LE PARFUM D'EUTERPE
— GommeatP avait dit Lucie, que veux-tu qu'on trouve à redire à ce que tu viennes avec moi, voir un de nos cousins que tu connais toi-même P Puisque ton temps est libre aujourd'hui» tu as bien le loisir de m'accompagner à Thôpital des Assurances. Lionel Larive sera content de te voir. Il ne faut pas négliger ses anciens danseurs. Allons, viens, il me parlait de toi l'autre jour.
— Qu'est -ce qu'il a eu ?
— Je t'ai déjà dit qu'il avait reçu un éclat d'obus à Douaumont. Mais il va tout à fait bien maintenant. Il a été admirablement soigné dans cet hôpital auxiliaire monté et entretenu par le Syndicat des Sociétés d'Assurances, mais surtout dirigé par une personne admirable et sur qui tout retombe, M™* Roques, la femme du Directeur de la Durable, On ne peut imaginer le bien qu'elle fait.
— J'en ai entendu parler.
— Regarde, tu vas voir comme c'est compris.
- On enlrait librement dans les salles à l'heure indiquée
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par les règlements. Les deux compagnes n^eurent aucune référence à fournir, Lucie étant déjà connue des infirmières. Celles-ci, presque toutes jolies, causaient avec les soldats, s*intéressaient à leurs travaux. Quelques-uns avaient été transportés sur le balcon d'où ils aspiraient l'air viride du parc prochain. D'autres sur leurs béquilles évoluaient d*un lit à l'autre, s'arrêtant aux ouvrages légers de perles ou de macramé où certains exerçaient les patiences de leurs gros doigts. Sur des couches écartées, des blessés moins guéris dormaient sous Tabri de paravents, ou bien encore, recevaient des parents, de vieilles gens aux mouvements gauches qui se tenaient assis au bord des chaises après avoir déposé des oranges sur la table.
Les dons que Lucie Cormier apportait à son cousin étaient d'une qualité plus délicate ; ils consistaient en une boîte d'excellents fondants, achetés à La Marquise de Pompadour ; Antoinette s'était pourvue à Timproviste d'une belle gerbe de roses.
Lionel Larive reçut avec reconnaissance la cousine et l'amie. D'un geste de silence il réprima l'éclat de leurs interrogations et des gaietés de Lucie, montrant le paravent dont les feuilles étalées protégeaient le sommeil de son compagnon.
— Vous avez un camarade de chambre ?
— Il est arrivé hier, il est assez touché.
— Comment ? Qui est-ce ?
— Pendant un marmitage de boches, sa cagnâ s'est écroulé sur lui et en même temps il a été entraîné dans un trou d'obus. On a eu du mal à le retirer et il a manqué être enterré vivant.
Antoinette était toute tremblante.
— Mais j*ai entendu parler de quelque chose comme cela. Qui est cet officier ?
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•^ Is ^piiain^ Henri do Rêve),
Im ^ux de» deux jeune» filles se coi^jugqëi^nt dans un dialogue muet. Le lieutenant continyait tout bas.
m-. Maiii vous devez )e connaître. Il me semble que je l'ai vu & vos matinées, mademoiselle Antoinette, Oq est asse« inquiet sur son compte. Il a une fractvire du bras eu deux endroits, mais surtout on cridnt pour sa vue. Parce que ses y^va, ont été contaminés par les terres avec lesquelles ils le sont trouvés en contact. M"" Saint-£lme l'infirmière-major est très tourmentée. Cette menace d'être aveugle le met dans un état affreux* De plus, on lui a apporté tout à Vbeure une mauvaise nouvelle : sa mère qu'il aime beaucoup ne pourra venir le soigner* Il s'en désole et s'en effraie.
«r^ Mon Dieu, qu'est-ce qu'elle aP
— M^^* Saint-Elme m'a dit en secret qu'elle^avait eu Iç malheur de se casser la jambe en montant dans un fiacre pour venir ici. A |on ftge elle a au moins pour deux mois de lit.
-^ Et pendant ce temp^l^i quelle inquiétude pour luil Lucie curieute demanda :
^^ On ne peut pa§ jeter un coup d'miU
— Faites bien doucement.
Toutes deux se penchèrent, en écartant silencieusement le châssis du paravent.
