L'EMBUSQUÉ
Depuis près d'un quart d'heure^ soulevant à demi la mousseline du rideau qui flottait derrière leur montre» Antoinette et Marguerite surveillaient les allées et venues d'un jeune homme qui semblait considérer leur magasin avec une attention passionnée. L'uniforme kaki ce jour là serrait bien sa taille élancée et ses bottes jaunes sonnaient avec un ton d'assurance sur le bitume du trottoir.
— C'est l'homme d'hier, dit la cadette à sa soeur, en la regardant avec une mine interrogative. Comment le trouves-tu ?
— Evidemment il n'est pas mal, mais il me semble qu'il a bien du temps à perdre.
Le poursuivant qui se devinait regardé lissa d'une main fine sa moustache dorée et fit un pas vers la porte des modistes.
— Est-ce qu'il voudrait entrer ici ? Il a un fier toupet» par exemple I
Avant que Marguerite n'ait eu le temps de s'écrier :
— Ne le reçois pas 1 la sonnette de la porte tressailliC el
196 JAGQUBXiNB BT GOLBttB
les a grandes » précipitamment réfugiées dans l'arri èreboutique virent entrer un militaire.
Il était d'ailleurs assez troublé et s'arrêta au milieu de l'assemblée de cbapeaux qu*il dépassait de toute sa tête.
— Vas-y Nette, et flanque-le à la porte.
Pourtant ce n'était pas avec colère qu'elle ordonnait cette exécution, car malgré son indignation, elle trouvait une certaine bonne grâce à l'effronté.
Antoinette revêtit son visage d'une froide dignité et s'avança au-devant du jeune homme.
— Que désirez- vous. Monsieur ?
— Madame, je viens vous faire des offres de service pour la Maison Laroche et C'% fournitures de modes en gros.
Avec une dextérité professionnelle, il tirait de sa vareuse un calepin, plaçait un crayon derrière son oreille et se piétait dans la position d'un homme qui attend des
ordres.
* La désillusion était si forte que la grande sœur pensa
pouffer de rire, mais elle se rappela les indulgences qu'elle avait cru remarquer chez Marguerite envers cet amoureux supposé et se contint.
— Mon Dieu. Monsieur, nous avons nos fournisseurs habituels. Cependant la Maison Laroche est trop avan-« tageusement connue... Voulez-vous me laisser votre carte.
— Voulez-vous me permette de vous poser une question, Madame.
- Faites, Monsieur, mais je suis un peu pressée...
— J'ai eu l'honneur, hier, de rencontrer, sur mon chemin une jeune Bile qui a fait sur moi la plus vive impression. — Celte demoiselle fait-elle partie de votrQ Maison, Madame ?
l'bmbusque 197
— Je ne sais de qui vous voulez parler, mais si votre ofl're de service n'est qu'un prétexte, vous pouvez vous retirer, Monsieur.
Il fut plus décontenancé encore devant l'air piteux de la (( patronne » et cependant reprît :
— Ne croyez pas. Madame, bien que ma façon de me présenter à vous ait quelque chose d'un peu incorrect, que {e sois un aventurier. Je me nomme Julien Lepol. Avant la guerre j'étais fondé de pouvoirs dans la Maison Laroche que je continue à représenter. . .
Malgré les signes de la jeune fille indiquant du geste que ces explications ne Tintéressaient point, il continua :
— Hier, j'ai rencontré votre employée dans le Parc Monceau, j*ai été frappé et charmé de sa grâce, de son air si honnête et si doux. — Entraîné par un sentiment plus fort que ma volonté, je me suis permis de ^a suivre. J'espère qu'elle ne s'en est pas aperçue.
— Si, Monsieur, elle s'en est aperçue et s'en est plainte à moi. Elle^youlait même s'adresser à un agent pour faire cesser cette poursuite qui l'ennuyait. Si c'est tout ce que vous aviez à me dire, je pense que ce que je viens de vous répondre doit vous suffire et que notre entretien peut s'en tenir là. J'ai Thonneur, Monsieur, de vous saluer.
— Je crois, Madame, que vous pouvez écouter la prière d'un honnête garçon qui ne nourrit que de bons sentiments et transmettre cette prière à celle qui en est Tobjet. J'ai vingt-cinq ans, je suis employé intéressé dans la Maison Laroche et C'*, modes en gros, et je désirerais être autorisé par vous ou par sa famille à fréquenter cette jeune fille Je n'ai plus de parents et je suis libre de mes actions. Mademoiselle. . . Mademoiselle. . . je ne sais pas son fkom me plaît inÇni ment et je suis convaincu que si nous
198 JACQUELINE ET COLETTa
pouvions causer ensemble, nous finirions par nous entendre.
Antoinette se redressa ;
--«• Je vais prévenir ma sœur Marguerite, Monsieur. Mais avant toutes choses, je dois vous adresser une question. — Vous êtes libre, me dites-vous. Comment se fait-ii qu'à votre âge et avec votre apparence de santé, vous ne soyez pas sur le front P
Il prit un air d'importance satisfaite et déclara en souriant :
•~ J*ai beaucoup de relations d'affection et de parenté dans les ministères. Or, comme je trouvais ma présence nécessaire à Paris pour les intérêts de mon commerce, je me suis fait attacher au Ministère des Finances où je fais liaison avec celui delà Guerre. Cela me permet en même temps de m'occuper des affaires de la Maison La* roche.
