TERESA GIL 0E T10AURE
core faut-il qne le roi soit sincère, et Teresa reste incrédule. Jacme appelle alors le chevalier qni Ta suivi, et, devant lai, jure solennellement de prendre pour femme la fille de Juan Gil de Yidaure. Mais, hélas! ce prince, si fidèle d'ordinaire à sa parole, crut pouvoir reléguer ce serment au nombre des serments d'amour; il feignit de Tavoir oublié lorsqu'il voulut épouser la fille du roi de Hongrie Teresa Gil réclama vainement auprès du Saint-Siège ; les preuves lui firent défaut, car le chevalier témoin de la royale promesse était mort depuis plusieurs années. Elle persista cependant, et ses protestations devinrent si énergiques, qu'on lui fit craindre le ressentiment de la reine Yolande pour elle et les deux fils qu'elle avait du roi. Afin de mettre ses enfants à l'abri de toute entreprise criminelle, Teresa s'exila volontairement, mais sans renoncer à poursuivre auprès du Saint-Père l'annulation du mariage d'Yolande. C'est alors qu'elle parvint à mettre dans ses intérêts le seul homme qui put lui prêter un appui efficace , le confesseur du roi, et qu'elle décida Berenguer de Castellbisbal à la révélation dont il fut si cruellement puni.
Bien qu'après la mort d'Yolande , ajoutent les écrivains auxquels nous empruntons ce récit, le Pape ait déclaré dona Teresa épouse légitime du roi d'Aragon , Jacme refusa toujours de lui reconnaître ce titre; il se borna à légitimer les fils qu'il en avait eus.
Telle est l'histoire, ou, pour mieux dire, tel est le roman des amours de Teresa Gil , d'après la plupart des
* Luclo Marineo Siculo((ter«6tM Eispanix memorabilibus , lib. X , apud Hispania illustrata , t. I p. 383) place la scène que nous venons de raconter avant le mariage de Jacme avec Leonor de Caslille. L'âge du roi à Tépoque de son premier mariage ne permet pas (Taccepter cette assertion.
historiens du roi Jacme. Le crédit dont a joui cette sorte de légende ne nous permettait pas de la passer sons silence. Comme dans toutes les traditions, il y a sans doute là-dedans un fond de vérité. En appliquant une partie de ces aventures à une autre qu'à Teresa de Vidaure, en changeant l'ordre des événements , peut-être se rapprocherait-on davantage de la vraisemblance, car voici maintenant ce que nous apprennent les documents que nous avons interrogés :
Le 9 mai 1255, c'est-à-dire un an et demi environ après le dernier acte connu qui mentionne Guillerma de Cabrera, et trois ans et demi après la mort de la reine Yolande, Jacme fait une donation à son «aimée dame Teresa Gil » et aux enfants qu'il pourra avoir d'elle*. C'est encore une espèce de constitution de douaire comme celle que nous avons signalée à propos de Guillerma de Cabrera. Le roi n'avait donc pas d'enfants de Teresa en 1255, et, après cette année, qui pourrait bien être la première de leur liaison, il vécut avec elle, puisqu'il en eut bientôt deux fils, considérés parleur père comme légitimes et appelés à recueillir éventuellement la couronne aragonaise à défaut des autres enfants du Conquistador. Les archives d'Aragon * renferment de nombreux actes de donation en faveur de doua Teresa et de ses fils, Jacme, qui devint seigneur d'Exerica, et Pierre, qui fut seigneur d'Ayerve s. En 1260 encore, le
* Archives d'Aragon, Parch. de Jacme I#r, n° 1416 et Coleccion de documentes ineditos del archivo de Aragon, t. VI, p. 4 2< ; voyez aussi notre t. 1, p. 357.
• Parch. de Jacme Ier, n°* 1473, 4C02, 1648, 1643, 1647, 2239, Reg. VIII, f» 22; Reg. X, M 59; Reg. XI, f° 497 et 201 ; Reg. XI), t* 45.
