‹ Jacqueline et Colette: romanChapitre 27 sur 40 · ROSE ET CHARPENTIER · texte numérisé non relu

ROSE ET CHARPENTIER

velle qu'elle allait lui porter. Elle étendait le bras pour soulever la portière et en ce moment se représenta les regards de bonté, la bouche souriante, Pexpression de « chien battu » qu'elle avait vu chez « Alexis » pendant qu*il lui parlait.

Cet homme était boli et sage, de cela elle était sûre et en même temps elle se rappelait sans déplaisir le robuste développement de sa taille, l'expression énergique de ses treits et Fhabitude de commandement que toute sa personne respirait. Une pensée un peu basse vint se mêler à ce tournoiement d'idées qui ne dura qu'une minute, le temps de lever la draperie derrière laquelle était Lénars.

— C'est Lucie Cormier qui sera furieuse.

Mais la mobilité de son âme avait déjà envisagé un autre résultat de la nouvelle qu'elle venait annoncer au peintre. Presque sûre d'être approuvée, elle voulait diminuer d'un degré l'importance de ce qu'elle allait dire, et se plantant devant son père, prenant son air d'indifférence la plus mondaine, lui déclara :

— Tu sais papa, je crois que le poney du tonneau, il est attelé maintenant.

— Pas possible, petite masque.

VtfUETJVE

Prudemment, à pas de termite. M"* Lepointre cheminait sous la chaleur de~ juillet. Elle était chargée par M"*^ de Revel d'une commission qui passionnait son esprit, plutôt malveillant, et sa satisfaction remâchait en ellemême les phrases par lesquelles sa communication se transmettrait ; non qu'elle fût méchante, et se plût à nuire, mais la jeunesse et la heauté lui étaient importunes et surtout .cet air de franchise et d'indépendance qu'elle rencontrait chez les amies d'Henri, ces demoiselles de Lénars qui pour elle, ne représentaient que des modistes insinuantes auxquelles il était dangereux de confier un jeune homme. Dès que la vieille eut franchi le seuil de rhôpital, elle ne fut point touchée par l'air de familiarité heureuse et décente qui y régnait, mais s'indigna d'entendre les blessés appeler couramment les infirmières, M"* Yvonne ou M"" Cécile et de constater la place qu'y tenait Antoinette, les soins qu'elle rendait à tous si gentiment, le respect affectueux qui l'entourait.

— Elle va déchanter, rumina-t-elle, quand elle saura. . .

L*ÊPREUva 223

Et, pressée, elle attira la jeune fille dans un angle de salle, refusant d'abord de voir Henri de Revel.

Sa rancune ne tomba pas devant raccueil simple et franc d'Antoinette, elle détesta ces yeux de gaieté qui l'interrogeaient et que nulle arrière- pensée ne venait troubler, ces lèvres brillantes qui s'ouvraient dans un sourire. Pour elle, le type de la jeune fille bien élevée était d'avoir Fair sournois, de tenir les paupières constamment baissées et la bouche close en moue.

Après les questions sur Tétat du malade posées d'un ton plaintif et doucereux, M^^* Lepointre avait hâte d*aborder le sujet qui l'amenait, impatiente surtout d'apprécier l'effet que produirait sa révélation. Elle commença :

— Je suis porteuse d'une bien triste nouvelle. M°** de Revel est plus mal ?

— Non, grâce à Dieu, elle se rétablit de jour en jour. Quand elle pourra voir et embrasser son fils, elle sera tout à fait guérie, mais il lui arrive quelque chose de bien terrible I

— Qu'y a-t-il donc, mon Dieu ?

— Adèle était depuis longtemps tourmentée pour l'existence des manufactures de Saint-Gohain dont elle est une des principales actionnaires. Ce matin elle a reçu une lettre de son notaire qui lui dit que les ateliers ont été envahis par les troupes allemandes et qu'il y a peu d'espoir que ces barbares ne les aient complètement détruits selon leur habitude qui est de ravager toutes les industries françaises. C'est la ruine pour toute la famille.

En même temps ses yeux, coulant sous les paupières frippées, lançaient à la jeune infirmière de vifs regards pour inspecter l'effet de cette nouvelle. Son étonnement fut extrême quand elle la vit l'accueillir avec une surprise tranquille. Antoinette s'exclamait d'un air paisible :

— G*est en effet bien malheureux.

