ACTE 111, SCENE IX. ÎOI
à la pensée humaine ! — Depuis ce temps, je n'ai plus été le même. J'avais juré de vous entraîner dans mon existence farouche, comme une victime: dès ce moment, je pris la résolution de vous adorer comme mon bon génie, et de vous mériter à force de dévouement.
Continuez !
BORSELLE.
Oh ! j'étais heureux quand je songeais qu'on avait livré votre main comme si elle eût été morte et séparée du corps, que votre cœur était pur de tout amour ! et je m'imaginais avec délice que j'étais réservé à éveiller ses premières émotions!... Tenez, ce qui est la preuve que nos destinées ont été liées dès notre naissance, c'est que sans vous ma vie eût été obscure et ordinaire , et que votre vue a révélé en moi des forces dont je n'avais pas l'idée ! c'est que tous deux nous avons été ce que nous devions être pour bien réaliser ma pensée.... vous, fière jusqu'au dédain, comme la femme qu'aucun homme encore n'a méritée; moi, persévérant jusqu'à la violence, comme un être prédestiné qui obéit à une inspiration ! — J'ai compté sur l'avenir, et je m'y suis préparé, cachant mon existence, veillant sur vous comme une mère sur son enfant, avide de respirer l'air que vous respiriez!... Et quand je découvris que vous n'étiez pas heureuse! et que la lâcheté de quelques hommes , plus encore que leur méchanceté, provoquait les larmes que je vous voyais répandre.... je me sentis transporté d'une implacable colère contre ces âmes timides qui n'osaient pas s'attaquer de front à une couronne , et s'adressaient à tout ce qu'il y a de plus sensible dans la femme, afin de triompher plus facilement de la souveraine! Mon bras les a frappés.... et je n'ai pas de re-
mords. Car, voyez-vous, on appelle lâche celui qui attend son ennemi dans l'ombre et le frappe en traître : on appelle brave celui qui se met en ligne et combat en plein jour... Mais Dieu! descend-il dans la lice, et se mesure-t-il avec les coupables?... Il désigne les têtes à sa justice qui les frappe.... J'ai été la justice de Dieu ! — Vous , pour qui j'ai accepté et subi toutes les épreuves ; vous, à qui mon ame vient de se révéler tout entière! dites, ai-je de plus cruels tourmens à redouter ? ou ne ferez-vous pas luire enfin cet avenir de bonheur que je poursuis.... que vous comprenez.... et que je n'ose voir encore dans vos yeux !
Se niellant à genoux.
Parlez, oh ! maintenant , parlez !
JACQUELINE , dans une sorle d'exlase.
Votre voix m'a troublée.... je ne retrouve plus mes pensées premières...
BORSELLE.
Oubli sur le passé !... L'avenir...
Non... non... Hélas! que pouvez-vous encore? Ne voyezvous pas que cet avenir est détruit par vos propres efforts?... Et pourtant votre vengeance et votre amour ne sont point satisfaits !..,
BORSELLE, se levant.
Notre avenir détruit! — Comprenez-moi bien! Si Philippe de Bourgogne triomphe aujourd'hui, c'est aux dépens de nos ennemis. Que pouvons-nous tant que Philippe règne en Flandre, Jean en Brabant, le Bavarois en Hollande? Mais que Philippe, avant peu , réunisse trois couronnes sur sa tête, et la partie redevient égale, vous contre lui .. Qu'il tombe alors et à vous les trois couronnes! — Mon