3 Jacme, seigneur d'Exerica, épousa Elfa Alvarez de Azagra, fille du seigneur d'Albarracin , à laquelle il avait été fiancé encore
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roi, substituant l'un à l'autre dans les biens qu'il leur donne les « infants » Jacme et Pierre, nés de lui et de sa « très-chère et bien-airaée dame Teresa Gil de Vidaure » , ordonne que, s'ils meurent tous les deux sans enfants, leurs biens passent « aux autres fils ou filles nés ou à naître de lui et de Teresa Gil \ » Quelques mois plus tard , l'infant Pierre , héritier présomptif du royaume d'Aragon, confirme les donations faites par son père à dona Teresa et aux enfants « nés et à naître » d'elle et du roi V
Mais bientôt, s'il faut en croire Jacme lui-même, la lèpre, cette hideuse maladie si commune au moyen âge et si justement redoutée, la lèpre vint infecter la malheureuse Teresa; le roi résolut alors de rompre son union morganatique pour en contracter une nouvelle avec une princesse de Castille , Berenguela Alfonso , fille de l'infant Àlfonse, seigneur de Molina et de Mesa, et nièce de saint Fernand. Berenguela était donc la cousine germaine du roi Alfonse X.
Sans trop se soucier du double empêchement canonique résultant de son mariage régulier avec une femme encore vivante et de sa parenté avec la cousine germaine du roi de Castille , Jacme se sépara de Teresa Gil et vécut avec Berenguela.
Le souverain de TAragon était arrivé à ce degré de puissance où l'homme, enivré de sa propre gloire, se regarde comme supérieur aux lois que Dieu a imposées
enfant. (Arch. d'Aragon, Reg. XIV, f° 82. ) Pedro, seigneur d'Ayerve, fut marié à Aldonza de Cervera. D. Pro>pero de Bofarull a fait connaître en détail la postérité de ces deux princes. (Los Condes de Barceiona vindicados , t. II , p. 237.)
* Archives d'Aragon, Parch. de Jacme I,r, noi 4602 et 4618.
* Archives d'Aragon, Parch. de Jacme Ier, n°» 4643 et 4 647.
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au commun des créatures. Ses flatteurs laïques ou clercs avaient tellement exalté ses victoires, qu'ils en étaient venus au point de représenter Dieu comme l'obligé de celui qui avait conquis deux royaumes au profit de la religion chrétienne ; aussi Jacme finissait-il par se croire des droits à quelques faveurs particulières de la part du Souverain Juge. Cette confiance, à la fois présomptueuse et naïve, perce dans le récit que nous donne la chronique royale d'une confession faite par le Conquistador au moment où il se prépare à livrer une bataille dans le royaume de Murcie.
< En ce temps allait avec nous l'évêque de Barcelone, et nous lui demandâmes frère Arnau de Segarra qui était frère prêcheur. Celui-ci étant venu en notre présence, nous lui dîmes que nous voulions nous confesser à lui; il nous répondit que nous pouvions parler, et nous lui dîmes que nous ne croyions pas avoir commis d'autre péché contre Notre-Seigneur que celui de dona Bereoguela, mais que notre désir était de vivre avec elle libre de péché comme un homme doit vivre avec sa femme; qu'il savait notre projet de conquérir la cité et tout le royaume de Murcie, et qu'aussi bonne œuvre que celle de conquérir ce royaume et de le donner aux chrétiens nous devait valoir quelque chose ; et que nous étions assurés que ce péché ne nous nuirait en rien dans la bataille , surtout lorsque nous en demandions pardon.