— C'est épouvantable ! M*"* de Revel et son fils ne vivaient que dé cela. Ce qui leur reste en dehors se réduit à presque rien.

— > Il vaudrait mieux que le capitaine ne fût pas mis au courant. Nerveux comme il Test encore...

La messagère vit une manœuvre dans ce désir de prudence, elle répliqua d*un^air digne et sévère :

— M. Henri est maintenant tout à Fait bien. Il faut qn*il puisse envisager courageusement Tavenir.

— Je vous en prici Mademoiselle, ne lui dites rien à ce sujet. Nous avons déjà assez à lutter contre la dépression que lui causent ces menaces de cécité. v

— Je croyais que tout danger était écarté maintenant.

— Oui, en principe, mais si à son état viennent se mêler des inquiétudes financières...

M^** Lepointre ne pouvait imaginer que la question d'argent ne primât pas tout chez la jeune fille telle qu'elle la jugeait. Une réflexion rapide vint dissiper l'étonnement où Pavait plongée le calme quasi joyeux avec lequel le malheur qu'elle apportait était reçu. Après tout, même ruiné. Henri avec son grade, son avenir, ses possibles espérances était encore un bon parti pour une « fille sans le sou ». Celle-ci avait dû, en un instant, calculer le pour et le contre. Décidément elle était très forte.

— Ce qui surtout fait beaucoup de chagrin à mon amie, c'est de penser que cette ruine va détruire tous les projets de mariage qu'Adèle avait échafaudés pour son fils.

Dans sa naïveté généreuse, Antoinette crut qu'il s*agissait d'elle et ses yeux s'animèrent à la pensée qu*cMi avait songé à cette possibilité, elle s*écria :

— Que fait plus ou moins d'argent pour un homme comme M. de Revel !

L éPRBUVB 225

— L'argent est beaucoup dans la vie.

La vieille pensait tout en disant ces mots :

— J'avais raison, il faut la^voir venir.

Et elle ajouta :

7- La famille Leberger tient à la fortune et mon amie craint que sa situation nouvelle ne vienne changer ses dispositions. ,

Un froid mortel se glissait dans le cœur de l'amoureuse ; elle fut un moment anéantie par cette insinuation, mais se reprit et dit simplement :

— Je ne savais pas qu'il y eût des pourparlers aussi avancés pour M. Henri.

~ C'est une union que M"' de Revel désire beaucoup. Anne Leberger apporte 5o mille livres de rente ^n se mariant et aura le double plus tard.

— Je ne l'ai jamais vue ici.

— Parce qu'elle habite la Touraine avec son père. Du reste celui-ci ne trouve pas convenable qu'une jeune fille vienne voir un jeune homme qui est encore au lit.

Cette insolente déclaration qui la reléguait au rang des indésirables et des immodestes fit monter le sang de la colère aux joues de M'^« de Lénars. Elle rétorqua vivement :

—- Pourtant bien des jeunes filles, et de la meilleure société ne craignent pas de faire le métier d'infirmière. M^'' Leberger a des scrupules vraiment excessifs.

— Elle a un père très sévère.

Celte dernière considération à elle, orpheline et presque

entièrement maîtresse de ses actes semblait encore plus

prétendre la distinguer des « jeunes personnes » bien

élevées et l'infirmière la ressentit comme un outrage.

j:ile passa vivement devant M"" Lepointre, disant :

— Je vais vous mener au capitaine de Revel, maiscroyez-moi, Mademoiselle, retardez encore de quelques

jours pour lui la communication que vous venez de me faire. Elle peut provoquer une agitation qui serait dangereuse.

Déjà elle traversait les salles sans vouloir en entendre plus, mais la sensibilité de ses nerfs était tendue à l'excès et le blessé après sa banale poignée de main et ses réponses vagues aux questions de la vieille amie s'en aperçut au tremblement de la voix qui lui parlait.

— Qu'avez- vous. Mademoiselle ? vous n'êtes pas souffrante ?

— Non, un peu fatiguée seulement.

— Donnez -moi votre main.

Elle la lui tendit, la vieille fille observa ce mouvement avec horreur.

— Mais vous avez la fièvre, il faut vous soigner.

— Ce n'est rien, ne faites pas attention.

— Si, si, je vais prévenir M"* Saint-Elme.

.Déjà il étendait ses doigts vers la sonnette placée près de lui dans la boiserie, mais ce mouvement trop vif lui arracha une plainte.

— Vous voyez, vous vous êtes fait mal. Voulez-vous bien rester tranquille.