— Mais, vraiment c'est là une situation qui vous expose beaucoup I
Il bégaya : •
— Commenta...
^ Songez, Monsieur, que vous pouvez être renversé par une auto en traversant la place de la Concorde, pour aller de Tun à l'autre de vos postes, ou bien encore, danger non moins grave, attraper un coup de soleil sur la dite place.
Un peu désemparé, il essayait de ne pas comprendre.
— Je ne sais si.je me sub bien expliqué.
La porte du fond s'ouvrit et Marguerite parut sur le seiuil,
— ' Si, Monsieur, vous vous êtes fait comprendre à merveille et nous savons maintenant votre situation. Eh bien, Monsieur, mais cela suffît : vous êtes un embusqué e\ vous employez vos loisirs à suivre les femme? dans U
l'embusque 19'J
rue. J*ai entendu tout oe que vous ayez dit à ma sœur. Je n'ai pas l'honneur de vous saluer.
Rouge et frémissante, Marguerite montrait dans le chambranle sa petite tête irritée. Confondu, lepauvre garçon chercha en vain au milieu de la forêt de champignons un passage pour s'évader, en bouscula deux, ouvrit la porte et disparut.
La cadette croisa les bras en regardant sa sœur.
— En voilà un aplomb, crois-tu ? C'est qu'il ne se doutait même pas de sa situation. Un peu plus, il s'en serait vanté de ses ce relations» dans les ministères. C'est dommage, il aurait fait un joli soldat.
x\n toi net te jeta un coup d'oeil à sa sœur. — Comment I malgré l'embuscade où elle eût pu être surprise, elle l'avait remarqué assez pour penser encore à sa tournure d'homme joli I — Il faudra que je la surveille, pensa-t-elle en mère a ttenti ve.
Cependant Marguerite, pour exalter son émoi, rangeait elle-même le magasin, donnant un coup de balai entre les tiges des supports.
— Laisse donc faire ça h Lucien, il va venir.
— Ca me passe ma colère.
— Travaillons plutôt à nos chapeaux. Tiens, il y en a un en rubans que je ne sais pas bien comment finir.
— Toi ?
— L'inspiration ne vient pas.
— Je vois que tu penses à ta garde de cette après-midi. — Celui-là au moins, n'est pas un embusqué.
Elle étouffa un soupir et Antoinette l'inspecta d'un air pensif.
Alerte dans sa robe blanche, les cheveux à peine oom* primés sous le bandeau de la coiffe, M''* de Lénars vire«volte dans les salles, s'arrête devant les lits, ou soutient
d'une main prompte Fessai de pas d'un mutilé sur ses béquilles. Vite ils se sont habitués à son service rapide et de bonne humeur, savent user de sa complaisance, l'appellent tous « M'^* Nette » pour l'avoir entenda nommer ainsi et pour cet amour de Tabréviation qui caractérisera notre époque. Ce sont tous de gentils garçons bien élevés et polis, l'on dirait à les voir l'entourer de respect et d'amitiés des frères soignés par une grande sœur. Elle est déjà au courant de tout, sait inscrire sur la fiche la température de chacun, connaît le placard où se cachent toujours les bandes et celui où les citrons attendent d'être pressés par les doigts. Il n'y a qu'une pièce où elle n'est pas encore entrée, c'est cette chambre des officiers devant laquelle souvent elle passe et où l'on entend parfois l'alternance de voix qui causent. Il faut qu'on vienne la prévenir.
— Mademoiselle Nette, la capitaine de Revel a soif.
— J'y vais.
Elle entre dans la pièce à deux lits. Dans l'un d'eux le lieutenant est assis, bien accoté sur son oreiller, un volume de Gyp entre les mains ; mais le blessé de l'autre lit la préoccupe davantage.
— M. de Revel, murmure-t-elle, d'une voix tremblante, je ne puis vous être utile à rien.
L'autre a son front bandé, son visage masqué d'une barbe épaisse, ce qu'on voit de ses joues est d'une pâleur blafarde de cire. Il répond d'instinct :
— Je voudrais un peu de citronnade.
— En voilà.
Elle approche le verre de ses lèvres, mais la tête qui tente de se soulever roule inerte sur la blancheur de l'oreiller. Il faut que la jeune fille la soulève, l'approche de la fraîche boisson ; ses douces mains ont manié le visage endolori et
l'bmbusqué 201
quand il a bu, le blessé semble autour de lui chercher encore un reste de parfum.
— Oh I merci, dit-il, c'est frais et c'est bon, mais qui êtes- vous?
Elle répond d*un ton rieur et léger :
— Je suis une amie très heureuse de vous rendre service.
— Je connais cette voix. — Est-ce qu'on lie m'avait pas annpncé votre visite ?
— Oui, hier, Marguerite, ma sœur, est venue faire une
garde. ^ ^
— La sœur de Marguerite ! Alors vous êtes M"* Antoinette de Lénars.
