CHAPITRE VIII LES IDEES ARTISTIQUES ET LE CARACTERE
N dépit des disciples et des imitateurs que son génie a suscités, Jacopo della Quercia reste un isolé aussi bien dans l'art siennois que dans I’art italien tout entier.
A Sienne, il échappe a l’emprise de Duccio di
Buoninsegna qui avait fixé pour deux siécles les thémes de l’école. Jacopo ne sait pas se contenter de ces récits pittoresques et familiers ot excellérent les Simone Martini, les Lippo Memmi, les Ambrogio Lorenzetti et tous les petits maitres. La tendresse caline et voluptueuse, la dévotion parfois sincére, parfois inquiétante que l’on retrouve dans la plupart des ceuvres siennoises, ne suffisent pas davantage 4 son Ame ardente. I] a d'autres émotions a exprimer, d'autres passions, des idées plus varices, plus profondes et plus fortes. En contemplant les douces madones siennoises, réveuses et souriantes, on oublie qu elles furent peintes en une époque de violences terribles, ot les biens et la vie étaient sans cesse menacés, ot des cruautés sans nom n‘étonnaient personne, ou les ambitions et les désirs ne reculaient devant aucun
crime pour se satisfaire. L’art siennois, dans ses manifestations habituelles, ne montre que les graces d’un coeur infiniment séduisant; il ignore volontairement tous les autres traits du caractére national. Jacopo della Quercia, seul avec Pietro Lorenzetti, 4 un siécle d’intervalle, traduit des sentiments et des pensées ou s’affirment une personnalité puissante et certaines aspirations de larace, plus hautes et, par conséquent, moins fréquentes.
Dans le Quattrocento toscan, Jacopo della Quercia occupe également une place particulitre, qui le met en dehors du courant contemporain. Comme tous les grands maitres de son temps, Jacopo veut rendre la forme humaine dans sa vérité. Son réalisme est cependant, nous l’avons vu, d'une nature fort différente de celui de Ghiberti ou de Donatello, et il s’y méle des préoccupations d’un tout autre ordre. Nousréduisons aujourd hui en formules abstraites les esthétiques des artistes italiens des grands siécles, alors qu’euxmémes ne se sont jamais souciés d'idéologie; ils savaient fort bien ou ils voulaient aller mais ils n’éprouvaient nul besoin de préciser par des théories ce qu ils sentaient si clairement. Quand Lorenzo Ghiberti ou Vasari voulaient, dans leurs livres, marquer leur admiration pour une ceuvre qui leur paraissait réussie, ils pensaient suffisant de dire qu'elle était vivante. C’est leur supréme éloge et leur unique commentaire. 3
La vie est si complexe et si riche qu'il n’existe pas un artiste qui l’ait rendue complétement. Ceux qui s’en rapprochent le plus font un choix plus ou moins conscient qui constitue l’art lui-méme. Quel est le choix de Jacopo? |
Avec tout son temps, il s'est efforcé de substituer a l’empirisme trécentiste l'étude systématique et pour ainsi dire scientifique du corps humain. Il a pris toutefois une autre voie que les sculpteurs florentins. Aux vérités particuliéres, il a préféré les vérités générales. Son modele est large et sacrifie résolument le détail au grand