Comme si Tintentiou avait agi sur le fil, la « major » entrait justement à ce moment dans la chambre. Il avait acquis les sens de ceux qui sont forcés de remplacer la vue par l'ouïe et devina aussitôt la présence de M^^" Geneviève. Sa face barrée de linge se souleva sur la blancheur des oreillers et il s écria ;

— M"* Antoinette est souffrante, elle a la fièvre, il faudrait l'envoyer chez elle se reposer.

— Vraiment, ma chère enfant, cela ne va pas ?

En même temps l'aimable gardienne s'emparait de 1^ main d'Antoinette.

TT- Oui, vous devez avoir un peu de température. C'est

L^éPREUVE 227

de la fatigue ; rentrez chez vous. Aurîez-vous reçu une mauvaise nouvelle ? ,

En même temps son regard étudiait les traits insidieux de la vieille visiteuse. Son amitié entrevit quelque manœuvre et elle conclut d'un ton d'autorité :

— Rentrez vite chez vous, j'enverrai prendre de vos nouvelles demain ou plutôt votre sœur m'en apportera.

Elle surprit Thésitation de la jeune fille et son inquiétude posée sur le visage aveugle, devina en partie qu'un drame venait de se ^ jouer et en attribua Torigine à M"* Lepointre dont elle se défiait. Il ne fallait pas qu'elle restât là, M"' Saint-Elme ne savait pas pourquoi, mais elle en était sûre.

— Je vous demande mille pardons, Mademoiselle, mais je suis forcée de vous renvoyer plus tôt que d'habitude, le Docteur va venir. Dites, je vous prie, à M"* de Revel que son fils va très bien et que j'espère qu'on va lui retirer son bandeau très prochainement.

Au lieu d'aller Avenue de Villiers, Antoinette courut vers le magasin de la rue Godot. Elle avait besoin de voir Marguerite, de causer avec elle, de la consulter. Cette cadette était une sûre conseillère, très avisée et sa sagesse amusante éclairai t souvent de lueurs imprévues les noirceurs d'orage où la raison de Talnée s'obscurcissait parfois dans un insurmontable découragement.

Une déception nouvelle devait là encore atteindre l'être nerveux et impressionnable sur qui les moindres événements agissaient à la façon d'un cataclysme. La jeune fille d'ailleurs eût rugi en entendant traiter de c moindre )) un événement qui venait de l'atteindre en plein bonheur, en pleine confiance d'avenir. En tournant le bec de canne de la porte du magasin, elle tomba au milieu d'une jeunesse piaffante, riante, bavardante qui essayait des cha-

jours pour lui la communication que vous venez de me faire. Elle peut provoquer une agitation qui serait dangereuse.

Déjà elle traversait les salles sans vouloir en entendre plus, mais la sensibilité de ses nerfs était tendue à Texcès et le blessé après sa banale poignée de main et ses réponses vagues aux questions de la vieille amie s'en aperçut au tremblement de la voix qui lui parlait.

— Qu'avez- vous. Mademoiselle ? vous n'êtes pas souffrante ?

— Non, un peu fatiguée seulement.

— Donnez -moi votre main.

Elle la lui tendit, la vieille fille observa ce mouvement avec horreur.

— Mais vous avez la fièvre, il faut vous soigner.

— Ce n'est rien, ne faites pas attention.

— Si, si, je vais prévenir M"* Saint- Elme.

-Déjà il étendait ses doigts vers la sonnette placée près de lui dans la boiserie, mais ce mouvement trop vif lui arracha une plainte.

— Vous voyez, vous vous êtes fait mal. Voulez- vous bien rester tranquille.

Comme si l'intention avait agi sur le fil, la « major » entrait justement à ce moment dans la chambre. Il avait acquis les sens de ceux qui sont forcés de remplacer la vue par l'ouïe et devina aussitôt la présence de M"' Geneviève. Sa face barrée de linge se souleva sur la blancheur des oreillers et il s'écria ;

— M"* Antoinette est souffrante, elle a la fièvre, il faudrait l'envoyer chez elle se reposer.

— Vraiment, ma chère enfant, cela ne va pas ?

