CHAPITRE III
Questions religieuses. — L'Inquisition. — Les Sarrasins et les juifc. — iahuda, trésorier général du royaume. — Sermons et conférences pour la conversion des Sarrasins et des juifs. — Saint Ramon de Penyafort. — Rabbi Moses ben Nachman. — Frère Paul. — Rabbi Bonastrug de Porta. — Miracles rapportes au règne de Jacme Ier. — Fondations pieuses. — Ordres religieux. — Pierre Nolasque et l'ordre de la Hem. — - Projet de croisade en Orient. — Relations avec l'empire mongol. — Ambassades d'Abaga-Khan et de Michel Paléologue. — Départ de Jacme pour la croisade. — Tempête. — Retour du roi. — Les croisés aragonais en Syrie.
A peu près vers le temps où il félicitait Jacme de la conquête du royaume de Murcie, Clément IV engageait le même prince à expulser les Sarrasins de tous les pays aragonais, à éloigner les juifs des fonctions publiques et • à châtier l'audace de celui qui, après avoir forgé et enjtassé des mensonges dans une discussion soutenue en pféseuce du roi contre frère Paul , de l'ordre des Prêcheurs, avait composé an livre dont il répandait les exemplaires1. »
* Zurita, Indices, ad ann. 4265 ; Raynaldi, Annales eccles. adann. 4 266; Diago, Anales del reyno de Valencia, f° 373- — Zurita omet an passage de cette lettre qui se rapporte aux torts de Jacme envers le cierge, t tels qu'imposition de bovatge, d'alberges et autres exactions qui ne sont nullement dues. •
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De pareilles rigueurs convenaient peu à l'esprit large et tolérant de Jacrae Ier.
C'est surtout en matière religieuse que Ton doit juger les hommes avec les idées de leur temps. Aussi n'est-on pas médiocrement surpris de voir des écrivains modernes s'élever contre l'intolérance de princes qui ont eu le tort de ne pas être en plein moyen âge des philosophes du XVIIIe siècle ou des libres penseurs du XIX\
« Le mérite de ceux qui dirigent le vaisseau de l'Etat, a dit un éminent écrivain espagnol, c'est de gouverner les peuples conformément à leurs croyances et à leurs intérêts: les contrarier, c'est les jeter dans l'anarchie et le désordre4. » On ne saurait trop se pénétrer de cette pensée lorsqu'on aborde l'élude des questions d'histoire religieuse.
Quand il s'est agi de poursuivre les hérétiques , cent fois plus redoutables pour l'Eglise et pour la société que les juifs ou les Sarrasins, Jacme, nous l'avons vu1, a ouvert les constitutions catalanes et le code de Valence aux prescriptions dictées par la cour de Rome à tous les princes chrétiens. En admettant qu'il ait compris le vice et le danger des rigueurs qu'il inscrivait dans ses lois, croit-on qu'il eut pu résister impunément aux ordres du Saint-Siège? N'eùt-il pas été insensé le souverain qui
« Estudios historicos,polxticos y literarios sobre los judios de Esparia, por D. José Amador de los Rios, individuo de numéro de las Reaies academias de la hisloria y nobles artes de San-Fernando, decano de la Facultad de fllosofia y letras de la universidad central. (Ensayo 1 , cap. ix.) — Ce remarquable ouvrage du savant doyen de la faculté des lettres de Madrid a été traduit en français par 11. Magnabal, correspondant de l'Académie royale d'bisloire: nous ne pouvons mieux faire que d'emprunter nos citations à cette traduction estimée.
» Voy. ci-dessus, p. 4 60 et 243.
l'inquisition 369
aurait tenté de soutenir une lutte dont le sort de la maison de Toulouse devait lui faire présager l'issue ?
La Papauté souffrait même si peu la contradiction 6ur la question de l'hérésie, qu'elle agissait souvent en dehors du pouvoir séculier, instituant directement les tribunaux d'inquisition, donnant à ses délégués le droit de passer outre aux lois du pays et de destituer les officiers nommés par les princes.
