‹ Jacqueline et Colette: romanChapitre 16 sur 40 · L'ABBÉ DE SAINT-ETREMOND · texte numérisé non relu

L'ABBÉ DE SAINT-ETREMOND

Grand et mince avec sa courte barbe grise et drue, Tabbé avait Taspect d'un soldat, et le bonnet de police qui s'enfonçait sur son front, la vareuse bleue aux poches larges et solides, la croix de guerre avec palmes, les galons de sergent ne démentaient pas cet air, où la personnalité ecclésiastique se décelait à peine par le petit chapelet d'argent qui s'enroulait au poignet gauche en même temps que le bracelet de la médaille d'identité. Lucien, qui le recevait à la porte de l'escalier, ne le reconnut pas d'abord.

— Comment I c'est vous, Lucien ?

— Mais à qui P.. . — Comment c'est vous, monsieur l'abbé }

— Moi-même, mon garçon. — Ah ! je me souviens que vous avez été réformé pour une blessure grave. — Et comment va votre patron P

-^ Mieux, monsieur l'abbé, mais c'est cette pauvre main qui ne veut toujours rien savoir.

— ' Il est là'-haut P

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Sur un signe de tête affirmatiP, le visiteur s^élança, gravit le petit étage où se concentraient Tatelîer et la chambre du peintre. Albert de Lénars était encore dans le fauteuil où s'écoulait sa vie. Ses yeux assombris par une préoccupation constante étaient mornes et ne s'éclaîraient que quand un reflet du ciel venait lès animer. Or, le ciel était ce jour-là d'un gris bleu très pâle et très fîn où la lumière ne vibrait pas et qu'il fallait regarder longtemps pour en surprendre les valeurs et les nuances. L'artiste était absorbé sur les détails de cette clarté entrant par le grand vitrail ouvert où flottaient des souffles tièdes, quand la couleur de l'habit bleu vint distraire son œil, retenu aussitôt par la forme du visage et la silhouette du visiteur. Il eut un cri de joîe.

— L'abbé ! c'est Tabbé ! Quel bonheur.

Les deux hommes s'embrassèrent.

— Gomme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus!

— Mon cher, j'ai été rappelé subitement du fond de l'Ànnam où j'évangélisais un coin de contrée complètement inconnu, pas loin du Thibet, Je n'ai eu que le temps de me jeter dans un paquebot, d'arriver à Paris et de courir au Ministère de la Guerre t)ù Ton m*a immédiatement dirigé sur la Champagne. J'aurais bien voulu te voir entre deux trains, mais il n'y a pas eu moyen.

— Laisse-moi te regarder, tu as changé.

— C'est ma barbe qui me change. Songe que tu ne m'as pas vu depuis i4 ans. Mais là-bas, en Champagne, j!ai appris que tu avais été très malade.

— Oui, j'ai ms\pqué mourir, tout simplement.

— Je le sais.

— Mes cnfantsjm'ont sauvé.

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— Moi, j*ai bien pensé périr aussi, chez les Moi.

— Et d'où tu viens ?

— Oh ! là, on n'y fait pas attention. C'est de la monnaie courante.

— Ce n'est pas en ramassant des balles de tennis que tu as mérité ça ? ^

Il posait en souriant son doigt sur la poitrine de l'ami.

— Presque. C'est en relevant les blessés et aussi...

— Aussi quoi ?

— Rien.

— Mais encore ?

— En prenant une tranchée boche avec mes brancardiers. — On venait de s'entretuer et il en restait pas mal par terre d'un côté comme de l'autre. On entendait des plaintes déchirantes. Ma foi, je dis à mes hommes : il pleut moins de plomb, qui veut venir avec moi tirer ces pauvres gens de là ? Ils disent tous, — car les brancardiers sont des bonshommes admirables auxquels on ne rend pas assez justice, — ils disent tous : allons-y. Et nous voilà partis au milieu des morts qui ne rouspétaient pas, mais des blessés qui tendaient les mains en appelant au secours. Je commence par distribuer des absolutions à droite et à gauche, aux Français, aux Allemands...

— Aux Allemands ! un tas de Luthériens !

