actes accessoires.
— Droits réciproques des deux parties. — Fin de la nationalité méridionale.
Après avoir anticipé sur les années, afin de pouvoir embrasser d'un seul coup d'œil l'ensemble des travaux législatifs de Jacme F\ nous devons reprendre le cours des événements au point où nous l'avons laissé, c'est-àdire au moment de la promulgation du code de Huesca.
Comme si un long repos avait dû suivre l'achèvement de cette œuvre glorieuse , les annales de l'Aragon se taisent jusqu'en 1248; mais, à partir de cette année, les événements se pressent et s'entassent. Ce n'est pas un médiocre sujet d'admiration que l'infatigable activité de Jacme à mener de front les graves affaires qui l'assaillent à la fois de tous les côtés.
Ici l'infant Alfonse d'Aragon reprend sou altitude
hostile ; là, un redoutable soulèvement des Maures met en péril la domination chrétienne ; en Navarre, la mort deThibaulll" réveille d'anciennes ambitions; en Castille, Alfonse X se dresse menaçant; puis c'est une guerre avec le vicomte de Cardona4, une révolte des habitants de Montpellier , de nouveaux démêlés et de longues négociations avec saint Louis; et, tandis que le roi d'Aragon a l'œil à la fois sur Valence , sur la Catalogne, sur la Castille, sur la Navarre, sur la France , il trouve le temps do faire rédiger les fars de Valence, et d'ajouter d'importantes dispositions au recueil des constitutions catalanes.
Le soulèvement des Sarrasins de Valence paraît avoir ouvert cette période agitée \ Un Maure nommé Al
< Plusieurs lettres du roi, relatives à cette affaire et adressées à Ramon el à Cuillemde Cardona, se trouvent au 1* 70 du reg. VUI des archives d'Aragon.
2 A l'exemple de Diago, nous plaçons cet événement à la fin de 4217 ou au commencement de 12i8 etnonenl25i, comme le veulent Beuler, Zurita et Miedes. L'auteur des Anales del reyno de Volencia, s'appuie sur un passage de la Chronique royale (chap. ccxxxvn) où il est dit que, lors de la révolte d'Al Azarch, le siège épiscopal de Valence était occupé par Amau de Peralta; or ce prélat fut remplacé par Andreu deAlbalal le 30 octobre 1248. (Archives du chapitre de Valence.) L'opinion de Diago est confirmée et celle deZurita détruite par deux actes de» archives drAragon (Parchem deJacme I", n°* 1146 et 4150) sur lesquels nous reviendrons bientôt, et qui prouvent que les Sarrasins furent expulsés du royaume de Valence au commencement de l'année 1219. La détermination de la datedu soulèvement d'Al Azarch a une importance considérable ; d'abord elloconftrme la date de la prise de Bhr et de celle de Xativa, antérieures toutes deux à la révolte des Sarrasins {Voy. ci-dessus, p. 95 et 96); en second lieu, elle concourt à établir l'exactitude de la Chronique royale ; enfin elle fait disparaître tous les doutes au sujet de l'époque de la mort de la reine Yolande. Le Chronicon Barcinonense (voy. Marca hispanica, col • 756) et le Petit Thalamus de Montpellier placent cette mort en 1251 ; d'après la Cnro-
RÉVOLTE D AL AZARCH
Azarch ou Al Azdrach, homme actif, intelligent et fourbe, que le roi connaissait déjà pour avoir failli laisser la vie dans un piège traitreusement préparé par lui \ s'était mis à la téte des révoltés et avait enlevé plusieurs places fortes aux chrétiens.
La cour était alors à Calatayud; tout le monde connaissait ces fâcheuses nouvelles, le roi seul, par une imprudence inconcevable, n'avait encore été prévenu de rien, lorsque son lieutenant dans le royaume de Valence, don Ximeno Perez de Arenos, accourut lui demander du secours.
