LE MARTYRE DE SAINTE BUTERPE
— Mon amoureux !
— Vous deviez avoir l'air de ça, sur un banc, à midi. Si on vous avait vus, quels potins I
— n n'y a pas de potins pendant la guerre.
— Pas possible ! Crois-tu ? Enfin, ma chérie, parlons sérieusement. Quelle réponse vas- tu faire à M. Ghapelas... non je veux dire M. Charpentier-Laval ?
— Il faut que je réfléchisse encore.
— Ne réfléchis pas trop. Parce que quand on réfléchit on finit par faire des bêtises.
— Alors tu crois que ce serait une bêtise de refuser M. Charpentier ?
— Il n*y a que toi qui puisse répondre à cela. Si tu dîmes quelqu'un et si ce quelqu'un t'aime, — tu sais qui je veux dire, — il serait absurde et même vilain d'épouser Charpentier, mais si ce n'est pas cela, dame, cela mérite qu'on y pense.
— Songe qu'entre moi et la personne que tu as dans l'esprit, il n'y a jamais eu un mot de prononcé, un signe même de fait. Tout ce qu'on a i^aconté, ce sont des potins de petites filles. A dire vraiment la vérité, je ne sais pas si Henri m'aime. Il a du plaisir k être avec moi, c'est certain, maifj àe là à vouloir m'épouser, surtout dans ce moment-ci, il y a un monde.
— Le monde depuis Jules Verne se tourne en 80 jours. Attends un peu.
— Mais M. Charpentier a demandé à papa une réponse immédiate.
— Les réponses immédiates en affaires^ ça signifie deux mois.
— Quel mot horrible tu viens de prononcer. Une affaire I Mais si j'épousais M. Charpentier, je ferais tout pour l'aimer. J'ai l'intention d'être une très honnête femme, tu sais,^ma chère.
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— Je n'en doute pas, ma chérie. — Qu'est-ce que tu as envie de mettre sur ce paillasson P
— Un simple ruban de velours.
Rose ouvrit la lettre sur un signe de son père et la parcourut de l'œil. Elle jeta un cri léger et dit :
— C'est de M. Charpentier.
— J*avais deviné son écriture, ce ne pouvait être que de lui, lis vite.
Mon cher Maître,
Pai'mi les œuvres magistrales que contiennent votre salon et votre atelier, il en est une qui a spécialement attiré mon attention et mon admiration.
Par malheur, vous l'avez mise en dehors des toiles qui peuvent être acquises, et c'est précisément sur le Martyre de sainte Euterpe que mon choix s'est porté. Il est un moyen de concilier mon vif désir avec vos scrupules artistiques. En achetant votre tableau, je m'engagerai par écrit à me substituer à vous dans votre intention à Tégard de notre Musée National, et à lui léguer ce chef-d'œuvre, après ma mort.
Si cette combinaison pouvait vous convenir, vous n'auriez qu'à me faire savoir par un mot votre adhésion et j'enverrais prendre le tableau par un homme qui sera chargé en même temps de vous remettre la somme que vous-même aurez fixée.
Veuillez agréer, mon cher Maître, l'expression de mon admiration la plus vive et la plus dévouée.
A. Charpbntier-Layal.
Iè MARtVRB DB SAINT BUTERt»E ll3
Le père et l'enfant se regardèrent un moment en silence, puis Rosette s'écria :
— C'est chic, ça. On va pouvoir passer trois mois au bord de la mer et ça te fera du bien.
— Que crois-tu donc que je puisse demander de ce tableau P
— - Je ne sais pas, moi ; ce que tu voudras, puisqu'on te laisse libre de fixer le prix.
-^ C'est d'autant plus difficile.
— Ab I c'est trop fort !
— Mais non, ma chérie ; d'abord cela me sera parfaitement désagréable de me séparer de cette toile au profit d'un inconnu. C'est certainement ce que j'ai fait de mieux et je ne la verrai pas partir sans regret.
— M. Charpentier n'est pas un inconnu.