Elle répond, toujours enjouée pour noyer son trouble dans la banalité d'un badinage.
— Oui, je suis Antoinette.
Il s'était passé des siècles de douleurs et de réflexions dans cette tête, depuis ce matin où ils avaient causé tous deux dans le square du monument funèbre. Pourtant ils se retrouvaient comme à ce moment et si les idées avaient changé, les mots par lesquels ils les exprimaient ne Tétaient pas. Ils étaient obligés de parler dans une langue que leurs esprits ne savaient plus et les mots de « Monsieur » , de « Mademoiselle » dont ils se servaient semblaient pour leurs bouches une dissonnance. Aussi il dit avec une sorte de jouissance béate.
— Antoinette I vous êtes Antoinette.
Elle fit un mouvement pour lui imposer silence, pasant légèrement un doigt sur les lèvres indiscrètes. Henri saisit cette main et l'approcha de ses lèvres.
— Je reconnais cette main, cette peau, ce toucher I C'est vous qui êtes venue Tautre jour, vous que j'ai prise pour maman !
Il s'interrompit, chargé de souvenirs.
-^ Mais alors, vous devez voqs souvenir de ce que je
VOUS ai dit. — Vousensouvenez-vous^insista-t-il, avec une violence où trépidait encore la fièvre des jours précédents. Elle glissa d'une voix faible comme un souffle :
— Je n'ai pas oublié.
Un soir d'été remué de brises fraîches stagnait dans la rue Godot de Mauroy séchée par la chaleur du jour. Lucien d'un rythme lent tournait la mécanique qui devait faire descendre la devanture de fer du magasin. Les deux sœurs, sur le point de partir épinglaient leurs chapeaux tout en donnant un coup d'feil aux lettres apportées par le courrier du soir. Marguerite vive et preste épluchait ce courrier avec une prestesse de doigts qui faisait sourire sa sœur. Selon son habitude, elle annonçait chaque missive, l'analysait d'un mot drôle ou d'une remarque cinglante. Tout d'un coup elle se tut, laissant pendre au bout de ses doigts la lettre ouverte dont elle venait de déchirer le pointillé.
— Il paraît, dit Antoinette, que ma chère sœur est un peu interloquée par le ton de cette dernière missive.
— Tu te trompes, cette carte est adressée à toi, je l'ai lue puisque tu m'as donné la permission une fois pour toutes.
— Tu as bien fait. Mais qui m'écrit, serait-ce l'embusqué?
— Juste. Tu as deviné. Tiens, lis.
— Mademoiselle,
— Ah ! il ne me traite plus de Madame.
Mademoiselle.
(( J'ai été très sensible aux observations que vous m'avez adressées ce matin. Malgré le ton railleur et un peu piquant dont elles étaient accompagnées, je les ai trouvées, en y revenant, aussi justes que raisonnables ».
L^BMBUSQUé 203
— Il est bien bon.
« Elles m*ont fait réfléchir profondément. J'avais cru jusqu'ici, je l'avoue, qu'en continuant un commerce -qui constitue une des fortunes de notre pays, je ne faisais pas acte de mauvais citoyen et je contribuais à la renaissance économique qui doit continuer et assurer la victoire, dès que celle-ci sera acquise. L'indignation de M'^® de Lénars, — car je sais maintenant à qui je m'adressais, — m'a prouvé que je faisais fausse route et j'ai résolu de donner à mon activité une extension plus effective et plus digne. J'ai demandé à être envoyé sur le front et je ne doute pas que ce désir ne soit tr^s promptement exaucé.
Cette situation nouvelle qui ne m'exposera plus au danger de rencontrer une auto sur la Place de la Concorde et d'y attraper un coup de' soleil, m'attirera peut-être un peu d'indulgence de la part de M"* Marguerite et l'autorisation de venir à ma première perme de vrai poilu, lui présenter mes sentiments respectueux que je vous prie, Mademoiselle, de vouloir bien partager avec elle.
« Julien Lepol. )>
Les deux sœurs se regardèrent un instant émues et silencieuses.
— Elle est bien sa lettre.
— Oui, mais s'il est ti^é, quelle responsabilité nous aurons.
— Non, il aura fait son devoir. — C'est nous qui le lui aurons fait comprendre. — Il n'y pensait pas, voilà tout.
— Alors pour lui l'idée de patrie est représentée par une jeune personne blonde avec des yeux bleus et l'air frétillant. J'avoue que cela ne me touche pas beaucoup.
— Moi, j'avoue que...
204 JACQUBLINB ET COLETTE
— Enfin nous verrons s'il ne nous compte pas une histoire puisqu*il a été vexé que nous ayions Tair de nous moquer de lui.
Marguerite répondit un- peu aigrement.
— Toi tu es méfiante et tu as raison. Mafs je trouve sa lettre belle et la décision qu'il prend courageuse. Tout le monde peut se représenter la patrie à sa manière. Qu'importe, si elle est belle.
M""* de Revel, dans son lit attendait le retour de M"* Lepointre envoyée aux nouvelles à la rue de Thann. La cassure de la jambe se réduisait normalement et le supplice de la gouttière commençait à s'adoucir.
