‹ Jacqueline et Colette: romanChapitre 17 sur 40 · YOUS · texte numérisé non relu

YOUS

Toute pâle, la jeune fille venait de s'évanouir.

— - Mais qu'est-ce que tu as eu ? répétait, le lendemain, Marguerite émue et comme indignée, qu'est-ce que tu as eu ? Se trouver mal parce que Ton voit passer quelqu'un à qui on pense, c'est bon dans les romans 1 83o. Et encore ! ils ne se doutaient guère du Cinéma dans ce temps-là. Ça été une histoire, il a fallu Remporter, -^ jamais ne n'aurais cru l'abbé si fort. — et tout ça parce que tu aperçois Henri de Revel dans un film. Charpentier Ta bien compris; d'ailleurs, il fallait voir sa tète. Mais alors, si c'est comme cela» ma chère, il ne faut pas laisser courir ces bruits de mariage ; c'est une conscience. Il faut répondre non, à ce brave garçon. La plus grande faute que puisse faire une femme, — je dirais presque le plus grand crime, — c'est de se marier avec un amour dans le cœur.

— Je ne suis revenue à moi que dans la rue, quand on m'a hissée en voiture, mais je ne sais pas du tout ce qui s'est passé.

— Tu as tourné de Toeil, tout simplement, sans dire

CONSBRVATION 145

ouai. Là dessus tout le monde se précipite. Mais le ciné continuait et les autres spectateurs voulaient voir. Alors l'abbé n'a fait ni une ni deux. Il t'a enlevée dans ses bras et nous avons suivi. Seulement on n'a pas trouvé tout de suite un taxi et je me rappellerai toujours ce pauvre abbé te tenant comme un paquet au milieu du petit rassemblement qui s'était formé. Mais encore une fois, pourquoi cet évanouissement ?

— J'avais été très émue dans la journée par cette lettre de Latour-Yillars. Quand j'ai vu l'abbé cbez papa j'ai pu prendre sur moi, de toutes mes forces ; et, pour ne pas attirer son attention, je n'ai pas voulu manquer au rendez-vous que vous aviez avec les autres, mais quand j'ai vu tout d'un coup apparaître Henri de Revel, vivant, agissant, que je l'ai vu se diriger vers moi, comme s'il allait me parler, — et qu'est-ce qu'il eût pu me dire ? — alors il m'a semblé que tout tournait autour de moi et je suis partie.

Elles étaient dans leur chambre, et Marguerite en longue chemise de nuit s'était assise sur le lit de l'aînée. .C'était de grand matin, à l'heure des confidences. On n'entendait encore dans toute la maison que le bruit raclé du balai de Lucien dans l'escalier et le glissement furtif du chat Murzuphle frôlant les murs.

— Heureusement que l'abbé se trouvait là I M°** de Blaru était aux cents coups et n'aurait servi qu'à faire

perdre la tète à tout le monde.

Antoinette fit un mouvement pour rejeter ses couver^ tures et se lever.

— n faut aller au magasin, dit^elle.

— Je te le défends absolument. Tu as été trop secouée hier, l'abbé m'a bien recommandé de ne pas te laisser sortir. J'irai, moi.

— Mais ce chapeau de M*"' Kistorin qu'elle réclame,

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il faut pourtant l'envoyer ou nous perdrions une pratique.

-^ Je te le finirai, moi : sois tranquille. Reste couchée jusqu'à midi. Après déjeuner tu pourras venir rue Godot de Mauroy. Ailons, sois gentille et calme- toi. TujBais qu'Henri n'est pas en danger, et, du moins, il est à l'abri en ce moment, c'est quelque chose.

Comme elle était jeune et saine, Antoinette, après s'être laissée embrasser par sa sœur qui s*habillait pour partir, s'endormit d'un profond sommeil.