— Justement. — Je ne me fai^ aucune illusion sur ses sentiments artistiques ni sur son admiration pour ma peinture. C'est l'amoureux d'Antoinette qui veut acheter son portrait, — car tu sais bien qu'Euterpe c'est- elle, — et cette lettre est une façon assez délicate, j'en conviens, de presser un consentement. Mais si Antoinette refuse ce garçon, crois- tu que je vais lui vendre une chose qu'il veut acheter, pas du tout parce que c'est signé Albert de Lénars, mais parce que c'est le portrait de sa fille.
— Alors ?
— Tout dépend donc encore d'Antoinette.
— Euterpe, murmura Lénars, ton parfum va-t-il te trahir ?
ENSBVEU
Le ciel pâle et plat d'ua été champei^ois pèse lourdement sur les hommes qui, à l'arrière, attendent leur tour d'entrer en ligne et regardent d'un air de défi railleur les marmites qui passent, et vont éclater bien au-delà. Ce n'est pas encore le moment où Ton va opposer de la chair et des nerfs à la brutalité des fontes boches. Et, dans le village où les cavaliers sont cantonnés, on cause, pendant que les chevaux groupés autour d'un piquet, tourmentent le sol d'un sabot ennuyé et allongent leurs cous maigres vers l'abreuvoir.
Le 'capitaine de Revel sort de la maison du maire, des papiers à la main, il croise le tout jeune Latour-Yillars.
— Eh bien, lieutenant, vous arrivez de perm. ?
— Ce matin, mon capitaine.
— Comment va Paris ?
— Toujours de même, mon capitaine. Toujours le même courage. L'Avenue du Bois est toujours aussi brillante et aussi gaie. On annonce pas mal de mariages
— Et toujours des mariages de jeunes-
ENSEVELI il&
— Le petit Brun de Saint-Ligier a épousé M"* de Maulevrier. Gela fait beaucoup crier les bonnes amies de celle-
— Pourquoi ?
— On prétend que la naissance n'est pas en rapport.
— Est-ce qu'on fait attention à ces choses là maintenant ? Le jeune homme n'est pas un embusqué, j'espère ?
-^ Non, il revient du front où même il a été blessé, assez légèrement du reste.
— Eh bien, cela suffit. A l*heure qu^ilest qui peut s'occuper d'une mésalliance autre que celle-là ? Et ils vont bien les embusqués ?
— Le mieux qu'ils peuvent.
— Et les nouveaux riches s'enrichissent toujours ?
— Le plus qu'ils peuvent. Ah ! on publie aussi les fiançailles de Simone Janas avec un anglais, Archibald Stenton, très riche.
— Je l'ai vue dans le monde autrefois, avant la guerre. Il me semble qu'elle est jolie.
— Très. Mais puisque nous parlons de mariage, il en est un, j'allais l'oublier, celui d'une jeune fille que vous connaissez peut-être, Antoinette de Lénars, la fille du peintre.
Dans les régions du cœur, une glace de froid intense s'étend noyant toutes les fibres ; il peut dire cependant :
— Mais oui, je connais M"' de Lénars. J'allais beaucoup chez eux.
Et après un^ silence d'une minute, pour se reprendre, Henri de Revel questionne :
— Qui épouse-t-elle? On m'a dit le nom, mais je ne m'en souviens pas. C'est un industriel très riche qui gagne énormément dans les munitions.
Kevei sait ce nom, mais il n'a pas le courage de le dire, sa peine se double de colère et de mépris : Antoinette fait
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un mariage d'argent ! Elle n'a même pas attendu de le re* voir pour se décider. Un moment, il rage, considérant l'action de la jeune fille comme une trahison et une vilenie* Alors pourquoi cette comédie du magasin de modes, cette affectation de vouloir travailler pour vivre ? Pourquoi cet air de bravoure et de tranquille confiance ? Maintenant elle abandonne. la tentative sans avoir poussé rexpérience à fond. Coinbien son caractère sel devine frivole et pratique» avide, semblable à celui de toutes ces autres uniquement préoccupées de chercher le beau parti. Latour-Villars ajoute :
— On dit qu'il y a eu du tirage. Mais on ne tique pas devant une fortune comme celle-là. Presqu'un traitement de Président de la République.