En même temps l'aimable gardienne s'emparait de 1^ miain d'Antoinette.

r— Oui, vous devez avoir un peu dé température* C'est

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de la fatigue.; rentrez chez vous. Auriez-vous reçu une mauvaise nouvelle ? ,

En même temps son regard étudiait les traits insidieux de la vieille visiteuse. Son amitié entrevit quelque manœuvre et elle conclut d'un ton d'autorité :

— Rentrez vite chez vous, j'enverrai prendre de vos nouvelles demain ou plutôt votre sœur m'en apportera.

Elle surprit Thésitation de la jeune fille et son inquiétude posée sur le visage aveugle, denna en partie qu'un drame venait de^ se ^ jouer et en attribua l'origine à M'^* Lepointre dont elle se défiait. Il ne fallait pas qu'ello restât là, M"* Saint-Elme ne savait pas pourquoi, mais elle en était sûre.

— Je vous demande mille pardons, Mademoiselle, mais je suis forcée de vous renvoyer plus tôt que d'habitude, le Docteur va venir. Dites, je vous prie, à M"* de Revel que son fils va très bien et que j'espère qu'on va lui retirer son bandeau très prochainement.

Au lieu d'aller Avenue de Villiers, Antoinette courut vers le magasin de la rue Godot. Elle avait besoin de voir Marguerite, de causer avec elle, de la consulter. Cette cadette était une sûre conseillère, très avisée et sa sagesse amusante éclairait souvent de lueurs imprévues les noirceurs d'orage où la raison de Talnée s'obscurcissait parfois dans un insurmontable découragement.

Une déception nouvelle devait là encore atteindre l'être nerveux et impressionnable sur qui les moindres événements agissaient à la façon d'un cataclysme. La jeune fille d'ailleurs eût rugi en entendant traiter de c moindre » un événement qui venait de l'atteindre en plein bonheur, en pleine confiance d'avenir. En tournant le bec de canne de la porte du magasin, elle tomba au milieu d'une jeunesse piaffante, riante, bavardante qui essayait des cha-

228 JACQUELINE BT COLETTE

peaux et faisait des mines devant la grande psyché, récemment achetée sur les derniers bénéfices.

— Tiens, c'est Antoinette.

— Comme ta garde a fini tôt.

— Ils sont ravissants vos chapeaux.

— Je viens d'en prendre un. Regarde, me le conseilles-tu ?

Alix de Lanauze avançait son front ombré d'un canotier aux larges ailes de paille sous lequel ses yeux brillaient dans une ombre mordorée.

Lucie Cormier qui n'achetait jamais, tâtonnait beaucoup, posant tour à tour les thiares^ les bérets, les canotiers, les cloches sur ses cheveux de couleur incertaine.

Andrée Levymer braqua sur elle son face à main.

— Mais, ma chère, vos boucles sur le front foncent beaucoup je trouve.

Lucie dit paisiblement :

— Elles déteignent depuis que je ne les oxygène plus.

— Oh I pourquoi avez- vous renoncé ?

— Vous ne savez donc pas que c'est la nouvelle mode.

— Gomment ?

— Certainement toutes les teintures venaient d*AUemagne. On ne peut s'en procurer qu'à des prix ridicules. Alors il est patriotique de revenir à sa couleur naturelle. Dans deux mois je serai châtain.

— Alors, ça va être la déteinte générale ?

— Tant mieux, les Boches ne nous en. feront plus voir de toutes les couleurs.

Marie-Louise de Brévannes eut un cri d'effroi.

— Mais comment feront celles qui sont vraiment blondes P

— Elles mettront des faux cheveux.

1 EI»RBUVfi 229

Toutes éclatèrent de rire, mais Marguerite à qui le retour imprévu de sa sœur paraissait extraordinaire et qui, depuis un moment, tout en répondant aux autres, la guettait sans rien dire comprit que Taînée avait besoin d'épancher une émotion trop vive et, brusquant Toisiveté des amies, les amena les unes après les autres dans la rue.

— Pardonnez, mes chéries, mais nous avons encore beaucoup à travailler. C'est pour cela que Nette revient de bonne heure ; vous ne nous en voulez pas P

— C'est trop naturel.

Mais au regard que les Lanauze et Lucie* jetèrent autour d'elles, on sentait que ce congé cavalier les avait vexées. « Jacqueline et Colette » devenaient trop boutiquières. Elles ne savaient plus perdre leur temps. Seule, la bonne Marie-Louise s*excusa de l'indiscrétion, mais avant de partir, Lucie voulut porter la flèche du Parthc.

— J'ai rencontré tout à Theure M. Charpantier, Avenue du Bois. Il avait un air enchanté. Est-ce que^ les choses sont rabibochées ?

