‹ Jacqueline et Colette: romanChapitre 29 sur 40 · L ÉPREUVE · texte numérisé non relu

L ÉPREUVE

— Ne dis pas des choses comme ça et appelle Luciea pour fermer la devanture. Aâ-tu des nouvelles ce soir.

— Ça dure toujours à Verdun. Mais c'est réglé. Passeront pas I

Les deux sœurs reprirent comme un refrain de victoire ce Passeront pas qui était alors la devise de la France et, gaiement, Nette remontée par Marguerite et confiante en l'avenir, elles reprirent, bras dessus^ bras dessous, le chemin de l'Avenue de Villiers.

Avant de traverser la cour, Marguerite se haussa vers l'oreille de la grande.

— Tu sais, je suis contente, j'ai encore reçu une lettre de lui.

— Où est-il?

— Du côté de Douaumont.

.... Ah! Marguerite! Marguerite !

— Eh bien, quoi Marguerite?

Elles escaladèrent lestement les marches de l'escalier qui montait à Tatelier et sur le palier virent se profiler la silhouette élancée de leur sœur Rosette. Celle-ci les embrassa disant :

— Nous avons quelqu'un à dîner ce soir.

— Ah ! qui donc ?

— Mon futur.

— Ton futur ? Tu es folle.

— Je ne suis pas folle. C'est Alexis Charpantier- Laval.

— Ah ! Embrasse-nous.

Cli^QUlEllE PARTIE

Qu'est-ce que tu fabriques ? Tu fais du tricot maintenant.

— Tu sais bien que c'est le dernier cri, le béret en tricot ; je travaille pour Deauville et je veux essayer moimême pour qu'on ne m*estampepas sur la main-d'œuvre.

— Il y a aussi de très jolies coiffures d'été à établir en cousant la laine édredon comme celle des couvertures d'enfant sur du tulle raide. On obtient des dessins en vermicelle qui sont d'un effet charmant. Il peut y en avoir de toutes les nuances. — C'est donc décidé cette installation à Deauville ?

— J'ai signé le bail ce matin.

— As-tu bien réfléchi ?

— Ecoute : les grandes Maisons ont toutes des succursales dans les villes d'eaux ou les bains de mer. « Jacque-

234 JACQUELINE Èî COLEttÊ

line et Colelte » se doivent d'avoir au moins un magasin de modes sur une des plages normandes. D'^ailleurs papa a besoin de l'air de la mer. Le docteur me Ta dit encore l'autre jour. Après ces grands froids de l'hiver qu'il a dû subir, ne sortant pas de son atelier, il lui faut du bon air*

— Dieu qu'il a fait froid ! Je ne suis pas encore réchauffée de cette saison glaciale et sans feu.

— Attends juin et juillet.

— Mais cela coûtera très cher cette succursale.

— Pas tant que tu crois. Naturellement la moindre échoppe rue Gontaut-Biron atteint des prix fous et nous ne pouvons installer nos chapeaux ailleurs.

— Non, s'ils étaient plus à la campagne, ils s'y trouveraient si bien qu'ils nous resteraient...

— Pour compte. Mais Lucien m'a déterré quelque chose dans cette rue là, quelque chose de très bien, de très gentil, de suffisamment central et de pas trop cher.

— Où donc ?

— Dans le bout. 11 l'a eu pour deux mille, parce que c'était au moment des grèves de Paris. Tous les propriétaires de boutiques étaient épouvantés.

— C'est loin de la villa Persica ?

— A peine dix minutes avec nos bicyclettes.

— Tu ne trouves pas un peu sans gène d'arriver tous en famille chez des jeunes mariés d'un mois ?

— D'abord ils ne rappliqueront qu'à la fin de leur voyage de noces et Alexis sera encore retenu à Paris par ses usines au moins i5 jours. Si Rose vient toute seule à Deauville, elle trouvera sa maison toute montée et ce sera même plus convenable pour une jeune femme de son âge d'avoir en papa un chaperon pendant que son mari ne sera pas là.

— Je suis de Ion avis, mais...

