M. CHARPENTIER
Les « doigts » revenaient. Albert de Lénars sentait leur facilité se développer de jour en jour. Leur exercice en pianotant les touches de l'Idéal provoquaient la sensibilité de celui-ci, faisaient naîtra des pensées de formes, des sensations de couleur qui se traduisaient comme des visions cinématographiques sur les écrans ou les toiles que son fusain tantôt charbonnait, que bientôt sa brosse enduisait de tons éclatants ou fins dans une joie de travail et une confiance renouvelée dont il s'étonnait parfois, craignant de les voir s'échapper et disparaître comme des déceptions de bonheur.
Rose participait à ces espoirs et aussi à ces découragements. Levée tôt, elle trouvait son père plus tôt levé eocore et Taidait, rapin bénévole, préparant la palette, nettoyant les pinceaux. Cette collaboration était joyeuse, vaillante, continue, car le peintre et l'enfant s'encourageaient Tun l'autre. Rien de réel ne venait ombrer les clartés où ils se mouvaient et quand les « grandes », avant de partir pour la rue Gaudot de Mauroy, entraient em-
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brasser les deux travailleurs, elles les trouvaient dans une sérénité enthousiaste qu'elles avaient scrupule de troubler. On déjeunait sur un coin de table sans quitter des yeux le morceau commencé et, la nourriture prise, le sandwich et les toasts absorbés devenaient entre les dents des artistes de nouveaux modes de penser et de concevoir.
Un seul ennui les chagrinait : les incursions de Lucien venant demander Tautorisation d'un « coup de balai » et parfois cette rupture de leur ensemble était si pénible qu'elle brisait l'élan des deux. Us se consolaient alors en regardant^ les nuancjss du ciel et comme cet été' se déroulait clément et radieux , ils avaient de longues extases devant des pans d*azur ou des parties de jour.
Comme Albert de Lénars « empâtait » un fond qui venait mal. Rosette dit :
— Tu te souviens papa, que c'est ce matin que M. Charpantier vient te voir.
— Il va encore me tourmenter pour que je lui vende Euterpe ; mais je suis bien décidé, je ne céderai cette toile qu'à mon gendre.
— Après son procédé de l'autre jour — le chèque en blanc. — tu dois le recevoir au moins aimablement. Ce n'est pas une raison pour se brouiller avec cet excellent homme, parce que Nette trouve à propos de s'évanouir comme une dinde.
— Es- tu sûre que ce volatile soit sujet à des malaises si distiguës P
L'enfant eut un rire.
— Je ne crois pas, dit-elle, mais voilà un mariage à l'eau. C'est Lucie Cormier qui doit être contente !
— Tu crois qu'elle aurait des chances ?
— Qui pourrait, sauf ma chère sœur, mépriser une fortune semblable ?
— Ah 1 quelle petite âme intéressée 1 Alors^ toi, tu aurais consenti ?
— D'abord moi, je n'ai pas le cœur occupé par un militaire. Mais franchement entre cet homme d'une bonté délicieuse, d'une fortune superbe, cet homme qui est un artiste, puisqu'il achète tes tableaux, cet bomm^ qui n'est pas mal du tout, et Henri de fi^vel qui attend pour se décider la permission de sa maman... entre les deux, je n'hésiterais pas, si c'était moi.
— Ce peut être toi.
Rosette devint très rouge.
— Moi ! e)^clama-t-elle.
— Pourquoi pas ? Tu ressembles à Nette d'une maniera émouvante et quand un homme a ainsi un type dans l'esprit) il a bien de la peine à changer fl& modèle. Seulement la disproportion d'âge est encore plus grande avec toi.
— Qu'est-ce que ça fait, quelques années ? Oh I papa, si M. Charpantier voulait m'épouser, quel beau voyage nous ferions en Italie. Ce voyage que tu n*as jamais pu faire.
— On ne se marie pas pour voyager avep son père, ipa chérie.
— Et la guerre que nous oublions.
— Bien entendu, tout cela quand elle sera finie, que nous aurons vaincu, grâce aux munitions fournies par M. Alexis Charpentier.
Le son d'un timbre trembla dans la profondeur de l'escalier.
— Tiens, on sonne, ce doit être lui.-
C'était lui, en effet. Il était un peu gêné de ce qu'il avait à dire, mais l'assurance que lui donnait le carnet de chèques qu'il sentait danser dans la poche droite de son veston lui avait appris qu'avec les pouvoirs contenus dans
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ce petit livre, on pouvait tout faire admettre et il commença :
— Pardonnez -moi, cher monsieur, de venir vous déranger à cette heure, mais je sais que vous êtes piatinal et mes usines prennent tout mon temps d^ns la journée.
— Voua ftvez raison de vous souvenir <jue je ^uis prêt de bonne heure et toujours lieureux de vou> recevoir.
— J'ai été fort peiné que vous n'ayez pu vous résoudre à me céder le tableau du martyre de sainte Euterpe. J'attache le plus grand prix à cette toile. J'aurais fait, je ferais encore tgqs les sacriiices possibles pour la posséder.