— Jamais on n*avait vu plus belle fracture ! avait dit le Docteur Auxois dans un enthousiasme naïf de chirurgien.
Maintenant les tissus se reformaient et Tos se ressoudait dans les chairs ; la fièvre avait cessé. Sauf une obligation d'immobilité, la vieille femme avait pu reprendre sa vie habituelle et résignée au repos, régnait entre ses draps avec l'active sérénité d*une reine. Sur sa couche» autour d'elle, ses livres de comptes anotés et réglés, formaient une petite bibliothèque, les journaux du matin bien plies s'entassaient et le buvard ouvert sur les genoux prouvait aussi qu'elle> n'était pas inactive ; des feuilles de papier se remplissaient de sa belle et régulière écriture.
Elle écrivait à sa vieille amie, M"" Dastre...
206 JACQUELINE ET GOLETtE
« Je suis donc assez tranquille et assez calme et quand tu reviendras de notre chère ïouraine. tu trouveras ta camarade d*enfance sinon guérie, du moins supportant patiemment son genre de vie. Ce à quoi elle ne peut pourtant se faire, c'est à l'absence de son cher enfant qui achève en ce moment sa convalescence dans l'hôpital de la rue de Thann. Je t'ai dit quelle terrible aventure a failli me Penlever. Il va tout à fait bien maintenant : son bras restera valide et ses yeux, mon Dieu, ses yeux qui m'ont causé tant d'inquiétudes, guérissent tous les jours, II verra, c'est une affaire entendue, mais il faut encore-mille précautions et bien des soins. Ces soins, à mon désespoir, je suis incapable de venir les lui prodiguer et ce sera une douleur pour moi, douleur égoïste que je me reproche, de n'avoir pu les lui donner moi-même. Songe, ma chère, que quand cet enfant reviendra près de >a mère, — on me promet, que je pourrai l'embrasser dans nn mois, — il y aura six longues semaines qu'il auxa été sur un lit de douleur sans que je sois près de lui pour lui vouer mes tendresses et mes attentions.
» Et pendant ce temps là I
(( Pendant ce temps là, c'est une autre, une étrangère qui près de mon fils, récolte toutes les douceurs de le voir revenir à la lumière et à la vie.
« Je t'ai parlé déjà souvent d'Antoinette deL..., cette jolie jeune fille que tu te souviens d avoir aperçue dans le monde. 11 avait bien été question au commencement du printemps de ses fiançailles avec un gros industriel très riche et je croyais le caprice de mon fils écarté, j'en étais heureuse, car tu sais mes projets sur lui et le bel avenir que je lui réserve pour après la guerre. Malheureusement cette annonce de mariage était, paraît-il, une fausse nouvelle et le hasard a voulu, une autre dirait la fatalité, que M^^'' de L... fût, avec sa sœur, attachée en qualité de
LBttRBS 20Î
gardes temporaires à cet hôpital où mon fils est soigné. Si tu savais les intrigues qui se nouent et les trames qui s'ourdissent autour des blesses <;onnus pour avoir de la fortune ! Mon pauvre Henri n'a pas échappé à ces manœuvres et le voilà entre les mains de ces jeunes filles que je connais à peine et qui pour moi resteront toujours indésirables .
a Ce sont les enfants d'un peintre qa,i paratt-il, a un certain talent sans qu'aucune situation officielle, aucune récompense gouvernementale soit venue jamais consacrer une réputation que ses amis ont essayé de répandre. Il vivait de son art, car ils n'ont pas de fortune, quand une maladie grave est venue brusquement le mettre dans l'incapacité de tout travail et c'est alors que M^^~ de L..,, qui sont, me dit-on, intelligentes et débrouillardes, ont eu l'idée pour vivre, de monter un magasin de modes. Ce magasin prospère et sur les prières d'Henri, j'ai été le visiter ; j'y ai vu d'assez jolis chapeaux et serais assez disposée à leur donner ma clientèle... mais pas mon fils.
a Cependant Henri est tout entier aux mains de ces jeunes filles à qui l'été laisse des loisirs et qui sont constamment avec lui. Notre vieille amie, M"* Lepointre, qui vient chaque jour visiter mon pauvre enfant, me dit qu'elle les considère comme des intrigantes. Tu sais que Marie n'est pas généralement bienveillante, mais son opinion est, cette fois trop d'accord avec la mienne pour n'avoir pas fait d'impression sur moi.
« Dieu veuille m'assister dans l'épreuve, peut-être cruelle, qui se prépare. Et quand je pense que M"* Lepointre ne peut, malgré tout, ne pas déclarer que mon fils est admirablement soigné par ces jeunes filles. Elle a même été jusqu'à dire qu'Henri devrait la vue à leurs soins et à leurs attentions incessantes. L'étc leur donne
trop de temps à consacrer à mon malade. Quel mot égoïste je viens d'écrire !
ce Mettons notre confiance en Dieu, ma chère Adélaïde, il nous mènera justement et sûrement où sa volonté a désigné d'avance le résultat le plus certain pour notre bien et pour sa gloire. En dehors de cette confiance que tu partages avec moi, rien n'existe et c'est pourquoi le mot fidet en latin, veut dire en même temps confiance et foi. Ne t'étonnes pas de cette pédanterie. Henri qui, tu le sais, a tous nos sentiments, m'a jadis expliqué ces termes. Il -me charge dans une lettre qu'il dicte, à qui, mon Dieu I de t'exprimer à l'occasion, ses respectueux souvenirs, j'y joins les sincères affections de ta vieille amie.