— Enfin c'est Rose qui a organisé tout cela et Alexis

LA~"sUCCtJRSALB 23fe

dit Amen à tout. C'est un si bon garçon. Quelle joie pour papa d'être au bord de cette mer qu'il aime tant et sans ces perpétuels soucis d'argent.

— Gela ne Tempêchera pas de travailler ni nous non plus.

— Rosette a fait la grimace quand je lui ai dit notre intention de monter un magasin à Deauville. Tu sais qu^elle est un peu snob. Tiens voilà quelqu'un.

Une jeune femme venait d'entrer dans le Royaume des Chapeaux. Ellle était vêtue d'une manière parfaite où seul un œil exercé pouvait trouver à relever un peu d'excentricité et ses cheveux auburn encadraient une tète assez vulgaire, mais rendue attirante par l'éclat de la teinte et l'adresse de l'arrangement. Antoinette vint l'accueillir et du premier coup d'oôil jugea que ce n'était pas une cliente.

— Que désirez-vous, Mademoiselle ?

— J'ai su, Madame, que vous alliez établir une succursale de vos modes à Deauville. Je viens me présenter comme mannequin.

La jeune patronne montra quelque étonnement.

— Oui» niannequin. La saison passée j'étais à Ludion pour la Maison Loison et Gibert. Actuellement j'arrive de la Riviéra où j'ai exposé pour Ninette Galpin.

— Pardon, interrompit la patronne, vous êtes, si je comprends bien^ étalagiste.

Un gros rire entrouvrit les lèvres épaisses du mannequin.

— Etalagiste sur ma tête. C'est-à-dire que je fais valoir les modèles des Maisons que je représente, tout simplement en me promenant dans les milieux élégants. On regarde, on admire, et comme j'ai une jolie nuance de cheveux, je fais aller la vente.

— Et, distribuez-vous des prospectus ?

236 JAGQUBLINË Et GOLBTTB

Le rire de tout à l'heure, mais dédaigneux cette fois» plissa la bouche de la candidate.

— Non, Madame, non ; je ne suis pas femme sandwich ; mais on me suit parfois et alors j'entre dans votre magasin. La réclame est toute faite.

— Et combien demandez-vous pour cela P

— Très peu dans ce moment. Nous sommes en temps de guerre. a5o fr. par mois avec la table et le logement. Ah l et un tant pour cent sur les affaires que je ramène.

•— Je vais voir. Mademoiselle, je ne suis pas encore décidée. Voulez-vous me laisser votre nom et votre adresse P

La « mannequin » avait à la main un délicieux portecarte ; elle tira un petit carré de bristol qu'elle tendit à la modiste.

— Il ne faudrait pas trop attendre. Je suis déjà en pourparlers avec deux maisons très connues, mais vos modèles me plaisent, ils ont un chic et un caractère tout personnel, je serais heureuse de lancer votre genre. Voici mon adresse.

Elle déposa le carton léger sur une crédence, Antoinette lut :

Yvette Grosjean, 36, Rue Balzac.

— C'est une preuve de bon goût, de n'avoir pas de titre, pensa M*^* de Lénars, elle aurait pu si facilement être vicomtesse.

Marguerite entra dans le magasin en riant au moment même où Yvette en sortait.

— Eh bien, mais en voilà une qui sait y faire. Si tu acceptes elle vivra deux ou trois mois à Deauville défrayée de tout et promenant de jolis chapeaux. C'est un bon métier.

— Il y a des concurrences ; car enfin si Rosette y

consentait elle pourrait remplir ce rôle sans nous coûter

un sou.

— Penses-tu que M"* Alexis Charpentier descendrait jusqu'à faire ce manège. Mais nous trouverions vingt femmes pour une qui ne demanderaient pas mieux que de montrer des coiffures « JACQELINE et COLETTE ».

— C'est égal, tu vois quelles grandes maisons né dédaignent pas d'employer ce truc.

— Quand papa s'installe-t-il à la villa Persica ?

— Je le ferai partir demain avec Lucien, en même temps que nous.

— Il parait qu'elle est très belle la villa louée par Alexis.