Revel se force pour interroger.
— Pourquoi du tirage ?
— y<9us ne savez donc pas que les petites Lénars avaient monté un magasin pour tâcher de rester indépendantes et éviter l'obligation de se marier. Elles voulaient vivre de leur travail et les deux autres sœurs, dit-on, vont continuer le commerce. Maïs 7 à 800 mille livres de revenus... Antoinette a fini par céder.
Le crucifié approuva de la tête, la gorge trop serrée pour parler. Tout son raisonnement de la minute précédente se retournait contre l'injustice de ses conclusions. Non, Nette, il pensa avec une sourde et suprême mélancolie, ce diminutif tendre que près d'elle il n'eût jamais osé, — non, elle n'était pas « comme les autres », mais le sacrifice silencieusement consenti la grandissait encore. Il comprenait le travail qui avait dû se faire dans ce cerveau, la lutte qui avait dû s'établir dans cette âme. Ne savait-il pas au milieu de quelles angoisses la jeune fille continuait son commerce? Ne Tavait-il pas vue sortir d'un Mont-d«- Piëlé ? N'avait-il pu lui-même constaler la profonde iner-
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tie des doigts de l'artiste et son impossibilité d'exercer le talent qui jadis le faisait vivre largement avec ses filles ? Et lui-môme n'était-il pas coupable ? Pourquoi ne s'étaitil pas décidé à parler P Dix fois dans l'entretien du jardin funèbre, une parole décisive était montée à ses lèvres» dixt fois il Tavait arrêtée. Pourquoi ? En cette heure il s'avouai que les objections de sa mère étaient demeurées puissantes sur les expressions de sa volonté, c'était ce souvenir qui avait fermé sa bouche. Maintenant tout était fini. 11 sentait bien que la fière jeune fille ne retirerait pas sa parole. Et jamais il ne l'avait autant aimée.
Une marmite éclata à deux pas d'eux, éparpillant autou d'elle de la mort et des blessures. Des chevaux se cabrèren renâclant de terreur, d'autres les jambes déchiquetées par les éclats attendaient, soulevant leurs pieds avec la résignation silencieuse des bêtes qui souffrent. L'instinct des responsabilités revint dans le chef, il jeta des ordres, ordonna des dispositions nouvelles. La douloureuse émotion soulevée par les nouvelles du lieutenant s'était apaisée comme une mer soudain aplanie par le brusque coup de fouet d'un orage. Il regarda un instant autour de lui pour se remettre dans la réalité. L'aspect du cantonnement était dramatique et tourmenté. Mais déjà les désordres causés par le projectile boche se réparaient ; les chevaux blessés avaient été emmenés et les autres, calmés, recommençaient à mâchonner de vagues orties. On emportait quelques morts. Une autre marmite siffla, explosa sans dommage.
— Nous sommes repérés, murmura une voix à côté d'Henri.
— ■ Oui, il faudrait se garer.