« Adèle, u
Julien Lepol est assis devant la lourde table de bois, seul mobilier qui reste d'une salle de ferme dévastée par la mitraille et les vols des Boches.
Son élégant uniforme kaki, — celui qui lui servait pour la liaison entre les divers Ministères, — a disparu. Maintenant il se meut dans une vareuse aux plis pachydermiques et qui a gardé les traces de tous les endroits où il a couché. Son papier à lettre tiré de la musette est un feuillet détaché d'album et l'encre du stylo arrive difficilement au bout du bec, à grands renforts de secousses et d'à coup. Cependant le régiment est au repos et les journées se passent sans rafales d'obus.
Le jeune homme en profite pour mettre à jour sa correspondance. Voici une lettre pour la Maison Laroche et C**. Elle est tracée en caractères fins et déliés qui cons-
tuaient l'écriture commerciale avant la mise en usage de la machine à écrire. Voici encore une note pour le chef de la manutention de la fabrique chargé des rapports avec les Maisons de détail. C'est la transmission d^une communication d'usine de chapeaux de paille en Italie, regrettatit qu'en vertu de la mobilisation, les envois de canotiers masculins pour la Maison Laroche doivent subir un retard de deux semaines.
Julien Lepol annote et envoie. Son goût pour le travail ne s'est pas amorti malgré les heures que viennent de vivre ces fantassins de la •"• Division ; cette préoccupation de répondre à son courrier le remet dans son élément sans lui faire oublier les actions que réclameront demain ses devoirs de soldats. Il a emmené avec lui au front les pen-. sées qui dominaient à l'arrière son intelligence et lui firent accepter cette situation, dont à présent qu'il comprend mieux, il sent tout de même un peu de honte. La lettre qu'il écrit à son ami Mauduit explique et commente son état d'esprit.
a Je ne t'ai pas encore écrit depuis mon départ pour le front. Je sais que tu as approuvé ma résolution trop tardive et que ton amitié m'avait fait sentir par un tacite reproche. Que veux-tu ! Toute ma jeune vie a été consacrée aux affaires de la Maison Laroche et je n'ai jamais eu d'autre raison d'exister ni de penser que de la faire progresser dans la voie qui s'ouvrait devant moi et où, déjà, j'étais parvenu à une situation d'avenir et même de présent. J'avais accepté cette situation si peu belliqueuse parce que je me rendais compte que j'aidais ainsi à préparer une reprise d'activité industrielle qui sera notre devoir prochain. J'en avais de plus pressants ; on me l'a fait comprendre et j'en suis heureux. Quelle situation aurais-je eue après la guerre et si j 'avais dû répondre
qu'au Heu de repousser les 6o<5hes, i'avais continué à vendre des chapeaux. Beaucoup de ceux qui sont autour de moi comprennent les choses ainsi, cela ne les empêchent pas de se battre magnifiquement et de risquer leur vie. »
Autre lettre adressée à M*^^* Marguerite de Lénars.
((J'ai besoin, Mademoiselle, au moment de prendre la plume, de me rappeler Tadieu si obligeant que vous avez bien voulu m'envoyer. Ces deux lignes reçues la veille de mon départ et que je garde précieusement, .sont pour moi un encouragement constant au milieu des scènes atroces et magnifiques qui se déroulent autour de moi. Per^ mettez-moi de vous adresser mes remerciements respectueux pour votre bonté et d« vous dire que l& Français régénéré qui est votre œuvre, gardera jusqu'à la mort le souvenir de votre intérêt et de votre grftce.
(( Julien Lepol. »
Lettre de M°^* de Revel à M* Ducand<-Ghoisy. Notaire.
« Cher Monsieur, .
« Je suis très tourmentée |des nouvelles qui m'arrivent de tous les côtés sur la .marche des Allemands dans l'Aisne. \^ous qui êtes au courant de mes affaires, vous n'ignorez pas que la plus grande partie de ma fortune consiste en actions de la Manufacture des Glaces de Saint- Gobai n. En dehors de ces valeurs que je pouvais considérer comme de tout repos, je ne possède que' quelques titres de rente déposés entre vos mains et Saint-Cernin» qui n'est en somm;^ qu'une propriété d'agrément et où
LBTTRB8 211
le faire valoir ne représente qu'un revenu minime et souvent aléatoire.
Depuis les progrès des troupes allemandes dans l'Aisne, je sens de jour en jour mon inquiétude s'accroître et j'envisage l'avenir avec une réelle terreur. Voulez-vous me dire si cette terreur est justifiée et si des précautions ont été prises pour sauvegarder une situation si importante pour mon fils et pour moi.
« Agréez, etc.