Nous avons fait remarquer ' cependant que, grâce à la défiance de la nation aragonaise pour toutes les nouveautés, déûance qui la préserva à la fois du mal et de son terrible remède, les fueros de Huesca ne font aucune mention ni de l'hérésie, ni des mesures destinées à la réprimer.
Il ne parait pas qu'à Valence l'inquisition ait fonctionné d'une manière régulière sous Jacme le Conquérant ; la Catalogne seule fut soumise à ses rigueurs ; mais l'adjonction de laïques nommés par le roi aux clercs institués par l'évéque avait évidemment pour but de faire entrer dans les commissions inquisitoriales un élément pondérateur destiné à en modérer les excès.
Il y eut néanmoins dans la Marche espagnole quelques condamnations sévères. Les pays soumis aux comtes de Poix, anciens alliés de la maison de Toulouse, eurent surtout à souffrir du zèle des inquisiteurs*. La responsa-
4 Voy. ci-dessus, p. 224.
a En 1237, plusieurs hérétiques de la viconilë u> Castclbon périrent >ur le bûcher, et les cadavres de dix-huit individus furent exhumés pour Être livrés aux flammes. D. Vai-éto, Hist. de Lang. liv. XXV, chap. xvi, et Pr , t. III, n« ccxxiii de l édit. in-K; Roger- Bernard II, comte deFoix el vicomte de Castelhon . plusieurs fois excommunié et absous, fut poursuivi même après sa mort ; mais ce dernier procès se termina par une sentence favorable a sa mémoire. {Hist. d* Lang. ,èù. in-f», t. III, Pr. n* cccxxxix.) Moins heureux que t. u. 24
bilité de ces actes ne remonte point jusqu'au roi obligé de permettre ce qu'il ne pouvait empécber. Mais, si nous considérons la conduite de Jacme à l'égard des Sarrasins et des juifs, nous y trouverons des preuves évidentes de la tolérance de ce grand prince.
Sur ce point, le Saint-Siège était moins sévère; il craignait peu l'influence religieuse des infidèles, il exigeait seulement qu'on facilitât leur conversion, et, s'il demandait quelquefois des rigueurs, il ne les imposait jamais.
Le récit des conquêtes de Jacme Ier nous a donné l'occasion de faire connaître la façon d'agir du Conquistador à l'égard des musulmans. Après la tentative d'expulsion qui suivit la révolte d'Al Azarch , tentative que motivait seule la crainte de nouveaux soulèvements , Jacme s'était décidé à laisser en paix les Sarrasins soumis qui restaient encore sur le sol chrétien, sans leur enlever le libre exercice de leur culte et de leurs lois*.
Roger-Bernard, Ermessende de Cas ici bon, sa femme, et Arnaud, vicomte de Castelbon, son beau-père, furent condamnés, en 4270 , c'est-à-dire plus de quarante ans après leur mort , et leurs cendres exhumées furent jetées au vent. Zurita, Anales, lib. III, cap 76 — Marca hispanica, lib. VIII, cap. 22, nM i. Hist. de Lany. , lib. XXIV, chap. lxi.) On trouve aux Archives d'Aragon ^Parch.de Jacme 1er, n° 910) une condamnation pour crime d'hérésie prononcée le 30 mars 1243, contre A. de Mutât ioni bus, par frère Ferrarius, de l'ordre des Prêcheurs, inquisiteur « des provinces de Narbonoe, Alby, Houssillon et Auvergne.
* Voy. Coleccion de documentes inédites del Ârchivo de Aragon, t. VI, p. 145; - Privilège accordé aux Sarrasins de Saragosse- [Xrch. d'Aragon, ltcg. X, f" 138. — Blancas {Rerum aragon. comment, ap. Hisp.illust., t. III, p. 783; nous fait connaître le nom et les attributions des magistrats charges de rendre la justice entre les Sarrasins. C'était: \" le Zavalachen zaval , seigneur; achen, jugement \ 61a fois juge et tabellion. Comme juge, il donnait les