Enfin voilà Rosette mariée, c'est la plus jeune et la première. Et nous ?

Antoinette fit une pose et murmura :

— * Oh ! toi, je sais bien à qui tu penses, moi je finirai vieille fille au milisu de mes chapeauic.

— Allons donc, je connais quelqu'un...

— Non, je t'assure. — Je ne veux pas déconcerter les projets de M"* de Revel et je cède la place à M"' Anne Leberger.

— Ne te fais pas de mal à toi-même. Revel va tout à fait bien maintenant et on parle de l'envoyer en convalescence. Après on verra...

— On verra les chapeaux JACQUELINE et COLETTE sur la tête de M"* Henri de Revel, née Leberger, car j'espère qu'il me donnera au moins la clientèle de sa femme.

— Comme tu as mauvais caractère !

--Crois-tu que je vais entrer en lutte avec une jeune fille qui peut apporter 5o mille livres de rente à un homme ruiné.

— D'abord tout cela n'est pas sûr. C'est peut-être une blague de ce vieux poison de Lepointre. Et puis tu as de

la fortune toi aussi. Regarde autour de toi, vois la Maison que tu as fondée. Crois en toi, ma chérie ; il n'y a que cela dans la vie.

— Et bien, suppose que ton optimiste soit confirmé ; que Henri m'épouse. La femme d'un officier ne peut tenir boutique.

— Oui, sous son nom, mais avec une personne interposée... qui serait comme moi. — Et mettons les choses au pis, — comme ça tu ne me reprocheras pas d*être optimiste, — est-ce que tu ne serais pas heureuse et fière et contente de faire vivre ton mari avec ton métier, avec ton travail ? Voyons 1 réfléchis. Nous avons la protection de Dieu. Rien que le mariage de Rose le prouverait. Papa a retrouvé sa main et peut encore faire de^ belles choses, surtout depuis qu'il n'est plus obligé de travailler pour

vivre.

— Crois-tu?

La pessimiste ho^a la tête. Elle songeait à tous ceux qui oat fait effort dans la douleur et sous le fouet de la nécessité, à ceux qui ont produit des œuvres de grâce légère ou de joie aisée sous les souffles du froid ouïes étreintes du besoin.

Elle si énergique et vaillante ne croyait plus en ce moment au labeur heureux, volontaire et triomphant.

-— Dans Tart, pensait-elle, comme dans les grains d'un rosaire, les mystères joyeux se mêlent avec le« glorieux et les douloureux. ^

Mais Marguerite intervenait dans ces réflexions désolantes.

— Allons ! je vois à tes sourcils froncés que tu broies du noir. Secoue-toi, nous avons encore bien des choses à faire, si nous voulons partir demain soir I Emballer les modèles et les expédier à Deauville, faire nos m'alles.

passer à Thôpital pour dire adieux à M"* Saint Elme et aux blessés...

— Si nous allions tout de suite rue de Thann.

— Tu as fini ton tricot ? — Partons.

— ; Il faut appeler Odette et lui confier le magasin. Qu'est-ce que nous en ferons de celle-là ?

— Nous ne pouvons pas la lâcher en pleine saison. Du reste il est prévu dans son contrat que nous Temmenons où nous allons. C'est très heureux que Maria nous ait demandé un congé pour aller dans sa famille. Du resle Odette est bonne fille.

— Et Ta bien prouvé dans les dernières grèves, elle est très adroite et nous sera utile là-bas.

Elles donnèrent rapidement quelques instructions à Odette et s'envolèrent vers Thôpital.

Une violente et lourde chaleur pesait sur toute la ville et Ton sentait que dans le haut des nues un orage en préparation amassait ses fluides et concentrait ses pluies. Les petites Lénars sautèreAt sur les coussins d'une victoria qui passait et Marguerite dit :

— Voilà précisément, mais à Tenvers, le chemin que j'ai suivi l'autre jour avec ce pauvre Julien sur mes talons. 11 y a longtemps que je n'ai reçu de ses nouvelles. Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé.

— Tu y penses donc toujours ?