« L^MOTNé DE RbTBL. »
Lettre d'Henri de Revel à Jean Lauriëre
« Mon vieux,
(( Une ^aimable et bien complaisante infirmière veut te donner à ma place les nouvelles de moi que ton amitié réclame. Elles sont bonnes» grâce à Dieu, et je crois qu'à ton retour de Bordeaux, tu retrouveras ton ami, sinon complètement retapé, du moins maître de son bras et de ses yeux.
(( Voir I mon cher, voir ! Quiconque n'a pas connu cette affreuse angoisse d'être muré dans l'obscurité, de ne rien recevoir dans l'âme qui vienne de la lumière, ne pourra jamais concevoir l'horreur de cette sensation. On dit que les aveugles sont plus gais que d'autres infirmes, c'est alors une grâce spéciale que Dieu leur fait pour compenser le plus grand malheur qui puisse atteindre un homme. Ce malheur j*ai pu le connaître, j'ai pu le redouter, et maintenant encore au moment où je dicte ces lignes à la bienveillante main qui t'écrit pour moi, \e suis dans la nuit, en plein néant, en totale inertie et j'ai peine à ima-
212 JACQUELINE BT COLETTE
giner les mots tracés par les doigts que j'entends s'activer sur le papier à côté de moi <
(( Cette main s'effarouche facilement et je n'ose lui faire dire ma reconnaissance éperdue pour ses soins de tous les instants» pour sa bonté de toutes les heures. Je l'entends déjà qui se recule et se refuse à transcrire ce que je te dis et que j'éprouve. Si les yeux du cœur pouvaient voir ce
que je sens, tu comprendrais mon cher Jean mais
chut, il parait que je dépasse les bornes et que j'en dirais trop...
(( Sache donc seulement que je vais bien^ que je suis admirablement soigné et gâté par les plus aimables et les plus jolies mains qui soient et que j'attends avec impatience la visite que tu me promets pour ton retour. »
ROSE ET CHARPEHTIER
Sur le rectangle de la palette, la jeune Elle amasse des matières diverses que tout à l'heure son père mélangera et qui, combinées, donneront les coloris exquis où la lumière se pose et s'étire en de spéciales tendresses. Albert de Lénars a commencé la réplique du tableau acheté par M. Charpentier. Il retrouve dans cette œuvre peinte au temps de sa jeunesse, des sensations et des pensées que la vie a depuis longtemps déconcertées, mais qu'il croit voir naître à chaque touche de peinture, à chaque nuance employée. Il admire parfois une vigueur et une énergie qu'il ne retrouvait plus, comprend des fautes dont sa conscience s'étonne, s'indigne en constatant des détails que sa critique assagie et méticuleuse ne peut excuser. Pourtant il faut copier Toeuvre commandée sans interprétation ni correction ; il comprend alors que ce devoir ne facilite pas son travail et que la liberté de pinceau à laquelle il est habitué ne s'accommode guère de saisir les tons et de reproduire les dessins d'autrefois* Tout en répétant son œuvre, il s'étonne parfois, plus
214 JACQUELINE Bt COLETtE
souvent se choque et cette reproduction qu'il avait envisagée d*abord comme un travail facile, lui cause tantôt des enivrements, tantôt des dégoûts qui surexcitent sa nervosité jusqu'à un sentiment maladif de colère et d'abattement.
Heureusement Rosette est là. Elle l'encourage sans parler, l'excite par son attention muette, le force à vouloir et cette endosmose entre leurs deux esprits les complète et les renouvelle dans un mélange heureux de confiance et de maturité.
Elle dit, au moment où il va jeter sa brosse, dans un accès de chagrin désespéré :
— C'est bien cela, jamais tu n'as mieux fait. Ce sera Une copie supérieure à l'original.
Il secoue la tête, remonté pourtant par cette approbation, fier d'être mieux compris par elle que par lui-même. Peut-être après tout qu'il a du talent, puisque Rose est en géhéral, il le sait, un bon juge. — Mais voici quelqu'un qui va renforcer ce sentiment d'admiration dont il a besoin comme d'un cordial et qui vite lui monte à la tête. M. Charpentier a maintenant ses grandes entrées dans l'atetier ; silencieusement il écarte la draperie de la porte et regarde la toile où déjà vit et se meut le drame ancien. Il porte ses yeux d'abord sur l'image alerte de la sainte, semble épaissir sur elle son regard et demeure 3in moment en une sorte d'extase, incapable de parler, comme s'il écoutait une musique divine.
— Comme c'est beau ! s'écrie-t-il enfin.
Le père et la fille se retournent avec un air d'étonnement joyeux.
— Vous trouvez ? interroge l'un.
— N'est ce pas I approuve l'autre.
-^ Oui, c'est beau, je le sens, moi qui ne suis pas peintre. Je comprends la joie de la sainte marchant au
À08E Bt GHARPEN±IBk ^là
supplice comme vers un triomphe et cette allégresse qui semble l'emporter au moment où elle va atteindre enfin le but radieux de sa vie.
— Vous m*enchantez de comprendre ainsi mon... ou plutôt votre Euterpe.
-^ Vous avez raison, cher maître» de l'appeler mon
Euterpe, car il me parait que c'est un nouveau tableau
que vous me donnez là, une expression nouvelle de votre talent. Ce n'est pas une copie, c'est
Rose dit doucement :
*— N'est-ce pas ? Comment nommer une oeuvre pareille? Il faudrait dire avec le musicien une méditation sur Eu^ terpe.