Quand elle s'éveilla, l'air et le soleil entraient en flots clairs par les fenêtres ouvertes. Les arbres do la cour élevaient vers elle leur verdure et le parfum de leurs fleurs ; la jeune fille se laissa bercer dans \ine confiance heureuse et inerte. Ces heures du matin sont les plus heureuses et les plus calmes pour certaines natures trop sensibles que les incidents du jour, quels qu^ils soient, énervent et irritent. Le sang rafraîchi par lé repos de la nuit coule plus fluide et l'atmosphère toute neuve qui semble sortir de la nuit comme d^un bain, est pure, limpide, rajeunie.

Antoinette subissait avec ravissement ces impressions, quand Lucien frappa à sa porte, lui annonçant la visite de l'abbé. Elle n'eut qu'à s'envelopper d'un peignoir pour paraître devant le vieil ami.

— Gomment allez-vous depuis hier soir P

— Je ne me rappelle plus du tout cet incident absurde et je serais depuis longtemps au magasin si Marguerite ne m'avait défendu de sortir. — De votre part, a-*t-elle dit.

— Ce n'aurait pas été prudent. Savez-vous que nous avons eu du mal à vous faire revenir. Votre père ne sait rien ?

-^ C'aurait été pour lui une émotion inulile, puisque e'est complètement fini.

CÔNVÈRÔAtlON 1A1

— Complètement ? Vous croyez ?

— J'en suis sûre,

— Eh bien, ma chère enfant, je crois que vous vous trompez.

— Je sens bien ce que je sens.

~ Mais pensez-vous à ce que vous sentez ?

— Je ne comprends pas.

— Ma chère enfant, depuis ce matin, de grand matin, je m'occupe de vous. J*ai été dire ma messe à votre intention et j'ai demandé à Dieu qu'il me 4onne la force de vous parler, et à vous la patience de m'entendre. Après ce qui s'est passé hier soir, il me semble que je viens accomplir un devoir sacré en vous entretenant de.. . Henri de Revel.

Le mouvement que fit la jeune fille n'échappa à l'abbé qui crut devoir s'excuser.

— Le costume sous lequel je vous apparais n'est guère en rapport avec ce que j'ai à vous dire. Je devrais être revêtu de la robe qui autorise les confidences et absorbe les secrets, mais l'habit ne fait pas le moine et l'uniforme en ces jours est presque un vêtement sacré. — En sortant de l'église j'ai passé chez M. Charpentier- Laval.

Elle jeta un léger cri.

— Mon Dieu pourquoi faire ?

— Hier soir, dans la confusion qui a suivi votre évanouissement il s'est approché de moi. On lui avait dit qui j'étais et il m'a demandé s'il pourrait venir me voir ce matin. J'avais ma messe à dire, impossible de lui donner rendez-vous à l'heure qu'il indiquait. Je [lui ai promis de passer à son usine, dès que je serais libre, et j'en sors.

— Qu'est-ce qu'il avait à vous dire ?

— Vous le devinez, il a compris ce qui s'était pafssé

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quand M^^* Lucie Cormier qui est, paraii-il, votre amie...

— Oui, oui.

— Quand M*^* Lucie Cormier lui a raconté l'accident arrivé à M . de Revel et lui a fait saisir la corrélation qu'il y avait entre ce fait et [votre indisposition.

— C*est du reste parfaitement exact.

— Oui, dans quel esprit et dans quelles intentions ces confidences ont-elles été laites, c'est ce que je vous laisse à expliquer. Enfin, elles ont eu, du moins, un^ résultat fort heureux. Celui d'amener entre M. Charpentier et moi la conversation que nous venons d'avoir.

— Que vous a-t-il dit ?

— M. Charpentier m'a fait l'effet d'un homme parfaitement bien élevé et bien intentionné. Il m'a dit : — Je vous avoue que je formais des projets de mariage avec M"* Antoinette de Lénars. J'avais pressenti son père et n'attendais plus qu'une réponse d'elle. Ce qui s'est passé hier soir vient malheureusement détruire, de fond en comble, ce beau rêve et c'est pourquoi, en votre qualité d'ami de la famille, j'ai voulu vous parler tout de suite. Ce mariage est désormais impossible.