Henri de Revel reposait dans un sommeil calme qui avait enfin succédé è son agitation précédente. Son front et ses yeu?^ disparaissaient sous un bandeau noi? et sa barbe poussée (EK>U¥r^it le~bas de ses joues et son menton, ne laissant de visible que le nez pur et fin dont la courbe légère avait toujours cet air impérieux à la fois et enfantin que la jeune fille connaissait bien. Elle resta un moment à considérer, endormi, cet homme auprès de qui
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toutes ses pensées s^éveillaient. D'un mouvement inconscient et machinal, Antoinette avait déposé sur la couche le bouquet de roses apporté pour Lionel Larive. L'odeur en monta jusqu'au nez du blessé dont les ailes palpitèrent et dont la bouche articula un mot :
— Maman.
Antoinette se souvînt. Gomme Henri lui parlait souvent de M"' de Revel, il lui avait dit un jour, incidemment :
r— Maman a une passion pour les roses. Quand je suis à Paris, je lui en apporte tous les jours. C'est du reste la seule odeur qu'elle tolère. Les yeux fermés je la reconnaîtrais à ce parfum,
La senteur venait de produire son effet. L'ofBcier s'éveillait à demi. Un sourire d'une expression naïve jouait sur ses lèvres qui remuèrent pour dire :
— Oh ! maman, tu es là. Je savais bien que tu vîcn*drais, qu'il faudrait que tu sois morte pour ne pas venir embrasser ton fils. Maman, embrasse-moi, non^ je ne veux pas que ta bouche touche ces bandages qui puent la pharmacie, mais donne-moi ta main, ta main chérie, que je la baise.
Il avait pris les doigts de la jeune fille, les portait à ses lèvres, les couvrait de caresses.
EHe se laissa faire éperdue, d'autant qn'un soufSe imperceptible venait de murmurer à son oreille ;
— Ne le détrompez pas. Il faut quMI croie... pendant quelques instants.
Le blessé continuait :
— Figures-toi, maman, j'ai bien manqué mourir. Ah ! c'est affreux de se sentir comme cela tout vivant dans la terre ! Et toi comment vas-tu ? Un moment j'ai cru que tu étais bien malade puisque tu m'envoyais Lepointre.
Cependant en maniant les doigts de la jeune fille; unp
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conscience physique s'éveillait en lui ; dans les douces et fines phalanges qui frémissaient sous ses haisers, il re* connaissait mal la peau un peu ridée, le toucher un peu sec de sa mère. Antoinette retirait son index qu'il avait retenu et ne disait mot de peur qu'il ne perçût le changement de voix, mais le jeune homme tout remué encore continuait sur un ton où dUnstant en instant la fièvre mettait une violence plus' forte.
— Oh ! maman, j'ai bien cru ne te revoir jamais, pardonne-moi si ma dernière pensée n'a pas été pour toi tout entière. — Tu sais cette jeune fille, Antoinette, elle va se marier, elle est perdue pour moi.
L'autre ouvrait la bouche pour protester, un léger attouchement venant de l'infirmière la fit encore hésiter.
— Mais tu ne dis rien, maman, tu es fâchée de ce que je parle d'elle. Si tu savais comme je l'aime ! Tu ne m'en veux pas au moins.
La situation était tendue, M'^* Saint-EIme vînt au secours de la jeune fille.
— Mon capitaine. Madame votre mère est trop émue pour vous répondre en ce moment et d'ailleurs cette conversation vous agite trop. Je prends sur moi de la faire cesser. Il vous faut du repos, du calme, éloignez-vous, madame, je vous demande parilon de vous parler ainsi, mais c'est dans l'intérêt de M. de Revel.
— Oh I cela ne me fait pas de mal de la revoir, de causer avec maman.
— Je m'interpose, j'ai des instructions très précise? du major. Vous "verrez le capitaine plus tard, venez madame. ,
Ceux qui assistaient à cette scène, même le lieutenant Lionel dans son lit, s'étaient tacitement concertés dans .la même pensée. Le dçrnier cri du blessé fut
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celui d*un vaincu, d*un être prêt à toutes les soumissions.
— Maman, tâche de la voir, de lui parler.
Antoinette s'enfuyait entraînée, soutenue par le bras de M"- Saint^Elme.