— Pas que je sache.

— Ah ! Tant pis.

Mais derrière les cils les regards disaient :

— Tant mieux.

Dès qu'elles furent seules, Antoinette se jeta dans les bras de sa sœur. Celle-ci ] a tint longtemps contre sa poitrine sentant les coups pressés d'un cœur qui battait. L'aînée dit enfin :

— Devine ce qui arrive. Les Revel sont ruinés ; En quatre phrases elle raconta la prise des manufactures de Saint-Gobain et les dévastations ou les pilleries qui avaient dû en être la suite.

Marguerite dit :

L'ÉPBEUTE

Prudemment, à pas de termite. M"* Lepointre chemînait sous la chaleur de~ juillet. Elle était chargée par M"* de Revel d'une commission qui passionnait son esprit, plutôt malveillant, et sa satisfaction remâchait en ellemême les phrases par lesquelles sa communication se transmettrait ; non qu'elle fût méchante, et se plût à nuire, mais la jeunesse et la beauté lui étaient importunes et surtout .cet air de franchise et d'indépendance qu'elle rencontrait chez les amies d'Henri, ces demoiselles de Lénars qui pour elle, ne représentaient que des modistes insinuantes auxquelles il était dangereux de confier un jeune homme. Dès que la vieille eut franchi le seuil de rhôpital, elle ne fut point touchée par l'air de familiarité heureuse et décente qui y régnait, mais s'indigna d'entendre les blessés appeler couramment les infirmières, M"* Yvonne ou M"" Cécile et de constater la place qu'y tenait Antoinette, les soins qu'elle rendait à tous si gentiment, le respect affectueux qui l'entourait.

— Elle va déchanter, rumina-t-elle, quand elle saura...

L*êpREUVB 223

Et, pressée, elle attira la jeune fille dans un angle de salle, refusant d'abord de voir Henri de Revel.

Sa rancune ne tomba pas devant Taccueil simple et franc d'Antoinette, elle détesta ces yeux de gaieté qui Finterrogeaient et que nulle arrière- pensée ne venait troubler, ces lèvres brillantes qui s'ouvraient dans un sourire. Pour elle, le type de la jeune fille bien élevée était d'avoir Tair sournois, de tenir les paupières constamment baissées et la bouche close en moue.

Après les questions sur Tétat du malade posées d'un ton plaintif et doucereux, M^^* Lepointre avait hâte d'aborder le sujet qui l'amenait, impatiente surtout d'apprécier l'effet que produirait sa révélation. Elle commença :

— Je suis porteuse d'une bien triste nouvelle. M"** de Revel est plus mal ?

— Non, grâce à Dieu, elle se rétablit de jour en jour. Quand elle pourra voir et embrasser son fils, elle sera tout à fait guérie, mais il lui arrive quelque chose de bien terrible 1

— Qu'y a-t-il donc, mon Dieu ?

— Adèle était depuis longtemps tourmentée pour l'existence des manufactures de Saint-Gohain dont elle est une des principales actionnaires. Ce matin elle a reçu une lettre de son notaire qui lui dit que les ateliers ont été envahis par les troupes allemandes et qu'il y a peu d'espoir que ces barbares ne les aient complètement détruits selon leur habitude qui est de ravager toutes les industries françaises. C'est la ruine pour toute la famille.

En même temps ses yeux, coulant sous les paupières frippées, lançaient à la jeune infirmière de vifs regards pour inspecter l'effet de cette nouvelle. Son étonnement fut extrême quand elle la vit l'accueillir avec une surprise tranquille. Antoinette s'exclamait d'un air paisible :

— C'est en effet bien malheureux.

— C'est épouvantable ! M"' de Revel et son fils ne vivaient que dé cela. Ce qui leur reste en dehors se réduit à presque rien.

-— Il vaudrait mieux que le capitaine ne fût pas mis au courant. Nerveux comme il l'est encore. ••

La messagère vit une manœuvre dans ce désir de prudence, elle répliqua d'un^air digne et sévère :

— M. Henri est maintenant tout à fait bien. Il faut qn'il puisse envisager courageusement Tavenir.

— Je vous en prie, Mademoiselle, ne lui dites rien à ce sujet. Nous avons déjà assez à lutter contre la dépression que lui causent ces menaces de cécité. v

— Je croyais que tout danger était écarté maintenant.