Après un moment de pénible surprise, Jacme se félicita de ces événements; «car, dit-il , le seul motif pour lequel nous ne chassons pas les Sarrasins de notre terre, c'est , parce que nous leur avons promis de les y laisser par les traités que nous avons conclus avec eux ; mais puisqu'ils nous en donnent eux-mêmes l'occasion, cela doit plaire à Dieu et à nous, que là où si hautement on prononce le nom de Mahomet, on n'invoque plus à l'avenir que le nom de Jésus-Christ *. »
que du roi, Yolande aurait vécu au moment de la révolte d'Al Azarch. Si ronaceeple pour cet événement la date de, 425i, il faut qu'il y ail erreur soit dans le Chronicon Barcinonense et dans le Petit Thalamus, soit dansla Chronique royale. Dans ce dernier cas, l'authenticité de colle œuvre pourrait être gravement suspectée. Mais, au moyen des actes des archivesd'Aragon que nous avons mentionnés, tout s'éclaire et su jiK>liÛe.
4 Jaciue raconte ce fait au chap. ccxlUo sa Chronique 11 dit ailleurs (chap. ccxxxiu) qu'il n'a jamais été trahi que deux fuis parles Sarrasins. Zurita fait remarquer à ce propos que le rui s'aventurait souvent saiisetcoite parmi les Sarrasins du royaume de Valence, comme s'il se fût trouvé au milieu de ses vassaux d'Aragon et de Catalogne. Des Maures insoumis l'avaient plusieurs fois attaqué ; niaU l'action d'Al Azarch avait été plus qu'un simple acte d'hostilité, il y avait eu une véritable trahison.
3 Chron. royale, chap. ccxxxv.
t?8t> LITRE ni , CHAPITRE IX '
Arrivé à Valence, il ne tarda pas à s'apercevoir que, sous les dehors d'une entière soumission, les Maures qu'il croyait les plus dévoués cachaient un secret espoir de voir triompher les rebelles. La présence dans le royaume d'une pareille quantité d'ennemis était un danger permanent pour la domination chrétienne; à cette considération se joignaient les scrupules religieux que la piété intolérante du temps cherchait à faire naître dans la conscience du roi catholique. Après avoir su d'abord résister à ces suggestions, Jacme finit par y obéir et par s arrêter au parti décisif de l'expulsion des Sarrasins.
Les ricos homes et les chevaliers, se voyant menacés de perdre les abondants revenus que leur procurait l'industrie de leurs vassaux musulmans , s'opposèrent énergîquement à cette mesure. Soutenu par le clergé1 et la bourgeoisie, le roi fit comprendre aux nobles que la crainte de voir diminuer leurs rentes les exposait à perdre un jour leurs terres elles-mêmes, «si les Sarrasins de ce côté-ci se mettaient d'accord avec ceux de l'autre côté de la mer. » Un seul baron refusa de souscrire à la proposition de Jacme; ce fut l'inquiet et toujours mécontent don Pedro de Portugal, qui, en 1244, avait échangé à peu près tous ses droits sur les Baléares pour la possession viagère des villes de Morella, Murviedro, Almenara , Caslellon de Burriana et Segorbe*. Après de vives contestations , auxquelles se mêlèrent les protestations armées des Sarrasins de don Pedro, lareioe
1 Loin d'imiter la noblesse dans ses protestations, le clergé de Catalogne et de Valence céda, de l'avis du Pape, une partie de sef rovenus au roi pour lindemniser de la perte que l'expulsion des musulmans allait Caire subir au trésor royal. (Arch. d'Aragon, Parchemins de Jacme 1", n°1 i'àO ; acte du 15 mars Ji249.)
a Archives d'Aragon, Parch. de Jacme I", a- 964 et 962'.
Yolande fat choisie pour arbitre de ce différend. Le 6 des kalendes de mars 1248 (24 février 4249), la reine, assistée de P. . . , archevêque de Tarragone , de frère A.., évéque de Valence, de Ximeno Perez de Àrenos et (te quelques autres des principaux personnages du royaume, rendit une sentence en vertu de laquelle l'infant de Portugal reçut dix mille sols royaux pour réparation du dommage que lui causerait l'expulsion des Sarrasins. Le roi dut tenir garnison à ses frais, jusqu'à l'entière répression de la révolte, dans les châteaux de don Pedro; celui-ci fut dispensé du service militaire pendant l'année pour les biens qu'il possédait dans la ville *t le territoire de Tarragone*.