— Dieu aura reconnu les siens, comme on disait du temps des Albigeois. Enfin, sans y penser, j'arrive à une tranchée que je croyais évacuée, je m'emberlificote dans un sale fil de fer, et je tombe la tête la première dans un boyau plein de boches. Il y en a un grand qui s'avance vers moi et me tire un coup de revolver qui pas^à deux doigts de ma tempe. Heureusement qfie j'avais, comme par hasard, une grenade dans mon sac, une proie pour la

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soif, je la lui lance et il n'a plus rien dit. Alors les autres se sont n^is à crier Kamarades en levant les bras, et les miens, — mes camarades à moi, — sont arrivés. Ça a été un -gentil petit coup de filet. Mais assez parlé de moi. Toi, comment vas > tu?

— Regarde ma pauvre main qui ^ne peut plus rien faire.

— Ça reviendra, ce sont les suites de ta maladie. Qu'en dit Dusser ?

— 11 me fait suivre un traitement et en attendant m'a mis au régime. Bouillon de légumes, légumes, fruits cuits, pas de vin.

— La Trappe chez soi ! Gomme Enghien.

Et tes filles, elles doivent être grandes, je les ai quittées toutes gamines.

— Elles sont grandes, bonnes et belles. C'est bète de parler comme ça de ses enfants, mais je dis ce que je pense. — Ah I ça, tu dînes avec nous ce soir P

— Oui, d'autant plus que j'ai à te parler d'une chose assez délicate que je ne puis trop aborder devant ces demoiselles. Comme j'ignorais si l'état de ta santé était merveilleux, j'ai voulu qu'elles soient au courant et je leur ai fait adresser une lettre à leur magasin. Oui, j'ai su la courageuse tentative de travail qu'elles ont faite, — nous en reparlerons, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit en ce moment.

— De quoi ? mon Dieu, tu m'épouvantes.

— Connais-tu M. Henri de Revel ?

— Oui, c'est un grand ami des enfants; il vient les voir à chaque permission. Est-ce qu'il lui est arrivé quelque chose ?

— Il a failli être tué. Enseveli dans un trou d'obus sur lequel s'étaient effondrés des terres et les débris d'une cagna.

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r— Que me dis-tu là, mon Dieu I Enfin il n'est pas mort ?

— * Il ne vaut guère mieux. Nous Tavons tiré de cette tombe, mais très éprouvé. Un bras cassé en deux endroits et le pire c'est qu'on craint qu'il ne perde la vue. Son œil droit a été infecté par son contact avec un mauvais terrain.

•«" Alors. •• Cela va faire beaucoup de peine aux enfants.

— Oui, mais pour toi, c'est un de ces accidents malheureux comme il en arrive trop souvent pendant cette terrible guerre. Voilà tout. Tu n'as pas Tair de te douter... Mais dis-moi d'abord si tu avais des projets de mariage pour ta fille atnée P

— Est-ce qu'Henri de Revel ?...

— J'ai vu un homme au désespoir qui, dès qu'il a repris connaissance et qu'il a su que nous étions amis, s'est répandu en confidences, en regrets, presque en remords^ Il parait qu'il faisait la cour à ta fille Antoinette et qu'il a appris qu'elle allait se marier.

— Tu me confonds! D'abord j'ignorais que M. de Revel pensait à Antoinette, ensuite il n'est pas vrai du tout qu'elle doive se marier prochainement. Quelqu'un m'a demandé sa main, il est vrai. Mais elle n'a pas encore donné Be réponse et je ne sais pas du tout ce que sera cette réponse.

— Tu m'ôtes un poids. D'après ce que m'avait dit ce pauvre garçon, je croyais la chose beaucoup plus avancée. Du moment qu'Antoinette n'a pas pris encore de décision...

— Mais, mon bon Joachim, tu me parles par énigmes. Je ne savais même pas qu'il y eût quelque chose entre ma fille et M. de Revel, tu m'apprends tout.

Il était ému vivement et aussi un peu irrité de ce

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tnanque de confiance qui le reléguait à l'écart des pensées de ses filles. En même temps il se demandait comment, sans prendre de parti, Antoinette a^aît pu laisser aller les choses si loin avec l'industriel. On parlait de leur mariage ; ses vieilles idées se révoltèrent. Puis une autre vague de réflexion montait à Tassant de son esprit, y mettait en déroute les sévérités paternelles. C'était pour lui, pour assurer sa tranquillité par la certitude d'une grosse fortune que la jeune fille se dévouait... Mais si elle avait une affection qu'il ignorait, si cette affection était réciproque ! Alors quel sacrifice ! devait-il? pouvaitil l'accepter ?

L'abbé bourrait sa pipe comme un vieux soldat.