» — C'est chose grave que d'être en péché mortel, répondit le frère, et il ajouta que, si nous promettions de ne plus commettre ce péché, il nous pardonnerait. Nous lui répondîmes qu'avec telle intention nous allions à la bataille, croyant que d'une façon ou d'une autre Dieu nous pardonnerait en ce jour , pour le grand service que nous lui rendions dans cette conquête ; car , excepté
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sette faute , pour le reste personne ne pouvait dire que nous eussions mauvais vouloir contre qui que ce fût au monde» Lé frère hésitait en entendant nos paroles, mais nous lui dltaes de nous donner sa bénédiction, et que, quaat à ftotre arrangement avec Dieu , il le laissât à ftotre charge 1 . *
Avant l'époque où fut faite cette confession , Jacine avait tenté d'arracher à (a cour de Rome nne décision qui régularisât sa position scandaleuse. Ce n'était pas d'un Pontife tel que Clément IV que Ton pouvait attendre un acte de serrile complaisance. « Loin de nous , répondit le Pape, cette pensée criminelle de violer lés lois du Seigneur et dé plaire aux hommes en offensant leur créateur et leur rédempteur !... Vous n'avez f>as pu espérer faire autoriser cette honte par le vicaire de Jésus'Christ qui déteste tout ce qui est honteux. Si vous demandez ce qu'il vous reste à faire , puisque vous ne pouvez, sans mettre votre corps en péril , cohabiter avec la première (Tefresa Gil), notre réponse sera prête: résignez-vous sous la main du Seigneur.... Croyez-vous que si toutes les reines du inonde étaient atteintes de la lèpre, nous donnerions pour cela aux rois la permission de prendre d'autre9 épouses? Sachez bien qu'ils essayeraient tous le même refus , dussent les races royales , privées de rejetons , se dessécher dans leurs racines et dans leurs rameaux. C'est pourquoi, très-cher fils, ayant Dieu dévant vos yeux , et prenant pour exemple le très-vertueux roi de France avec lequel vous vous êtes lié d'amitié, voyez combien votre puissance s'est accrue dufartt votre vie ; voyez les bienfaits que vous avez reçus de la main du Très-Haut; voyez la croix que vous avez
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attachée sur votre épaule; voyez les périls de la guerre auxquels vous vous exposez avec courage ; n'ajoutez pas l'adultère à l'inceste, car vous rendriez stériles vos bonnes œuvres et vous amasseriez la colère du Seigneur pour le jour du jugement. Ne dites pas que vous ne pouvez observer la continence, car cette question est vidée depuis longtemps. Comment le Seigneur juste et bon ordonnerait-il à tous de s'abstenir de rapports illicites, si un seul pouvait objecter l'impossibilité d'observer le précepte1 »
Nous venons de voir que Jacme ne tint aucun compte des justes et sévères remontrances de Clément IV ; pour toute réponse , il fit hâter les préparatifs de sa nouvelle expédition contre les Sarrasins , et crut peut-être trouver une demi-absolulion des scandales de sa vie privée dans les éloges que le Pape fut contraint de donner bientôt après à ses projets de conquérant chrétien.
Le temps approchait où il fallait tenir la promesse faite au roi de Castille. Après avoir obtenu des prud'hommes de Teruel et de Valence des secours en nature que ces deux villes ne marchandèrent pas à leur souverain; après avoir réuni le plus grand nombre possible de vassaux ou de combattants soldés', parmi lesquels
* Lettre du 17 février 1265. — Voy. Raynaldi, Annales ecelet., ad ann. 42fi6, nut 27 et 28.
a Le 25 juillet 1264, le roi autorise Guillem de Roquefeuil, son lieutenant à Montpellier, à retenir tous les droit* perçus sur les chrétiens et les juifs de cotte seigneurie pour paver les frais d'entretien des hommes que Guillem a doit conduire à la guerre do Grenade » (Archives d'Aragon, Reg. XIII, fu 204). Le 1" août suivant, Jacme reconnaît devoir au infime Guillem douze mille sols melgorienspour la solde des combattants et arbalétriers qui doivent prendre part à cette expédition sous son commandement. (Arch. d'Aragon, Reg. XIV, fu 60.) Aux mômes préparatifs deguerre se rattache