UN GOUTER
Albert de Lenars entra : il venait de quitter son atelier, encore en veston de travail.
— Tiens ! vous faites de la peinture aussi ?
— Âh I papa, tu vas nous donner des conseils.
— Très peu, mes chéries, j*ai remarqué que celles qui suivent les indications des peintres, sont généralement habillées et coiffées comme des chiens malades,
— C'est vrai, mais pourquoi? Avec votre sentiment de la nuance et de la forme...
— Notre sentiment n'est pas le vôtre. Il y a au Louvre une statue qui est admirablement belle, la Vénus de Milo. Si on lui mettait un costume moderne elle aurait Tair d'une vachère.
— Oh! papa, comme ce serait drôle ! M°*® de Milo avec un corset et une jupe cloche I
— M™^ de Milo, — comme tu dis, — est un peu arriérée.
— Je t'ai entendu assurer que le beau était éternel,
— C'est vrai, ma chère, mais le joli est transitoire et les femmes aujourd'hui ne cherchent que le joli.
Il était grand, d*aspect jeune, avec des cheveux courts et la moustache qui lui donnaient Taspect d'un officier de cavalerie. Cette apparence et ses goûts lui auraient, dès le commencement de la guerre t fait reprendre du service dans l'armée, si les soins qu'il devait à ses trois filles sans mère et aussi d'inquiétantes douleurs rénales, n'avaient dû le faire renoncer à son désir. Albert de Lénars se consolait de n'être pas au front en peignant des toiles d'un style archaïque dans un sentiment pourtant neuf de la couleur. Elles avaient du succès et se vendaient, malgré la guerre, à une clientèle d'habitués américains et anglais- . .
Antoinette qui l'observait, sans en avoir l'air, avec une
attention soucieuse, dit* tout d'un coup ;
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— Qu'est-ce que tu as, papa ? Tu as l'air empoisonné ? Est-ce que tes reins te font mal encore ?
— Non, presque pas.
Pourtant, il y portait la main d'un mouvement fréquent et finit par avouer :
— Je suis un peu embêté.
Toutes les trois accoururent :
— Qu'est-ce qu*il y a ? qu'est-ce que tu as ?
— Je viens de recevoir un mot de Lucien Listor qui me dit que ^affaire du bain de Psyché est ratée avec New- York. Les Américains trouvent à employer leurs fonds mieux qu'à acheter des tableaux. Justement j'avais à lui demander 5o louis.
— Si c'est cela qui te tourmente, tu as le temps d'attendre ; j'ai encore de l'argent. Tout est si cher qu'on fait forcément des économies.
— Mais vous avez besoin d'un tas de choses, mes enfants. Tenez, je le vois bien, vous êtes en train de rafistoler vos vieux chapeaux.
— Ne t'occupe pas de ça.
— Gela me préoccupe.
— Tu es bien bon.
Elles avaient fini leurs arrangements et, maintenant groupées devant la plaque du calorifère qui envoyait des bouffées d'air tiède, chauffaient leurs jambes fines en relevant un peu leurs jupes ; il continuait :
— Quand, une fois, on s'est mis à vouloir gagner de l'argent avec ce qui y ressemble le moins, avec l'art, on n'est plus un artiste. On n'est plus qu'un misérable esclave de l'actualité, on trouve que mes toiles ne sont pas assez sérieuses pour l'époque. Listor me demande des tableaux de guerre. Me voyez- vous faisant une vue de tranchée, avec des poilus, moi qui nent sous mon pinceau Mars ou Vénus, Vénus surtout.