— Vous avez d'autant plus raison, Mademoiselle, que votre image semble s'associer à cette œuvre. On y retrouve vos traits dans une sorte de transfiguration*
— Oh ! ma pauvre figure n'est ici qu'un prétexte d'idéal.
— C'est l'idéal lui-même.
Rose rougit et se tait. Pourtant d'un coup d'œil rapide elle consulte comme un miroir, le visage ou la main du peintre a posé ses traits les plus fins. Ce n^est plus Antoinette qui est sur ce châssis, c'est Rose ellemême, Rose dans sa grâce envolée, dans ses poses aériennes. La petite sent une vanité à reconnaître ainsi son image, et sa gratitude se reporte sur l'ami qui met dans une seule admiration le père et la fille. Vraiment il n'est pas mal, sa taille qui s'est affinée révèle encore de la puissance et de la vigueur, mais ses façons ont changé, on sent que de la souilrance a fouillé l'enveloppe un peu fruste des mois précédents, que la lime du chagrin a dégrossi les aspérités et poli les rudesses d'un caractère qui n'avait jamais. eu l'occasion de travailler sur luimême.
âl6 JACQUELINE Ut GOtBttE
— Il est vraiment bien, M. Charpentier^ pense la jeune fille, tandis que Thomme qu'elle observe ainsi s'abîme dans une contemplation muette qui va d'Euterpe à Rose et les mélange toutes deux.
Cependant Albert de Lénars s'est remis à sa copie ; maintenant il s^attache aux corps des soldats bourreaux^ fait sortir à l'ensemble la robuste rotondité de leurs muscles en contraste avec les minceurs déliées delà vierge martyre, accentue les basanes de leur teint et la dureté de leurs yeux, tandis que, selon l'habitude des vieux mystiques italiens, il trace en esquisse légère le grand vol d'un ange venant du fond du^iel, tenant en mains la palme du martyre. Entre temps, à coups de brosse discrets, il s'attarde à modifier le profil de son personnage, mais alors Charpentier arrête sa main.
— Je^ vous en supplie, cher Maître, ne touchez pas à cette figure, vous la gâteriez.
Le peintre sourit, avoua :
— C'est qu'elle ressemble un peu trop, vraiment, à quelqu'un que je connais.
Et ses yeux de bonté encadrent le visage de Rose qui s'illumina et devint vermeil.
— Comment ! Mais c'est un portrait délicieux dont vous voulez me priver.
— Justement. J'hésite un peu à envoyer ma fille ainsi chez un célibataire.
— Ce célibataire, s'il était plus jeune, serait bien heureux de ne Têtre plus.
Rose s'écria étourdiment :
— Mais vous n'êtes pas vieux.
Puis comprenant le sens qu'on peut prêter à cette phrase, s'arrête et devient plus rouge encore.
Enfin Charpentier dit lentement avec un tremblement
R08B BT CHAHPBNtlER 217
dans la voix qui va en augmentant et finit à peine distinct sur les dernières syllabes :
— Il y a des moments où je m'imagine en effet que je suis encore tout jeune, je le sens à mon cœur ; mais hélas ! mon acte de naissance est là.
— On n*a que l'âge de ses artères, prétend mon vieil ami Dusser.
— Ah 1 si c'était vrai I Si je pouvais encore rajeunir ma vie, la dorer de charme et de- beauté, quelle reconnaissance éperdue j'aurais pour celle qui me donnerait cette joie !
Il était difficile de continuer l'entretien sur ce ton. Charpentier s*en aperçut et Albert de Lénars sentit le devoir de rompre des propos trop facilement intelligibles.
— Je pense, dit-il, pouvoir vous donner ma copie pour la fin du mois.
— J'en serai heureux et fier, pourtant ne, vous fatiguez pas.
— Oh I maintenant» Tesprit commande à la main. N'estce pas merveilleux que la volonté d'un cerveau agisse sur les doigts et n'est-ce pas «me meilleure affirmation de Tàme immortelle I
— Au revoir, cher Maître.
L'industriel serra la main de son nouvel ami, effleura les doigts légers de Rose, enveloppa la copie d'un dernier regard. La jeune fille l'accompagna sur le palier de Tescalier. Avant de descendre, il resta un instant immobile comme ne pouvant se résoudre à s'enfoncer dans les marches.
— Vous me permettez de revenir. Mademoiselle ?
— Vos visites font toujours grand plaisir à papa.
— Mais quand la copie sera terminée P
— Vous viendrez quand même.
2l8 JACQUELINE Et COLEtffi
— Mais Eu terpe sera toute seule dans ma triste demeure. Si vous daigniez la venir voir ?
— Certainement, je saurai me rendre compte comment vous l'aurez placée. Je vous donnerai des conseils.
Charpentier en ce moment soutenait un grand combat entre sa timidité et son désir. Il avait le pied sur le premier degré qui devait l'éloigner d'elle et, tout d'un coup, il osa dire :
— Si je pouvais espérer qu'un jour, Mademoiselle Rose, vous consentiez à rester tout à fait dans Thôtel de la rue George- Vitte.