— Que veux-tu, je me sens un peu responsable à son égard. En somme, s'il ne m'avait pas rencontrée, il serait encore tranquille entre ses deux ministères et en s'occupant toujours de la Maison Laroche.

— En attendant qu'il fût récupéré avec la honte d'avoir été forcé de faire son devoir. — Je ne le plains pas. — Mais vraiment il teplait donc ?

Marguerite ne répondit pas. La voiture en cet instant suivait au pas l'Avenue centrale du Parc Monceau. La

jeune fille offrit sa joue rosissante à la brise tiède qui venait de s'élever, ses lèvres se réunirent comme pour un baiser qui s'adressait aux pelouses, aux arbres, à la statue de Maupassant apparue dans un encadrement de verdure et dans le souffle léger qui s'en exhala, on aurait pu, si les rôties du fiacre n'avaient à ce moment grincé sur le macadam, entendre indistincte et timide, un oui tout jeune et inarticulé.

— Eh bien, Mesdemoiselles, disait la major, vous venez nous faire vos adieux ; j'ai de bonnes nouvelles à vous donner de nptre malade. Il s'est levé encore aujourd'hui et je l'ai envoyé voir sa mère.

— Tant mieux.

— Oh I nous avons pris toutes les précautions. Il a des lunettes bleues très épaisses et M"" Isabelle l'accompagne. Elle fera très attention.

— Comme M"* de Revel va être contente.

— Maintenant il va bientôt partir en convalescence.

Gentiment heureuse à l'idée du bonheur de celle qui ne l'aimait guère, Antoinette sentait pourtant une peine profondre sourdre dans son cœur.

— Ça va être fini, pensait-elle. Sa mère le reprendra. Sa première visite a été pour elle l'autre jour. Et moi je pars.

Il lui sembla que toute sa vie s'étendait devant elle, nue et déserte, une vie de vieille fille dans le royaume des chapeaux.

Le téléphone crépita dans la cage de l'escalier et M"* Saint Elme y courut. Elle revint au bout d'un instant disant :

— On me téléphone de chez M"' de Revel pour me dire qu'elle garde son fils à diner. M"" Isabelle revient

toute seule et on me ramènera le capitaine ce soir. Gomme officier il a la permission de 8 heures... et même un peu plut.

— Alors, je ne pourrai pas le .voir, car nous parlons demain soir et toute mpn après-midi de demain est prise.

— Le capitaine sera désolé.

Gomme dans un flotde poussière, Lucien d'une torsion vigoureuse cordait les dernières malles pendant qu'Albert de Lénars se préoccupait lui-même de ses ustensiles, pinceaux» brosses, palettes ; Antoinette qui achevait de glaner ça et là les bibelots oubliés, s'arrêta tout d'un coup.

— Tu peux finir ces bagages, chérie. --* Moi, il faut que je sorte.

— Où vas-tu ?

— Rue de Thann. Je revient tout de suite. J'ai oublié quelque chose hier.

Marguerite soulevant le rideau de la vitré regarda Tainée qui se hâtait de traverser la cour.

Elle sourit d'un air complice et pensa :

— Oublié quelque chose, pauvre chérie I — Je crois que c est ton cœur que tu as laissé.

Une auto qui flânait à marche ralentie passait devant la porte Tainée la héla et fut vite à l'hôpital, Revel venait d*en sortir.

Antoinette remonta dans le taxi et donna l'adresse de la rue Godot de Mauroy. Au moment où le chauffeur stimulé par la promesse d'une large pourboire arrivait en trombe devant le magasin, elle vit Odette accrocher à la devanturebaissée le petit écriteau qu'elle lui avait remis le matin.

On y lisait :

242 JACQUEtlNB Bl* COLBTTB

Pendant la saison, la Maison Jacqueline et Colette est transférée à Deauville, 80, rue de Gontaut-Blron.

Antoinette souleva sa main gantée sur laquelle un bracelet encadrait une montre qui marquait 5 heures moins ao. Et son train partait à 5 h. 1 5. Elle n'avait pas une minute à perdre.

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