Cependant Jacme ne perdait pas de vue l'exécution des mesures énergiques qu'il avait résolues. Les principales places fortes du royaume avaient été occupées par des troupes chrétiennes , et un ordre du roi , écrit en arabe , faisait connaître à tous les Sarrasins que, dans le délai d'un mois, ils auraient à quitter les États aragonais. On leur permettait de prendre avec eux leurs vêtements, leurs meubles et tout ce qu'ils pourraient emporter.
Celte nouvelle jeta la consternation dans la population musulmane. Supplications, larmes, promesse de payer des tributs énormes, tout fut employé pour obtenir la révocation de cet ordre rigoureux ; Jacme resta inflexible. Alors le mécontentement grossit les rangs des révoltés; Al Azarch compta bientôt une armée de soixante mille hommes.
Les chrétiens, ne suffisant plus à défendre toutes les places, en laissèrent tomber dix ou douze au pouvoir des rebelles.
♦ Arch. d'Aragon, Parch. de Jacmt.lr, ur l i 46,
Néanmoins la plus grande partie des Sarrasins, deux cent mille environ, se conforma à la volonté dn roi d'Aragon; mais, craignant d'être pillés en route, ils offrirent la moitié de ce qu'ils emportaient en échange de la protection royale jusqu'à la frontière.
— « Nous leurs dîmes, raconte le roi , d'aller en toute sûreté conûants en notre parole ; car nous ne devions rien recevoir d'eux lorsqu'ils perdaient Jeurs maisons, leurs champs et jusqu'à leur pays natal. Sur cette promesse, ils pouvaient donc sortir sains et saufs de notre terre; nous ne voulions retirer d'eux aucun avantage; car grand'pitié ressentions-nous du mal que nous leur faisipns, et leur enlever encore une partie de ce qu'ils emportaient était chose que notre cœur ne pouvait souffrir. Sur ce, nous les fîmes conduire jusqu'à Villena, et leschevaliers eiricos homes, qui les escortaient pour nous, nous racontèrent que l'on pouvait certainement compter cinq lieues depuis l'avant-garde jusqu'à l'arrière-garde; ajoutant qu'on n'avait pas vu même à la bataille d'Ubeda 1 une aussi grande multitude d'hommes, de femmes et d'enfants f. »
A Villena, place castillane, commandait donFadrique, fils de Fernand III ; moins humain que le souverain aragonais , l'infant de Castille préleva un droit d'un besant par tête sur les exilés qui traversaient le territoire soumis à son commandement.
La troupe émigrante se dirigea vers Murcie; là, elle se divisa : les uns se disséminèrent dans les Etats du roi de Castille, les autres trouvèrent un asile dans l'émirat de Grenade, dernier refuge de l'islamisme espagnol.
' Las Navas de Tolosa.
a GhroQ. royale, chap. ccxxxvni.
NOtJVBAO TESTAMENT DU ROI 289
Quant aux Sarrasins qui s'étaient groupés autour d'Al Azarch , ils combattirent avec une énergie désespérée ; les femmes elles-mêmes prenaient part à la lutte et déployaient un courage égal à celui des hommes. Les troupes royales subirent au début un grave échec, bientôt suivi heureusement d'une éclatante victoire qui abattit l'ardeur des rebelles. Néanmoins l'habileté d'Al Azarch devait encore prolonger la lutte durant trois ou quatre années .
Presque en même temps que le soulèvement des Maures valenoiens , une révolte d'autant plus regrettable, qu'elle partait du sein même de la famille royale , éclatait pour la seconde fois : nous voulons parler de celle de l'infant Alfonse, qui avait failli , quatre ans auparavant, allumer la guerre civile dans les pays aragonais.