Antoinette eut un soupir de soulagement.

— Ah ! Monsieur l'abbé, quel service vous me rendez ! Je ne vivais pas, savez-vous, depuis cette histoire.

Le prêtre l'étudiait de ses yeux profonds et clairs.

— Beaucoup déjeunes filles k votre place ne prendraient pas les choses aussi gaiement. C'est une fortune superbe qui vous échappe.

— Ah ! Dieu merci, elle m'échappe 1 — Quelle bonne nouvelle vous me donnez là, mon cher abbé. — Savezvous que j'ai failli accepter. Je voyais mon père malade.

vieilli, incapable de gagner^sa vie et je pouvais lui apporter^ comme à tous autour de moi, le bonheur, la tranquillité. Vraiment, quel scrupule j'ai eu I

— II ne faut jamais vouloir contre son cœur. Et c'est ici, ma chère enfant, qu'il^me reste à aborder la partie la plus délicate de ma mission. Vous le savez, les devoirs de mon ministère m'obligent à recevoir souvent les confidences des blessés qai passent par mes mains. De ces confidences, il en est, naturellement, qu'il m'est interdit de redire, mais d'autres peuvent être divulguées. Je mets de ce nombre les entretiens que j*ai eus avec M. de Revel.

— Que vous a-t-il dit ?

— Il était rempli d'une émotion profonde et venait d'échapper à une mort terrible. Il eut une heure de divagation. Dans un esprit aussi prudent et aussi pondéré que le sien de pareils moments sont des occasions de franchise où l'àme se livre. M. de Revel parlait beaucoup de vous.

— Il disait... quoi ?

Il était surtout ému par une nouvelle qu'il venait d'apprendre et qui était cette absurde histoire de fiançailles qu'on faisait courir. On la lui avait racontée si positivement qu'il ne pouvait en douter, et l'ébranlement nerveux aidant, il se répandait en plaintes et en regrets. J'ai surtout retenu de ce qu'il disait comme un remords de n'avoir pas parlé. Vous vous êtes rencontrés, parait-il, dans un jardin. . .

— Dans celui du square de la Chapelle expiatoire. En effet, nous y avons éausé quelques instants, mais l'impression qu'il en a rapportée n'a pas dû être très agréable.

— Est-ce que ? permettez-moi encore cette question,

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mon enfant. Est-ce que sa mère aurait témoigné quelque opposition à ses projets ?

— C'est pour moi la première nouvelle... Et pourtant en y réfléchissant, il est possible. Gela expliquerait bien des choses. D'abord Tattitude de M"*' de Revel quand elle est venue à notre magasin, ensuite les hésitations.. • je dirai presque les peurs du fils. Pourtant quelles objections aurait-elle contre moi P — Ah ! je sais trop, mon manque de fortune.

Elle réfléchit un instant, puis relevant la tête avec orgueiL

— Mais j*ai prouvé que je pouvais travailler, que jô pouvais gagner ma vie sans être à charge à mon mari. -^ Ah I cette idée me transporte I Vous n'avez.pas vu encore notre magasin, Tabbé, il faudra que vous y veniez. Il commence à avoir pas mal de clientes, il a bon air. — Ce qu*il y a de plus extraordinaire, c'est que ce ne sont pas nos meilleures amies qui sont nos meilleures clientes. Elles aiment mieux payer le double et le triple chez Joséphine ou les sœurs Vincent. — Mais il en vient d'autres, des passants attirés par notre montre, par les a on dît ))• Dans deux ans nous aurons quarante mille francs de bénéfices k la fin de l'année. C'est une dot cela !

Saint-Evremond secoua la tête.

— Pas pour les gens du monde, malheureusement. — Les gens du monde n'estiment que les revenus qui reposent sur de bonnes terres ou des valeurs solides. Je dirai même plus, ils conservent une incroyable et invincible défiance pour tout gain qui peut résulter d'un travail. Souhaitons que M"' de Revel ne partage pas ces préjugés-là.