— Tu as. travaillé un peu ?

— Avant de tomber malade je travaillais beaucoup^ j'avais trouvé une clientèle en Amérique. On payait bien mes tableaux mythologiques ; ils avaient du succès. Mais maintenant...

Il prit encore sa main droite dans la gauche et Téleva près de ses yeux,

— Regarde ces doigts qui sont lâches, lourds^ hostiles ; ces doigts qui ne vemlent plus travailler. Ah ! si Dieu faisait un miracle, il aurait là une belle occasion.

— En vérité, ils demandent un signe et ne l'auront point, murmura l'abbé.

Mais un bruit de voix gaies, de piétinements alertes emplissait Tescalier ; les préoccupations et les tristesses devaient cesser au seuil de l'atelier et les filles du peintre, quelles que fussent les leurs, savaient les faire disparaître devant le père impressionnable et nerveux.

Une lumière de joie éclaira les yeux d'Albert quand il entendit cette rumeur joyeuse.

— Ce sont elles, dit-il, en lançant à Tabbé un coup d'œil où rayonnait une joie triomphante.

Elles parurent,

— Radieuses ! pensa Saint-Evremond en voyant entrer cette jeunesse, étonnée de sa présence.

— Mes enfants, ne vous souvenez-vous plus de votre bon ami, Tabbé Chime, comme vous l'appeliez P

— Oh ! Tabbé Chime I l'abbé Chime I chantèrent des voix aux inflexions encore enfantines. Vrai, nous ne vous aurions pas reconnu sous ce costume !

— Moi non plus, je ne me reconnais pas, quand dans la rue je me vois passer devant les glaces d'un magasin. Vous êtes aussi transformées, mes enfants! Vous avez embelli, si on peut dire. Mais, où est donc ma petite Rose ?

— C'est vrai, papa, où est Rose ? Nous t'avions confié à elle, et elle n'est pas là.

— Ne la grondez pas, la pauvre enfant ne sort jamais, c'est moi qui ai voulu qu'elle aille pour un instant chez Marie-Louise de Brévannes. — Notre ami dîne avec nous.

La ménagère se réveillait chez Antoinette.

— Je vais voir, dit-elle.

— Je vous en prie, ne faites rien ajouter pour moi. Je trouverai tout ce que vous me donnerez encore trop bon, quand on est habitué au singe...

Nette est déjà descendue.

— Eh bien, dit le père à Marguerite, les affaires ontelles bien marché aujourd'hui ?

11 avait pris son parti et s'intéressait maintenant au commerce des « petites », heureux et vain quand la clientèle affluait, trouvant l'époque misérable et sans goût si les ventes étaient moins fréquentes et moins heureuses.

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Marguerite n-était jamais à court de nouvelles ; à l'entendre le magasin ne désemplissait pas. Mais un sentiment de tristesse ombrait la gaieté de ses propos et le père, adroit à deviner les moindres hésitations dans les esprits de ses filles, nota cette fumée légère qui passait. U demanda :

— Vous n'avez pas reçu de lettres ?

— Non, pourquoi ?

— Vous n'avez aucune nouvelle de vos amis P

— Aucune.

— Voilà l'abbé qui m'en apporte de mauvaises.

— Quelles, mon Dieu ?

— Votre ami Henri de Revel a été enseveli dans un trou d'obus.

Marguerite jeta un léger cri,

— Je le savais.

— Comment le savez-vous ? Vous êtes donc en correspondance avec lui ?

Il remarqua, amer :

— En vérité, on me cache bien des choses.

— Mais non, papa, nous avons reçu un mot du petit Latour-Villars qui nous raconte cela ; nous en avons été émues, naturellement.

— Est>ce qu'Antoinette a été émue aussi, elle P

— Mais certainement, papa. Comment ne l'aurai t-elle pas été comme moi P

Cette gauche enquête, hésitante et maladroite, du père se passait devant l'ecclésiastique dont les yeux affectueux suivaient la scène avec un intérêt soucieux, il dit enfin :

^ C'est sur mon conseil que Latour vous a écrit.

— Alors I c'est vous qui êtes l'infirmier ? C'est vous qui 'avez sauvé Henri de Kevel P

— Mes hommes et moi.

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— Oh ! qu'Antoinette sera cçntente de sayoir que c'est vous I

Antoinette justement entrait suivie de Lucien qui annonçait le diner. Tous se levèrent, même Albert de Lénars, vinrent s'asseoir dans la salle-à-manger avec une intimité de joie cordiale qui depuis longtemps ne s'était pas retrouvée.