Le roi avait alors de la reine Yolande quatre (ils et autant de il H es; fidèle à ses idées d'imprudente équité, il crut devoir, par un nouveau testament fait à Valence le 19 janvier 1248, partager sa succession entre ses enfants*.
Par cet acte, le fils de Léonor hérite de l'Aragon, dont la Cinca doit former la limite du côté de la Cata. logne , laissant en dehors les comtés de Ribagorza et de Pallars et la ville de Lérida; Pierre reçoit la Catalogne ainsi agrandie et y joint les Baléares ; à Jacme appartient le royaume de Valence ; à Fernand, le Roussillon , le Gonflent, laCerdagne, la seigneurie de Montpellier et tous les droits du roi d'Aragon sur les pays situés au nord des Pyrénées; Sanche reçoit trois mille marcs
• Cet acte, mentionné par les historiens, ne se trouve plus de nos jours aux archives d'Aragon. L'index des parchemins en donne la substance, et constate qu'il portait le n* 758 de l'ancien classement.
t. il 19
290 LIVRE IU , CBAP1TEB 11
d'argent et doit entrer dans les ordres ; il devint en effet archidiacre de Bellchite , abbé de Valladolid , puis archevêque de Tolède * .
Le roi substitue les quatre premiers de ses fils l'un à l'autre; s'ils meurent sans enfants, la succession doit s'ouvrir au profit d'Yolande, femme de l'infant héritier de Castille, à la condition expresse que les Etats arago* nais ne seront jamais réunis aux Etats castillans, et que celui des fils de Yolande qui héritera des premiers ne reconnaîtra point la suzeraineté du roi de Castille.
Jacme ordonne enfin que, s'il lui naît encore un fils, il soit chevalier du Temple, et , s'il lui naît une fille, qu'elle devienne religieuse au monastère de XixenaV
A la publication de ce testament, les ressentiments de l'infant Alfonse se manifestèrent avec une nouvelle violence. Soutenu pardon Pedro de Portugal , qui fit sou* lever contre le roi ses villes du royaume de Valence, le fils de Léonor essaya d'attirer à son parti le roi de Castille. Il alla trouver Pernand III sous les murs de Séville; mais il ne reuconlra pas auprès du sage monarque le secours que lui avait sans doute fait espérer l'infant héritier de Castille, toujours hostile au roi d'Aragon. Les partisans d'Alfonse et de don Pedro agitaient sourdement
4 L'infant archevêque de Tolède fut pris par les Sarrasins et mourut entre leurs mains le 21 octobre 4 273. (Voy. Bofarull, los Condes de Barcelona, t. Il, p. 236.)
* Cette condition ne fut pas exécutée, puisque l'infante Isabelle, née depuis ce testament, épous'i Philippe fa Hardi , fils du roi de France Louis IX. En 4218, les fille» de Jacme étaient : Yolande, femme d'Alfonse de Castille ; Constance, qui devait épouser l iufant Manuel, frère d'Alfonse ; Saucha, qui dt , dit-on, un voyage en Terre Sainte sous un déguisement, et mourut à Jérusalem en odeur de sainteté ; Marie, qui fut religieuse. (Voy. Bofarull, las fondu di Barcelona, t. 11, p. 236.)
DIFFÉRENDS 4VBC LIKFAKT A.LF0N8E 291
tons les pays aragonais ; pour la seconde fois , la guerre civile était imminente. Jacme, espérant la prévenir par un acte qui mit sa responsabilité à l'abri , réunit lescortès d'Aragon et de Catalogne à Alcaniz , au mois de février 1250, et leur demanda de nommer des arbitres pour terminer le différend, proposant, si las infants Alfonse et Pedro ne voulaient pas accepter cet arrangement, de recourir au Pape et au Sacré-Collège \ L'assemblée envoya une ambassade solennelle, composée de prélats , de nobles et de bourgeois, aux infants, qui se trouvaient auprès du roi de Castille. La médiation des cortès fut acceptée et un acte de paix et de trêve signé entre les deux partis, le 15 des kalendes de juin (18 mai) 4250*.