— Elle les a, mon cher abbé, j'en suis sûre et je deviné tout, maintenant. Cela m'explique son air quand

elle est venue commander un chapeau chez nous. Des pleurs venaient aux yeux de la fière et sensible jeune fille. Elle se domina, se reprit. .

— Vous comprenez bien que dans ces conditions, je je ne saurais songer à M. de Revel, jamais je ne voudrais pour rien au monde, l'engager dans un projet que sa mère désapprouverait.

*— Alors, les chances de Gharpentier-'Laval reparaissent.

*- Jamais I Après ce qui s'est passé hier, — et que je ne me pardonnerai jamais, puisque c'est presque un aveu public, — après ce qui s'est passé hier, et qui a dû être commenté Dieu sait comme ! Je ne veux plus songer* Autrefois, dans des cas pareils on avait le couvent.

— On l'a toujours.

— Oh ! oui, mais c'est encore une tentation cela. Se trouver dans un lieu de fraîcheur et de calme* n'avoir plus à penser pour autrui, plus d^angoisse I -^ Mais le puis-je, mon père ? — pardon, Monsieur l'abbé, — puis*-je abandonner mon vieux papa qui a tant besoin de mes soins, mes sœurs, mon magasin, qui peut-'ètre mar^ cherait moins bien, si je n'étais pas là ? Si j'étais seule, Ahl...

— Vous oubliez une raison, ma fille.

— Laquelle ? mon père.

— Le prêtre hésita comme un chirurgien au moment de débrider une plaie, puis dit :

— C'est qu'on ne peut aller à Dieu avec le coaur plein d^un autre.

— Vous pensez, vous croyez...

— Que vous avez pour M. de Revel une affection très pure, très innocente et que personne ne pourrait vous reprocher. Ce que je puis ajouter, c'est que cette affection est partagée.

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Le doux visage s'était éclairé d'une joie soudaine.

— S'il ne reste plus d'autre obstacle que les préjugés d'une mëre, ne croyez-vous pas que ces préjugés pourraient céder devant la tendresse d'un fils P

— Et s'ils ne cédaient point. Nous en revenons toujours au même point. — Non, Monsieur Fabbé ne me laissez pas m'illusionner. Tout à l'heure, j'ai fait mon sacrifice ; un magasin de modes c'est un couvent comme un autre. J'y prendrai le voile ; cela ne me sortira pas. de mon métier, ajouta-t-elle avec un frais éclat de rire.

Puis se reprenant aussitôt :

— Vous n'avez pas de nouvelle de M. de Revel ?

— Il a été transporté à une ambulance de l'arrière,, mais je pense qu'on le dirigera sur un hôpital du centre.

— J'ai fait autrefois mes études pour la Croix-Rouge et j'ai mon brevet d'infirniiëre. Ah ! si je pouvais le soigner! Mais que dirait sa mère?

Mais la confiapce établie entre eux, toute autre parole ajoutée eût été difficile. Antoinette rompit l'entretien.

— Vous déjeunez avec nous. Monsieur l'abbé P Je vais prévenir papa qui sera bien heureux de vous voir.

— Soit. Mais je pars tout de suite après ; j'ai à faire à l'archevêché.

Rosette entrait, intriguée par ce long colloque.

— Papa sait que vous êtes là, il vous demande...

— Tu n'as pas dit à papa que j'étais restée à la maison P II devinerait que j'ai été malade hier soir.

— Non, mais il savait par Lucien que Fonde Ghime était venu ; il s'impatientait.

— Je monte vite lui serrer la main.

\\ regarda Rose bien sertie da^is une robe de printempq

et dont la coiffure] d'un blond d'ambre empruntait une lumière exquise aux tons pers du tissu.

— Dire que je ^Pai vue avec ses cheveux dans le dos. C'est une grande fille maintenant. Comme [elle vous ressemble,. Antoinette !

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