L* ÉPREUVE
de la fatigue ; rentrez chez vous. Aurîez-vous reçu une mauvaise nouvelle ? j
En même temps son regard étudiait les traits insidieux de la vieille visiteuse. Son amitié entrevit quelque manœuvre et elle conclut d'un ton d'autorité :
— Rentrez vite chez vous, j'enverrai prendre de vos nouvelles demain ou plutôt votre sœur m'en apportera.
Elle surprit Thésitation de la jeune fille et son inquiétude posée sur le visage aveugle, denna en partie qu'un drame venait de se ^ jouer et en attribua l'origine à M"* Lepointre dont elle se défiait. Il ne fallait pas qu'elle restai là, M"* Saint-Elme ne savait pas pourquoi, mais elle en était sûre.
— Je vous demande mille pardons, Mademoiselle, mais je suis forcée de vous renvoyer plus tôt que d^habitude, le Docteur va venir. Dites, je vous prie, à M"* de Revel que son fils va très bien et que j'espère qu'on va lui retirer son bandeau très prochainement.
Au lieu d'aller Avenue de Villiers, Antoinette courut vers le magasin de la rue Godot. Elle avait besoin de voir Marguerite, de causer avec elle, de la consulter. Cette cadette était une sûre conseillère, très avisée et sa sagesse amusante éclairait souvent de lueurs imprévues les noirceurs d'orage où la raison de Talnée s'obscurcissait parfois dans un insurmontable découragement.
Une déception nouvelle devait là encore atteindre l'être nerveux et impressionnable sur qui les moindres événements agissaient à la façon d'un cataclysme. La jeune fille d'ailleurs eût rugi en entendant traiter de c moindre » un événement qui venait de l'atteindre en plein bonheur, en pleine confiance d'avenir. En tournant le bec de canne de la porte du magasin, elle tomba au milieu d'une jeunesse piaffante, riante, bavardante qui essayait des cha-
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peaux et faisait des mines devant la grande psyché, récemment achetée sur les derniers bénéfices.
— Tiens, c'est Antoinette.
— Comme ta garde a fini tôt.
— Ils sont ravissants vos chapeaux.
— Je viens d'en prendre un. Regarde, me le conseilles-tu ?
Alix de Lanauze avançait son front ombré d*un canotier aux larges ailes de paille sous lequel ses yeux brillaient dans une ombre mordorée.
Lucie Cormier qui n'achetait jamais, tâtonnait beaucoup, posant tour à tour les thiarcs^ les bérets, les canotiers, les cloches sur ses cheveux de couleur incertaine.
Andrée Levymer braqua sur elle son face à main.
— Mais, ma chère, vos boucles sur le front foncent beaucoup je trouve.
Lucie dit paisiblement :
— Elles déteignent depuis que je ne les oxygène plus.
— Oh I pourquoi avez- vous renoncé ?
— Vous ne savez donc pas que c*est la ^louvelle mode.
— Gomment ?.
— Certainement toutes les teintures ^venaient d'Allemagne. On ne peut s'en procurer qu'à des prix ridicules. Alors il est patriotique de revenir à sa couleur naturelle. Dans deux mois je serai châtain.
— Alors, ça va être la déteinte générale ?
— Tant mieux, le^ Boches ne nous en. feront plus voir de toutes les couleurs.
Marie-Louise de Brévannes eut un cri d'effroi.
— Mais comment feront celles qui sont vraiment blondes ?
— Elles mettront des faux cheveux.
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Toutes édatèrent de rire, mais Marguerite à qui le retour imprévu de sa sœur paraissait extraordinaire et qui, depui&,un moment, tout en répondant aux autres, la guettait sans rien dire comprit que Taînée avait besoin d'épancher une émotion trop vive et, brusquant Toisiveté des amies, les amena les unes après les autres dans la rue.
— Pardonnez, mes chéries, mais nous avons encore beaucoup à travailler» C'est pour cela que Nette revient de bonne heure ; vous ne nous en voulez pas ?
— C'est trop naturel.
Mais au regard que les Lanauze et Lucie' jetèrent autour d'elles, on sentait que ce congé cavalier les avait vexées. « Jacqueline et Colette » devenaient trop boutiquières. Elles ne savaient plus perdre leur temps. Seule, la bonne Marie-Louise s'excusa de Tindiscrétion, mais avant de partir, Lucie voulut porter la flèche du Parthc.
— J'ai rencontré tout à Theure M. Charpantier, Avenue du Bois. Il avait un air enchanté. Est-ce que les choses sont rabibochées ?
— Pas que je sache.
— Ah I Tant pis.
Mais derrière les cils les regards disaient :
— Tant mieux.
Dès qu'elles furent seules. Antoinette se jeta dans les bras de sa sœur. Celle-ci la tint longtemps contre sa poitrine sentant les coups pressés d'un cœur qui battait. L'afnée dit enfin :
— Devine ce qui arrive. Les Revel sont- ruinés ; En quatre phrases elle raconta la prise des manufactures de Saint-Gobain et les dévastations ou les pilleries qui avaient dû en être la suite.
Marguerite dit :
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— Eh bien, je ne vols pas ce qui peut (e mettre aux champs, dans cette affaire. Ce n'est pas la fortune qui te plaisait chez Henri de Revel.
-— Non, certes ; Mais à propos de cette nouvelle et voyant qu'elle ne réussissait pas à m'émouvoir, cette charmante M^'* Lepointre a cru devoir m'en annoncer une autre. C'est qu'il y a un projet xie mariage très avancé entre Henri et une jeune fille très riche M'^* Anne Leberger.
— Et tu as cru cela ?
— Elle ne disait pas que ce mariage se ferait» au contraire elle craignait que cette nouvelle l'empêchât.
— Alors...
— Mais comprends -tu cela. Henri pendant que je le soigne, pendant que je passe nies jours à son chevet, Henri poursuit des projets de mariage.
— Ne va pas avaler tout ce que te dit cette vieille fille. D'abord, Henri t'aime et n'aime que toi.
— Ah ! si c'était possible, quel rêve. Mais moi, avec notre magasin, je pourrais le faire vivre. Tu vois que la maison marche très bien. — Après la guerre il aura une belle pension de retraite. Nous pourrons peut-être être heureux. Mon Dieu, comme ce serait drôle.
— Ne t'emballe pas.
— C'est que nous avons commencé à l'être si heureux avec papa avant cette guerre et cette maladie. Je me dis quelquefois qu'il est impossible que ça revienne. Nous avons trop commencé la miche du bon xôté ; elle ne se retournera pas.
— Pas. toute seule bien sûr ; mais si nous l'aidons. Tu n*as donc plus confiance dans le Bon Dieu P
— Pourquoi répète- t-on toujours le bon Dieu. H n*y en a qu'un. On dirait qu'on veut le distinguer d'un autre.