Le roi , tout en se tenant prêt à reprendre au besoin les hostilités, ne négligea rien pour que son testament fût ratifié par les arbitres que rassemblée catalano-aragonaise avait désignés*.
Ceux-ci rendirent enfin leur sentence*: elle donnait à
1 Archives d'Aragon, Parch. de Jacma I,r, n* 4233. 4 Idem, id., n« 1194.
3 Aux démarches faites par le roi pour se rendre les arbiLres favorable», se rapporte sans doute un ocledes archives d'Aragon (Parchemins de Jacme n° 4 201) en date du G des ides d'août (8 août) 11250, par lequel le roi *t la reine Yolande promettent aide, protection et tavenr à Guillem et à Pierre de Moncada , à Pedro Gornel , à G. de Enlenza, à G. Hoineu, à Xinieno de Foces, à Ximeno Perez de Arenos, à S. di Antillon et à P. Martine/ de Luna, lesquels promettent en échange aide et fidélité au roi. à la reine et à leurs enfants. Parmi les seigneurs dont W* noms précèdent , Irois comptaient au nombre des arbitres nommés par les cortès ; c'était Pedro Corne I, Garcia Romeu et Ximeno de Foees.
* Cet acte nousesl connu seulement par un passage de Zurila, que plusieurs auteurs ont interprété dans le sens d'une modification du testament de 1218 et de l'adjonction du royaume de Valence à la la part d'Alfonse. 11 nous semble au contraire, d'après les lermes.de l'annaliste aragonais, que les dispositions du roi furent confirmées ,
Alfoose le gouvernement de l' Aragon et du royaume de Valence, réservant la Catalogne à l'infant Pierre. Alfonse se soumit, ainsi qu'il s'y était engagé, et la mort delà reine Yolande, survenue peu de temps après, rétablit l'harmonie entre Jacme et le fils de Léonor*.
Quoi qu'en aient dit quelques historiens, parmi lesquels il faut compter Zurita , c'est en 1251 que mourut la reine Yolande, après avoir fait son testament à Huesca, le 4 des ides d'octobre (12 octobre) de la même année*.
« Cette princesse, dit Miedes, fut très- vertueuse, très-sage et douée de nombreuses et éminenles qualités. Le roi eut en elle, selon ses désirs, une épouse bien aimée et féconde, qui participa non-seulement à l'accroissement de sa race, mais encore à ses conseils et à ses travaux. Elle le suivit partout, en guerre comme en paix, sans être retenue par ses continuelles grossesses et ses
et que l'infant eul seulement, en qualité d'aîné, le gouvernement de l'Aragon et du royaume de Valence pendant la vio dc^on père. C'e>t ce qui expliquerait comment Alfonse n'éleva point de réclamation contre la donation de ce dernier royaume faite à son frère Jacme en 1251.
* Fernand, troisième lils d'Yolande, étant mort en bas âge quelque temps avant sa mère, sa portion fut divisée entre ses frères, Pierre et Jacme. Le Roussillon, le Contient, la Cerdagne et le Vallespir appartinrent au premier ; l'autre eul Montpellier et les droits de ta maison de Barcelone sur diflérentes parties du midi de la France. Archives de la couronne d'Aragon, Pareh. de Jacme 1". n* 4244 , acte du 7 des kaleudcs d'avril 1251. )
* Voy. ce testament dansnos Pièces justificatives, n* IX. — L'erreur de Zurila et de ceux qui partagent son opinion provient, comme nous l'avons déjà fait remarquer, de la date erronée attribuée à U révolte d'Al Azarch. Le Chronicon barcinonense et le Petit Thalamus de Montpellier placent la mort d'Yolande ù sa véritable date, du iuoiu> quanta l'année. Voici ce qu'en dit le dernier de ces documents: t En lan 11 e CC e Ll.... el mes de setemhrc mori la dona Yoles re* gina d'Aragon molber del rei Jacme a Lerida. » L'indication du mois est inexacte.