On n'en était pas encore au régime des restrictions alimentaires qui parurent si pénibles aux Parisiens dans les premiers mois de- 19 17. La vie était seulement un peu augmentée, mais l'exacte économie des jeunes filles, la bonne volonté d'une cuisinière, les .gains décidément heureux de la Maison de Modes faisaient qu'on ne s'en apercevait guère chez le peintre, dont la table avait toujours eu une certaine réputation gourmande.

Comme le dîner se terminait sur des profiteroUes au chocolat d'une saveur exquise , l'abbé s'écria soudain :

— Cela vaut mieux que nos repas du front ! — quoique vraiment nous n'ayons pas à nous plaindre. Et surtout cela vaut mieux que les mixtures atroces qu'on vous lait manger chez lès Mol.

— Qu'est-ce que les Moî ?

— Ce sont les débris d'un peuple extrêmement ancien et mystérieux que les conquérants du pays d'Annam ont refoulé dans les .montagnes où ils vivent maintenant à l'état sauvage, mais où on peut découvrir les traces d'un© civilisation ancienne et compliquée.

— Peut-être que dans deux ou trois mille ans nous serons comme eux.

— Qui dit chrétien, dit civilisé et cette civilisation là est éternelle comme son fondateur.

Rose, revenue enfin de chez Marie-Louise, donnait de-

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puis quelques]înBiant8des«igaes d'inquiétude impatiente» enfin elle s'écria :

— Les Lûnauze et Marie-*Louise nous ont donné rendezvous ce soir au Cinéma. La partie est organisée depuis longtemps, il faudrait les prévenir si nous n'y allons pas.

— Mais pourquoi, mes enfants, n'iriez «vous pas P Ce n'est pas, je pense, à cause de votre vieil ami. Je resterai avec votre père,

Le peintre dit :

— Je te lâcherai bientôt, car je me couche comme les poules. — Mais tu peux bien aller au Cinéma avec ton uniforme de sergent. Ce n'est pas du théâtre quoique ça y ressemble et d'ailleurs celui où Ton veut te mener donne toujours des actualités intéressantes. — Tu dois bien avoir une autorisation de tes supérieurs. ,

— J*ai toutes les autorisations, car un infirmier doit pouvoir entrer partout. Et Dieu sait si j'en ai vu de toutes les couleurs.

— Oh ! oui, venez avec nous, l'abbé.

— Pour Dieu, s'il vient avec vous, ne l'appelez pas Tabbé. Dites oncle Chime. — C'est comme cela que tu parlais, Rosette, quand tu étais un bébé.

Le prêtre semblait réfléchir.

— Après tout, dit-il, tu as raison. D'ailleurs, je ne. serai pas fâché de voir un peu ce fameux Cinéma dont on s*occupe même à Bangkok.

— Venez, l'oncle Chime, venez.

Pendant que Lénars remontait vers son atelier, les trois sœurs avec l'abbé descendaient en gai tumulte les marches de Tescalier. Depuis la guerre et la liberté de mœurs que celle-ci avait apportée aux jeunes filles, elles avaient eu bien souvent des accompagnateurs mais jamais un du caractère de celui-là. Cela les intimidait un peu quoique

l'aspect encore jeune et gai du poilu qui les guidait ne pût modifi^er l'impression dominante qui était une habitude de respect pour l'ecclésiastique. C'était comme si par une fantaisie singulière celui-ci eût revêtu un déguisement qui ne pouvait faire oublier sa personnalité, ni détruire la mémoire des cérémonies sacerdotales auxquelles cette personnalité était attachée dans leurs impressions d'enfance. Ce sentiment ne les abandonna même pas quand elles virent a l'oncle Chime » prendre les places d'un geste naturel et suivre les ouvreuses, éclairant leur marche à travers les ténèbres de la promenée des lampes électriques.

L'ouvreuse avait reconnu des habituées,

— Les amies de ces demoiselles sont là aux places du milieu, dit-elle en dirigeant le jet de sa lanterne sur un ^oupe de spectateurs.

