CHAPITRE CINQUIEME
Jacopo, nest pas tel homme dont nous puissions deviner l’Ame complexe et variée; c'est la priére et c’est la misére humaine; Cain, cestlahaine; Abraham, c’est ledevoir. De méme, Noé seral’ivresse et la Sortie de Varche sera action de graces.
Ces deux scénes del’ Ivresse de Noé et dela Sortie de l’arche occupent une place spéciale dans la série des bas-reliefs de San Petronio; elles ont un pittoresque de grand style qu’on ne retrouve pas ailleurs. Noé est étendu sur une treille aux lourdes grappes, d’un remarquable effet décoratif. Dans la Sortie de l’arche, les animaux se pressent pourreprendre leur liberté. On sait combien les Italiens, jusqu 4 la Renaissance avancée, observérent mal les animaux; le corps humain seul les intéresse. Jacopo n’échappa pas A cette sorte de loi, mais, en dépit des formes trahies et du modelé insuffisant, il réussit A donner le mouvement et la vie 4 quelques-unes des bétes qu il représenta; sa téte de lion entre autres est fort belle; et ses oiseaux sont sculptés avec une admirable fermeté.
Les scénes dont nous venons de parler ornent le pilier de droite. Les bas-reliefs du pilier de gauche sont d’un mérite plus élevé encore et portent la marque du génie.
Pour qui s’occupe d’art italien, c’est un lieu commun de dire qu une ceuvre ne vaut point seulement par sa facture et son métier, si parfaits puissent-ils étre. Une ceuvre est d’autant plus grande qu elle participe davantage A la vie et qu'elle exprime des pensées et des sentiments plus complets et plus profonds. Un Giotto, un Léonard, un Michel-Ange éclairent les secrets de ]’Ame humaine d'une lumiére aussi vive que Dante, Pascal ou Geethe; ils sont poétes et philosophes 4 leur maniére, par les moyens qui sont propres a leur art. Si l’écrivain parvient 4 nous donner I’idée claire des grandes vérités naturelles, les artistes nous en donnent la sensation. Jacopo della Quercia vient immédiatement apres les trois ou quatre grands maitres qui dominent I’art italien; peut-étre aurait-il
pris rang parmi eux si son ceuvre ett été plus vaste; ses cing basreliefs de l’histoire d’ Adam ne sont, en tout cas, inférieurs a4 rien de ce que ses compatriotes ont concu de plus grand.
Dans la premiére scéne, la Création 0’ddam, Adam nu, assis sur un rocher, regarde Dieu avec un respect mélé de stupeur. Le sentiment qui l’envahit est si fort qu'il ne se traduit pas seulement par l’expression du visage, mais par la pose, par le geste, par le mouvement du corps entier qui est bouleversé par l’émotion. C’est le secret de Jacopo de donner & ses chairs comme une vie morale, en dépit de sa facture large et générale qui ne recherche que les grands partis et jamais un détail. Dieu, debout, bénit Adam. Téte aux longs cheveux retombants, grave, énergique, soucieuse; draperie aux plis lourds d’une merveilleuse ampleur : le sculpteur, par d’aussi simples traits, réussit A représenter la majesté divine.
Dans la Création 0 Eve, Adam, couché, est endormi. Dieu a saisi Eve d’une.main et la bénit de l'autre; Eve, un pied posé a terre, le second engagé encore dans le corps d’ Adam, se dresse dans une pose d'une incroyable légéreté; elle semble planer; point d’effort; c'est Dieu qui l’appelle a la vie et qui, par sa volonté seule, la fait se mouvoir. Elle est humble et respectueuse; mais elle n’est point assaillie par la terreur mystique qui terrassa Adam; elle est femme : certaines pensées sont trop hautes pour qu elle puisse les atteindre. Jacopo, dans les bas-reliefs suivants, va marquer mieux encore la différence des sexes par des touches délicates et fortes, qui sont une splendide legon de psychologie, de grandeur et de beaute.
Eve, dans la Tentation, repousse d’une main le serpent A téte d’homme et tient de l'autre le fruit défendu qu'elle regarde; elle va céder a son désir; peut-étre n’est-ce méme qu'un caprice; elle hésite. Ses paupiéres sont A demi baissées; ce combat intérieur ot elle est d’avance vaincue lui donne des graces nouvelles, toute la