Une explosion d'incarnat s'épandit sur le visage de l'enfant et sur ce que la saison d'été permettait de voir de son col, mais elle n'eut pas le mouvement banal de la jeune fiile en semblable occasion, sourit, se contenta de dire :
— Ça, il faut en parler à papa.
Les rues et la verdure des arbres tournaient autour du pauvre garçon épouvanté de son audace, stupéfait de son succès, doutant encore de son triomphe et de son bonheur. Gomment avait-il eu le toupet de parler ainsi ? Comment sa langue'ne s'était-elle pas arrêtée au moment de prononcer les mots décisifs? Toute la scène si courte qui venait de se dérouler revenait dans sa mémoire, revivait avec une intensité vivante. Il en revoyait le lieu, la lumière, se rappelait la sensibilité des choses qui les entouraient alors. C'était en haut de l'étage ; un jour fluide et clair tombait d'un vasistas ouvert et derrière Rose la portière algérienne qui séparait l'atelier du palier tremblait au passage d'un courant d'air. Les murs étaient lavés de clarté et les boiseries autour d'elle semblaient l'enfermer dans une jolie boîte en pitchpin propre et nette, d'où cette petite fée sortait comme une surprise ou comme un jouet merveilleux. Ce jouet, il pourrait être à lui,
R05B B9 GâARPBNtiBR 219
maintenant, et le grand enfant qu'il était tressaillit à cette révélation. Il envisagea les conséquences de la parole qu'avait murmurée Rose, elle se répétait dans sa mémoire et il fallait qu'il fût rassuré par le souvenir des entours qui précisaient Fendroit et matérialisaient la manière dont la chose s'était passée pour qu'il pût chasser le doute revenu et admettre l'invraisemblable certitude.
— Il faut pourtant que je m'occupe de mes usines, pensa-t-il; et cette idée qu'il exprimait par le simple énoncé d'une phrase tout près de la parole prononcée, lui parut, tout d'un coup, si extraordinaire qu'il suspendit un moment sa marche pour l'étudier.
S'occuper de ses usines ! quand l'air était si doré et si doux. Penser à cette atmosphère de flammes et de bruit, à ces odeurs d'huile chaude, quand il respirait encore le souffle frais et pur de la jeune fille ! 11 secoua ses épaules comme pour se débarrasser d'un encombrant fardeau.
•^ C'est bien à cause de cela pourtant qu'elle consent, se dit-il, et les soupçons revécurent. .
'•— Si je n'avais pas cette fortune, elle ne voudrait pas de moi. Est-elle donc phis avide ou plus sage qu'Antoinette P
Mais cette réflexion était importune, il Técarta comme un insecte indiscret et ne voulut songer qu'à la beauté de l'enfant. Il se rappela les traits de son visage, la couleur de son teint, l'odeur de sa peau et ce souvenir chassa toutes les objections qui tentaient de se présenter. Comme ce personnage de théâtre qui n'a qu'une réponse : « sans dot », toutes les réflexions qu'on peut opposer à un mariage, il ne trouvait dans son enthousiasme qu^une certitude et qu'une confiance : la beauté de celle qui serait sa femme. Comme la blondeur de ses cheveux est spéciale et quelle rare couleur qui la distingue entre mille des autres I Mais elle ne pourra jamais m'aimer, mon esprit est trop
mûr pour être compris du sien si tendrement naïf, si délicieusement puéril ; je n'avais pas remarqué encore comme ce matin, l'éclat de ses dents et la façon dont elles dessinent la courbure des lèvres.
— Mais elle est une enfant et moi... Il allait articuler cruellement dans sa pensée ; moi je suis ou je vais être un vieillard comme PArnolphe qu'on jouait hier aux Française
— Décidément Molière me préoccupe, ricana encore le Deuxième interlocuteur du dialogue ; serait-ce un mauvais présage?... Mais soudain les yeux clairs, le nez fin, les joues lumineuses de Rose se présentèrent, vision intérieure et tout fut aboli ; il ne vit plus que des nuances brillantes, des radieuses contrées de pays heureux, des paysages de joie et de beauté. La lutte était terminée et le triomphe d'amour complet.
Aux mêmes instants. Rose sur le palier où elle avait engagé le futur de sa vie, la main un peu tremblante agrippée encore au commencement de la rampe, songeait à l'entretien qui venait d'avoir lieu. Eli en rassemblait les phases et comme une glaneuse qui un à un jette des épis dans la toile de son tablier, les faisait vivre et se mouvoir par une rétrospective mise en scène. Elle était à rheure solitaire des franchises et s'avouait qu'un entraînement passionné ne Pavait pas entraînée vers le consentement que sa réponse à Charpentier comprenait. Elle eût été plus satisfaite d'elle-même s'il s'était agi d'un jeune homme dont l'âge conforme au sien, excusât sa décision brusque, mais elle avait deviné les préoccupations du peintre, avait assez soupçonné ses défiances pour la résurrection de son talent, assez prévu son désir pour elle d'une existence somptueuse et délivrée des angoisses qu'il avait subies pour savoir avec quelle joie il accueillerait la nou-