Mais au même instant la lueur de l'écran disparut et les girandoles du plafond, les rampes de la scène, les torchères des murs, tout s'éclaira de feux subits. Ils distinguèrent alors le groupe de ceux vers qui on les avait menés et ou on leur gardait des places disputées. Sur deux rangs il y avait là les Lanauze, Marie-Louise de Brévannes avec le petit Talmont, les sœurs Levy mer encadraient Jean Laurière sur qui M<°* de Blaru jetait des regards défiants, attentive toujours à son rôle de chaperon, et plus loin Lucie Cormier s'était installée aux côtés de Charpentier-Laval. Des figurantes de moindre importance, les Lebmas, avaient groupé près d'elles trois permissionnaires amenés par Thérèse de la Chaulinière et le reste se tassait dans un fouillis d'étoffes claires et de bonnets enfoncés jusqu'aux yeux. Au milieu des sourires d'accueil et des mains levées en guise de gentils bonjours, les trois sœurs s'installèrent dans les places gardées. L'abbé était un inconnu pour toutes sauf pour M*"* de Blaru,

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qui, d*abord étonnée, l'avait remémoré d'un sourire discret, mais il intéressait les quêteuses d'hymen qui admiraient la belle tournure martiale du mili-. taire, sa croix de guerre et son air de tranquille assurance.

— Qui est-ce ? fut l'interrogation qui courut sur les rangs des fauteuils pour parvenir jusqu'à la marquise qui répondit :

— C'est un ami d'Albert de Lénars. l'abbé de Saint Evremond :

— Un abbé, c'est un abbé ! fut la révélation qui se transmit en traînée électrique, accueillie par des murmures d'incrédulité ou de surprise. Brusque, la lumière venait de s^éteindre et le fond éclatant de l'écran troua l'obscurité bientôt animée d'une vie multiple et trépidante. C'étaient les actualités qui se succédaient dans ce cadre, montrant tantôt l'arrivée d'un grand bateau dans un port, tantôt un défilé d'autorités civiles ou la remise de décorations à des soldats au port d'arme. Un ministre passait saluant un général d'un signe affectueux et protecteur, puis ce fut une ruée galopante de batteries avec leurs servants assis sur les caissons et la vitesse des chevaux sautant les fossés pendant que la grosse caisse à Torchestre, imitait le bruit du canon d'une façon qui remplissait d'effroi les cœurs sensibles.

— Mais il me semble reconnaître ces lieux-là. C'est notre campement à l'arrière d'il y a un mois. Comment ont-ils pu le prendre déjà P

C'était un coin de paysage, de ces paysages dévastés comme les Barbares peuvent les abandonner. Des arbres blessés montraient leurs troncs ouverts par l'entaille des haches, des champs s'étendaient incultes et labourés d'obus aux pieds de masures en ruines qui avaient été des fermes prospères et joyeuses.

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Un mouveiïient se fit sur l'écran, des cavaliers passèrent au trot déhanché de leurs chevaux.

— Dire que c'est la vie cela. Elle est moins noble que dans nos rêves ou sur les toile» de nos peintres.

Il avait dit ces quelques mots en se penchant à roreille d'Antoinette, mais soudain il vit les yeux de celle-ci se fixer sur le tableau lumineux avec une joyeuse surprise qui se transforma instantanément en une expression de crainte et d*horreur.

Un groupe venait d'apparaître, projeté sur la circonférence et se mouvait avec cette précision intense de vie qui est le propre du Cinématographe. C'étaient des prisonniers allemands qu^on venait de rassembler et qui partaient pour la captivité. Ils étaient divers et mal amalgamés» les uns rustres de Poméranie abrutis par la lutte, déséquilibrés par la canonnade, ne songeant qu'à manger et à dormir enfin, les autres, fouaillés par Tidée d'orgueil et de patrie. Celtes des provinces rhénanes, plus maigres et plus ardents, d'autres encore de Bavière ou de Wurtem» berg aux faces bonasses de méridionaux, animés parfois d'une inspiration féroce d'animalité. Des officiers les accompagnaient, les uns de stature hautaine et jouissante figuraient bien les Barbares modernisés par les traditions et la culture, les autres petits et freluquets, le monocle - vissé dans l'œil, regardant autour d'eux d^un air d'arogance et de défi. Mais, dépassant la bande et se hâtant, un français, jetant un regard rapide sur ces déchets de combattants, s'avança jusqu'au bord du film et disparut : c'était Henri de Revel, saisi à l'improviste, courant à quelque service commandé et ne se doutant pas des yeux qui le guettaient, enregistrant son passage et fixant sa mobilité.

Antoinette d'une force nerveuse serra le bras de son voisin.

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