— - Je suis très touché du sentiment que vous voulez bien exprimer, mais j*ai réfléchi et je verrai» ftvec trop de chagrin cette œuvre disparaître de ma famille de mon vivant. C'est un sentiment peut-être absurde, mais il me semble qu'une certaine destinée soit attachée à cette peinture et je commettrais, il me semble, une faute en la laissant échapper. Dans un moment de détresse pécuniaire^ j'ai pu accepter de vendre le martyre d' Euterpe, n^ais la situation paraît s'améliorer, je vais pouvoir reprendre mes travaux.
Il agita sa main d'un geste heureux et triomphant.
— Notez que je ne retire pas ma parole, puisque je n'en avais donné aucune, je modifie mes Intentions, comme vous avez modifié les vôtres et cela dans uu sentiment que je ne puis trouver que très naturel et trè^ justifié.
Charpantier rêva un moment. Se» yeux s^ posèrent «ur Rose qui, assise près de son père, avait pris par contepance um travail de broderie. La petite en piquant les pointe 3'appliquait et son attention, penchée sur cet ouvrage, donnait à ses jeunes traits une expression de ma-
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turité sérieuse d'un charme nouveau et délicat. Malgré son application à tirer Taiguille, il était facile de voir qu'elle était toute à Tentretien qui se déroulait devant elle et la perfection de sa broderie s'en ressentait. L'air du matin venait jouer dans ses cheveux qu'elle repoussa en arrière d'un geste naïf et enfantin. En ce moment un rayon de soleil s'avisa de toucher le front de la jeune fille et l'or de ses cheveux flamba dans un ébouriffement subit. Le regard du peintre nota cette fusion dont la luminosité combla de joie son âme ; il surprit le même regard d'admiration étonnée chez l'industriel et, touché, concéda :'
— Puisque vous paraissez tenir à ce tableau, cher monsieur, je veux m'engager à vous donner une réplique. Maintenant ma main a repris sa sûreté, je puis faire un travail semblable. Au reste je ne le recommencerai pour personne et vous serez le seul à posséder un double de cette œuvre,
— Je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance.
Sa main' déjà atteignait le fameux carnet, Lénars l'arrêta.
— Vous me permettrez, cher monsieur, de fixer moimême le prix d'une reproduction qui ne peut jamais être comparée à l'original. C'est deux mille francs que cela vaut et pas un sou de plus, prix marchand.
Rosette, reconduisant Charpentier, traversait le salon quand le visiteur s'arrêta brusquement devant la toile.
— Je serais parti d'ici avec un gros chagrin s'il m'avait fallu renoncer à devenir propriétaire de ce tableau. Je vous avoue que, comme Monsieur votre père, j'attache à son acquisition une importance quasi superstitieuse et qui peut justifier à vos yeux mon insistance indiscrète.
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Us étaient tous deux devant la belle œuvre et le soleil, comme tout à l'heure sur le front de l'enfant, se posait sur la tête de la sainte, semblant la peigner d'or et de soie floche. Ainsi placée, Rosette recevant tout le rayonnement de l'astre était la vivante image de la belle grecque marchant au supplice d'un pas allègre. La comparaison s'imposait trop pour que le compagnon de la jeune fille n'en saisit pas l'intensité. Il dit avec un sourire timide :
— Gomme vous ressemblez à cette figure. Mademoiselle Rose !
— C'est Nette qui a posé pour papa.
— Et pourtant la coupe du visage, l'arrangement de la coiffure, l'expression des yeux, tout rappelle votre type qui est du reste très pareil à celui de mademoiselle de Lénars.
— On dit que je lui ressemble à dix-sept ans, et c'est à
cet âge-]à qu'elle fut le modèle de mon père.
Charpentier ne pouvait détacher son regard de cette forme légère, parfois cependant il le reposait sur l'enfant qui, consciente de sa jeune beauté, laissait sans trop de mauvaise grâce la lumière détailler ses traits, mousser dans la toison où mille blonds se confondaient, se jouaient, se mêlaient ; dessiner en les accusant la finesse des méplats, éclairer les joues où le sang et peut-être un peu d'émotion faisait monter une teinte délicieuse de pourpre délicate et fugitive.
Il dut faire un geste violent pour se soustraire à la domination dexe spectacle et dit banalement :
— Mademoiselle, je vais avoir l'honneur de prendre congé de vous. Je vous remercie de m'avoir permis encore de revoir ce chef-d'œuvre et je m'en vais bien heureux d'avoir la promesse d'un tableau d'Albert de Lénars.
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Un quart d'heure après, comme le père et l'enfant causaient dans le grand atelier plein de jour et d*air, Lucien apparut tenant une lettre.
*^ C'est le Monsieur qui était là tout à l'heure qui m'a Chargé de remettre à Monsieur le mot qu*il a écrit dans le bureau du re2-de-ehaussée.
Ils ouvrirent l'enveloppe et y trouvèrent un chèque avec oea mots écrits au crayon sur une carte :
Ci^jwni la somme de deux mille Jranes pour la réplique d*un tableau de M. Albert de Lénars, intitulé LE MARTYRE DE SAINTE EUTERPE.
Le peintre agita le papier oblong d'une main triomphante .
— Décidément il a le chèque facile, mais cette fois je puis accepter. Tiens Rosette» voilà la vilk au bord de la mer.
Insatiable» elle dit :
— Il n'y manque que le tonneau et le petit cheval.