Et pourtant le ciel était si limpide, le vert des arbres était si luisant de jeunesse et de fraîcheur qu'un moment le capitaine eut la perception fugitive que rien ne pouvait
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arriver de mauTais dans cette joie des choses. Rien, pas m^me une déception d'amour, ne pouvait troubler une âme, efHacer le soleil... Soudain, sans avoir entendu» même une explosion, il lui sembla que le sol s^efibndrait sous lui ; une masse de décombres, de lattes brisées, de terre et de cailloux s'abattit sur sa tête. Il se sentit descendre au fond d'un abime dans une dégringolade de debris et de boue, une accumulation de poussière compacte, qui, en un instant, remplit sa bouche, ses oreilles, ses yeux, TétoufiTant et le murant dans une nuit fétide. Il venait d'être enseveli dans un trou d obus sur lequel s'étaient écroulées les ruines de sa cagna. L'officier tenta de se débattre, d'agiter ses bras ou ses jambes, mais il se sentit lié par la profondeur et le poids de la terre, garrotté par le terrain glaiseux qui l'enveloppait comme un suaire. Ce fut une sensation atroce et qui semblait définitive, à laquelle la dyspnée ajoutait son effrayante certitude ; il était enterré vivant et nul effort ne pouvait le dégager. Des milliers de pensées affluèrent dans son cerveau, une multitude de ses moi fourmilla, lui apportant des souvenirs de vie, un désespoir d'y renoncer, un besoin de voir, de remuer, de sentir autre chose que le goût fade de l'argile qui se pressait contre ses lèvres. Tout cela n'était pas formulé et l'analyse de ces sensations n'était ni précise ni complète, ni possible à résumer, encore moins à exprimer. Il lui parut qu'un temps immense s'écoulait de sa chute en même temps que l'oppression de sa poitrine devenait insupportable et mortelle. Il aurait voulu crier, mais l'air lui manquait, sa voix était absorbée par la compression des entours, ses mouvements étreints par la lourdeur énorme de l'éboulis,... il s'évanouit, ne fut plus qu'un amas de choses inertes au milieu de l'inertie des choses.
— Il est rudement amoché,
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— Encore un coup de cognac.
La brûlure de Talcool fait tressaillir sa lèvre, descend en flaHime dans Testomac qui, révulsé, communique sa chaleur aux poumons où commence à descendre une onde de vie qui court par tout le corps.
— Ah I il a bougé !
— Oui, il revient.
Les yeux tressaillent et font mine de s'ouvrir, mais une douleur atroce contraint de se refermer sur eux les paupières crispées. Dans les globes, dans les pupilles, un empâtement de sable est entré et dessèche les muqueuses en même temps qu'il les brûle. Alors une main d'une douceur presque féminine passe sur les cils une éponge mouillée. Cette main se promène sur la peau frippée, y étend de la fraîcheur, la purifier des impuretés du sol, et l'enseveli sent le poids de la terre se soulever, s'alléger pendant que sa souffrance diminue et que ses sclérotiques lubrifiées se reprennent à nager sous Tarcade des sourcils. Les doigts de Tinfirmier insistent, augmentent la dose de liquide en même temps qu'ils débarrassent le front, la barbe, toute la figure du limon attaché par cette sorte de^ tombe ; il ouvre les yeux, jette un soupir rauque et profond.
— Eh bien, mon capitaine, dit une voix, vous pouvez vous vanter de nous avoir donné du mal !
C'est un de ceux qu'on nomme brancardiers et qui son^ recrutés parmi les prêtres. Son visage doux et fin qu'envahit une barbe grisonnante s'éclaire de la joie d'avoir triomphé de la mort.
— Où suis-je ? demande le capitaine dans un rêve continué.
— Nous vous avons tiré d'un trou où vous avez bien •failli rester. Heureusement le bout de votre bras sortait et c'est ainsi que nous nous sommes aperçus que vous étiez
là. Sans cela nous passions sans vous voir* Il a fallu piocher, mais tout doucement pour ne pas vous atteindre. Maintenant laissez-moi vous remettre un bandeau. Il serait dangereux d'exposer vos yeux à Tair et à la' lumière avant que le major ne vous ait examiné.
Il murmure :
— Alors vous m'avez sauvé la vie.
— Oh ! moi, pas moi seulement. Les camarades avec moi. Et Dieu qui ne voulait pas que vous mouriez.
Ce langage, dans la bouche d'un poilu, arrête la réflexion d'Henri de Revel ; avant que la main n'ait replacé la bande, il regarde encore celui qui le soigne, il s'étonne de la douceur de cette figure penché sur lui, cherche dans son expression un je ne sais quoi qu'il croit reconnaître et qui apaise la souffrance morale qui vient de se réveiller.
— Celui-là, songe-t-il, comme il a pansé mes blessures et comme il m'a tiré de la nuit, pourra guérir les douleurs de mon cœur et ramener mon esprit, ma vie à la lumière.
Il s'endort apaisé sous la sollicitude des mains compatissantes.