MOTTEAU PARTAGE 295
couches fréquentes (elle en eut neuf en quinze ans). Dans les tentes, au milieu du bruit des armes, elle donnait le jour à ses enfants. Elle fut, en un mot, tout à fait digne de la tendresse du roi, et mérita de voir ses fils enrichis de tant de royaumes4. »
Sans nous inscrire en faux contre ces éloges , il nous sera permis de regretter que l'influence trop évidente d'Yolande sur son royal époux ait jeté la désunion entre Jacme et l'infant Alfonse. De son côté, Léonor de Castille contribuait peut-être à envenimer ces dissentiments par les conseils qu'elle donnait à son fils. II est remarquable , en effet, que la mort des deux femmes du Conquistador* ait été presque immédiatement suivie d'un rapprochement entre le père et le fils.
Le 11 des kalendes de décembre (21 novembre 1251), Alfonse s'engagea à accepter et à confirmer publiquement le partage que son père devait faire entré ses deux frères, Pierre et Jacme, aux cortés convoquées pour la prochaine fête de Saint-Jean-Baptiste \ C'est probablement à cette assemblée que l'infant Jacme reçut pour sa part , ainsi que nous l'apprend Zurita, le royaume de Valence, avec les Baléares et la ville de Montpellier. Mais , peu de temps après, le royaume de Valence fut enlevé à Jacme
* Miedes, Vida de D. Jayme, Hb. XIV.
* Léonor de Castille, première femme du roi Jacme, mourut en 1251 au monastère des Huelgas de Burgos où elle s'était retirée Plusieurs troubadour*; ont célébré celte princesse; nous mentionnerons: Arnall Plagués, Gauberl de Puegsibot et Arnalt Catalan. (Voy. Milà, De los Trovadores en Es pana, p. 484 et 3'iO; Raynouard, Choix de Poésies des Troubadours, t. V, p. 50; Histoire littéraire de la Francs, t. XVIII, p. 535.)
» Archives de la couronne d'Aragon , Parchemins de Jacme I",
pour être donné à Alfonse1 ; celui-ci confirma la donation que son père avait faite à Pierre du comté de Barcelone, ayant la Cinca pour limite, et à Jacme, du royaume de Mayorque et de la seigneurie de Montpelllier ( septembre 1253*). Peut-être le roi reconnut-il la justice des réclamations du fils de Léonor: peut-être voulut-il, en donnant satisfaction à la fois à Alfonse d'Aragon et à don Pedro de Portugal, enlever deux alliés à la Castille, avec laquelle une guerre paraissait imminente8.
Le 30 mai 1252 était mort à Séville le saint roi Fernand III, l'un des plus grands princes d'un siècle qui compte tant de héros. Un homme d'un esprit supérieur lui avait succédé; mais un homme qui semble d'autant plus petit dans ses actions qu'il est plusgrand par les conceptions de son génie.
Les qualités qui doivent faire absoudre Alfonse X de ses fautes ne sauraient les voiler aux yeux de l'histoire. Philosophe qui ne pouvait descendre des régions de l'idéal sans trébucher à chaque pas sur le sol de la réalité ; législateur qui traça dans un code admirable les règles de la justice et obéit trop souvent à ses passions, à sa vanité, à son égoïsme ; historien qui légua
1 Par un acte signé à Barcelone le 42 des kalendes d'octobre (20 septembre} 1253, le roi scelle i-a réconciliation avecAlfonseet don Pedro de Portugal ; il donne à son fils le gouvernement de l'Aragon, le reconnaît pour héritier présomptif du royaume de Valence, et lui accorde une pension décent mille sols de Jaca. (Arch.dela couronne d'Aragon, Parch. de Jacme 1er, nM346.)
« Archives de la couronne d'Aragon, Parchemins de Jacme I*. n» 4317 ; acte du 9 des kalendes d'octobre (23 septembre) 4253.
