CHAPITRE TROISIEME
de l’effet d’ensemble et de la grande expression; pas de veine ou de muscle minuscule qui fasse saillir la peau; pas de ride. Comparez ce travail avec celui de Donatello, par exemple, et vous sentirez ou ont bifurqué les routes suivies parles deux grands maitres quattrocentistes.
Le monument d’Ilaria del Carretto est une ceuvre de jeunesse et une ceuvre de transition; on sen apercoit a plusieurs signes. L’artiste incomparable qui sut concevoir la ligne admirable de ce corps gisant, sculpter ces seins drapés, a la fois si voluptueux et si chastes, ne parvint point, en certains moments, 4 se détacher des formules qu’on lui enseigna dans I’atelier inconnu ot il apprit son métier. Incapacité? non pas. Mais quand on observe la nature avec des visées enti¢rement neuvelles, il est facile que quelqu’un des secrets cherchés nous échappe. II suffit que l’attention faiblisse un instant pour qu on se laisse aller aux vieilles erreurs d’école, ou que deux intentions contradictoires se rencontrent pour qu’on ne sache plus résoudre un probléme fort simple. Jacopo voulut que ses petits anges eussent des poses vivantes et des chairs palpitantes; il y réussit pleinement, mais il oublia que ces putt: auraient di plier sous le poids des lourdes guirlandes qu’ils supportent. Les longs plis horizontaux, dans le pan d’étoffe partant de l’épaule de la morte pour aller jusqu’aux pieds, reprennent merveilleusement le motif de draperie de la robe, aux grandes lignes reposées; et il n’en fallut pas davantage, sans doute, pour que le maitre, si é¢pris de vérité, ne s aper¢it pas que ces plis, disposés de la sorte, n’étaient pas naturels, qu'une étoffe ne tombe pas ainsi. Combien d'autres remarques semblables ne pourrait-on faire? Le col de la robe, si dur et si compact qu'il semble étre de fonte; les épaules trop rondes et insuffisamment modelées; la renflure des manches qu’on dirait emplies de crin; les guirlandes ou des fruits, parfaitement étudiés, se mélent a d’autres qui sont faits de maniére! Ce ne sont pas la,
d’ailleurs, des défauts bien graves, mais il fallait les signaler pour faire comprendre d’ot partit Jacopo.
Quand il sculpta le monument d’Ilaria, s'il conservait encore inconsciemment quelque parcelle de l’enseignement « gothique », Jacopo portait en lui toutes les idées qui lui valurent les chefsd’ceuvre de sa maturité : observation de la nature, goat des vérités générales, réalisme classique et cet amour de la grande expression, cette volonté que l’art participe 4 nos préoccupations les plus hautes, héritage précieux de l’Age précédent, des Niccolo Pisano, des Giotto, des Duccio, que les quattrocentistes oubliérent trop souvent. Sous une forme différente, un Florentin, quelques années plus tard, suivit la méme voie et congut une esthétique semblable dans ses grandes lignes : Masaccio.
Jacopo della Quercia avait trente-quatre ans lorsqu il termina le monument d Ilaria del Carretto. I] se place déja4 au nombre des maitres. Sisa technique n’atteint pas encore la perfection ot il la porta, si sa pensée n’a point toute l’ampleur et la variété qu'elle allait bientét acquérir, le jeune artiste s’affirme cependant avec une étonnante vigueur. Dans cette premiere ceuvre, frémissante de vie intérieure, il a mis non pas seulement ses émotions visuelles, mais celles du cceur et de |’Ame, traduites dans la mesure et par les moyens qui conviennent a son art. C’est un sculpteur, soucieux de tous les problémes de son métier, et c'est un homme, A qui rien d’humain n’est étranger.
Jacopo ne retrouva dans sa Verge du Déme de Ferrare ni cette profondeur, ni ce charme. Elle est épaisse et lourde. L’artiste rechercha des effets de force et de majesté; il ne les atteignit qu’en partie, et aux dépens de la souplesse et de la grace qui sont vraiment trop sacrifiées. Pour l'expression et la beauteé, l’ceuvre marque un recul sur le tombeau de Lucques. Mais si on ]’examine au point de vue de l’exécution et du réalisme, on s’apergoit que Jacopo s’est