— Oui, en principe, mais si à son état viennent se mêler des inquiétudes financières...

M"* Lepointre ne pouvait imaginer que la question d'argent ne primât pas tout chez la jeune fille telle qu'elle la jugeait. Une réflexion rapide vint dissiper Tétonnement oà Pavait plongée le calme quasi joyeux avec lequel le malheur qu'elle apportait était reçu. Après tout, même ruiné, Henri avec son grade, son avenir, ses possibles espérances était encore un bon parti pour une « fille sans le sou ». Celle-ci avait dû, en un instant, calculer le pour et le contre. Décidément elle était très forte.

— Ce qui surtout fait beaucoup de chagrin à mon amie, c'est de penser que cette ruine va détruire tous les projets de mariage qu'Adèle avait échafaudés pour son fils.

Dans sa naïveté généreuse, Antoinette crut qu'il s*agissait d'elle et ses yeux s'animèrent à la pensée qu'on avait songé à cette possibilité, elle s'écria :

— Que fait plus ou moins d'argent pour un homme comme M. de Revel !

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— L'argent est beaucoup dans la vie.

La vieille pensait tout en disant ces mots :

— J'avais raison, il faut la* voir venir.

Et elle ajouta :

7- La famille Leberger tient à la fortune et mon amie craint que sa situation nouvelle ne vienne changer ses dispositions. ,

Un froid mortel se glissait dans le cœur de l'amoureuse ; elle fut un moment anéantie par cette insinuation, mais se reprit et dit simplement :

— Je ne savais pas qu'il y eût des pourparlers aussi avancés pour M. Henri.

— C'est une union que M"' de Revel désire beaucoup. Anne Leberger apporte 5o mille livres de rente «n se mariant et aura le double plus tard.

— Je ne l'ai jamais vue ici.

— Parce qu'elle habite la Touraine avec son père. Du reste celui-ci ne trouve pas convenable qu'une jeune fille vienne voir un jeune homme qui est encore au lit.

Cette insolente déclaration qui la reléguait au rang des indésirables et des immodestes fit monter le sang de la colère aux joues de M"* de Lénars. Elle rétorqua vivement :

— Pourtant bien des jeunes filles» et de la meilleure société ne craignent pas de faire le métier d'infirmière. M"* Leberger a des scrupules vraiment excessifs.

— Elle a un p^re très sévère.

Cette dernière considération à elle, orpheline et presque

entièrement maîtresse de ses actes semblait encore plus

prétendre la distinguer des « jeunes personnes » bien

élevées et l'infirmière la ressentit comme un outrage.

Jlile passa vivement devant M"" Lepointre, disant :

— Je vais vous mener au capitaine de Revel, mais* croyez-moi, Mademoiselle, retardez encore de quelques

jours pour lui la communication que vous venez de me faire. Elle peut provoquer une agitation qui serait dangereuse.

Déjà elle traversait les salles sans vouloir en entendre plus, mais la sensibilité de ses nerfs était tendue à Texcès et le blessé après sa banale poignée de main et ses réponses vagues aux questions de la vieille amie s'en aperçut au tremblement de la voix qui lui parlait.

— Qu'avez- vous. Mademoiselle ? vous n'êtes pas souffrante ?

— Non, un peu fatiguée seulement.

— Donnez -moi votre. main.

Elle la lui tendit, la vieille fille observa ce mouvement avec horreur.

— Mais vous avez la fièvre, il faut vous soigner.

— Ce n'est rien, ne faites pas attention.

— Si, si, je vais prévenir M"* Saint- Elme.

Déjà il étendait ses doigts vers la sonnette placée près de lui dans la boiserie, mais ce mouvement trop vif lui arracha une plainte.

— Vous voyez, vous vous êtes fait mal. Voulez-vous bien rester tranquille.

Comme si l'intention avait agi sur le fil, la « major » entrait justement à ce moment dans la chambre. Il avait acquis les sens de ceux qui sont forcés de remplacer la vue par l'ouïe et devina aussitôt la présence de M^*' Geneviève. Sa face barrée de linge se souleva sur la blancheur des oreillers et il s'écria ;

— M"* Antoinette est souffrante, elle a la fièvre, il faudrait l'envoyer chez elle se reposer.

— Vraiment, ma chère enfant, cela ne va pas ?

En même temps l'aimable gardienne s'emparait de 1^ main d'Antoinette.

^- Oui, vous devez avoir un peu de température. C'est

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