3 En môme temps que le roi se réconciliait avecson fils, il soutenait contre le vicomte de Cardon a, pour des discussions d'intérêt de peu d'importance, une guerre qui, après avoir duré environ un cm, se termina en >eptembre 4 253. ( Archives de la couronne d'Aragon, Parchemins de Jacme n°* 4305, 4346, 4323, 4349 et 43SO.J
ALFOWSE I DE CASTILLE 295
aux annales de son pays une page funeste; astronome qui regrettait de n'avoir pas été appelé aux conseils du régulateur de l'univers, et ne sut pas gouverner le coin déterre qui lui était échu en partage; poëte des cantiques à la Vierge, qui implora le secours des sectateurs de Mahomet contre, les enfants de Jésus-Christ ; homme de génie et monarque incapable, intelligence vaste et caractère mesquin, Alfonse le Savant, appelé fort mal à propos Aifonse le Sage par des traducteurs inexacts , s'était de bonne heure montré jaloux des succès de son beau-père Jacme le Conquérant. Affranchi des sages conseils de saint Fernand et devenu maître du royaume, il put donner un libre cours à ses sentiments d'hostilité contre la royauté aragonaise, rivale naturelle de la Castille. Mais il n'osa point ouvrir avec le Conquistador une lutte franche, un de ces duels grandioses entre des géants qui trouvent trop étroit pour deux l'espace livré par la Providence à leur ambition; les attaques d'Alfonse ne sont que les accès d'une envie mal contenue qui vient se briser contre la modération, la sagesse et la fermeté du grand monarque de l'Aragon.
Plusieurs historiens ont prétendu qu'à son avènement au trône, le roi philosophe, n'ayant encore aucun enfant de la ûlle de Jacme , avait voulu répudier la princesse aragonaise. De ce projet, dont la grossesse de la reine serait venue tout à coup arrêter l'exécution, aurait daté la mésintelligence qui divisa longtemps le Conquistador et son gendre.
Le marquis de Mondejar, dans ses Observaciones à la chronica antigua de don Alfonso el Sabio , dont les conclusions ont été adoptées par D. Modesto Lafuente1, a
1 H is toria gênerai de Es pana, Part. 11, lib III, rap. i. — Voyez aussi lesaeant ouvrage intitulé ; iltutrocûme* à Uarianay par D.
296 UVBB IH , CBAPITM IX
combattu à l'aide de sérieux arguments ce prétendu projet de divorce. Ce qu'il y a de certain, c'est qne la conduite d'Àlfonse, infant héritier de Caslille, présageait la politique du roi Alfonse X, et qu'à peine monté sur le trône, le souverain castillan profita de la révolte d'Al Azarch, qui n'était pas encore étouffée, pour susciter des embarras au roi d'Aragon.
Le chef des Sarrasins rebelles avait, en effet, trouvé protection et appui d'abord auprès de l'infant don Manuel, frère d'Alfonse, puis auprès d'Alfonse lui-même, qui. cependant , n'osa point embrasser ouvertement le parti des musulmans contre son beau-père, et se borna en apparence au rôle de médiateur.
Un jour, raconte la chronique, le roi de Caslille se trouvant aux environs d'Alicaote, désira avoir une entrevue avec Al Azarch; le Maure se rendit aux ordres du fils de saint Fernand, et rencontra le roi à la chasse.
— « Savez-vous chasser? demanda Alfonse au Sarrasin.
— • Seigneur, répondit celui-ci, sur un mot de vous, je pourrais chasser les châteaux du roi d'Aragon. »
Ces paroles furent rapportées à Jacme, et, lorsque Al Azarch vaincu quitta le royaume de Valence, le roi d'Aragon écrivit à son gendre pour lui annoncer la complète répression de la révolte, * et lui faire connaître, ajoute le chroniqueur, qu'en huit jours nous avions enlevé seize châteaux au Maure ; par quoi , il pouvait voir que nous aussi nous savions chasser, et que la chasse d'Al Azarch n'avait pas eu d'autre résultat*. >
Pedro Sabau y Larroya, secrétaire perpétuel de l'Académie royale d'histoire de Madrid.
1 Chronique de Jacme , chap. gcxli.