‹ Jacqueline et Colette: romanChapitre 4 sur 40 · UN GOUTER · texte numérisé non relu

UN GOUTER

Marguerite s'écria :

— Avec le talent que tu as.

— Tu es bien gentille, mais il ne faut pas forcer son talent ; c*est La Fontaine qui l'a dit.

— Pourtant Watteau, leWatteauque tu admires tant, a peint une marche militaire. Et il avait du talent, ce garçon là.

Il rit, riait encore quand le timbre sonna et des jeunes filles entrèrent.

C'étaient Lucie Cormier, Juliette et Paule de Lanause qui arrivaient avec des rires, des froufrous d'oiseaux, des piétinements de jeunesse, toute une provision de lumière et de joie cueillie le long des avenues où le printemps dormait encore, prêt à s'éveiller sous un toucher de soleil.

Elles parlaient toutes à la fois et ce fut pendant quelques minutes un murmure confus de voix amicales racontant les incidents de la matinée, les rencontres dans l'avenue du Bois, les projets pour le soir.

— Vous venez au Cinéma, c'est la fin des Tragédies de Chicago. Nous allons savoir enfin qui a enlevé l'enfant de DoUy.

— Oui, nous avons retenu nos places. Qui vient avec vous ?

— Suzette, Françoise, le petit de Talmont et les deux sœuirs Lembas.

Lucie dit avec une nuance d'ostentation snobique :

— La Marquise de Blaru comme chaperon.

Les trois enfants du peintre se tournaient vers leur père :

-—Et toi, papa, qu'est-ce que tu feras P Nous ne voulons pas te laisser seul. Viens avec nous.

— Je vous avoue, mes chéries, que l'aventure de DoUy me laisse assez froid. Non, je passerai ma soirée à dessi-

ner au crayon ; je vais essayer de camper quelques silhouettes de soldats. Puisque c'est cela qu'on veut maintenant.

Elles hésitaient et Antoinette dit :

— Alors, je reste avec toi. Il s'emporta :

— Pourquoi faire? Je n'ai pas besoin de toi, va t'amur ser.

— Non, je reste,

— Je te le défends, sors avec tes sœurs. Tu sais bien que ton plaisir est le mien.

Paule de Lanause intervint :

— D'ailleurs, M"® de Blaru est très suffisante comme chaperon-.

— Je le pensais sans oser le dire. Peste.

Le soleil qui avait lui longtemps se ternissait et devenait blanc avant de mourir. Le peintre un moment sç tint aux fenêtres, regardant cette agonie du jour. Ses yeux d'un gris de velours semblaient absorber cette clarté, d'autant exquise qu'elle allait disparaître. On sentait qu'elle devait être distillée, spiritualisée dans le cerveau du coloriste dont les mains, d'un mouvement inconscient s'agitèrent doucement, comme pour coucher sur quelque toile la majesté de ces reflets.

Il dit, comme en rêve :

— La lumière, la couleur, voilà ce qu'on ne retrouvera nulle part, pas même de l'autre côté de la vie.

— Oh ! papa, et Marguerite se dressait comme 3i elle eût entendu un blasphème, de l'autre côté, comme tii dis, on jouira de la clarté éternelle incréée : la lumière de Dieu.

— Ce ne sera pas la même. Ce rie sera pas celle de la terre avec ses variétés infinies, ses Ions délicats, ses nuances incertaines. Le ciel de Paris, par exemple, est-il rien de

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plus fin» de plus spirituel, de plus tendre P II ressemble au caractère de ses habitants.

— Mais le ciel d'Italie, s'écriait Pàule As LanAUse qui avait le culte des opinions contenues.

— Un azur sans inflexion, une belle femme naris physionomie, mais je vous fais un cours et yous yous entendez mieu^ que moi dans l'emploi des nuances.

— Oh I Maître !

Elle semblait flattée de dire ce mot : Maître qu'elle accentuait en ouvrant l'ai et en faisant sentir l'accent circonflexe, ce qui produisit une sorte de petit bêlement assez naïf.

A ce moment la sonnette de la porte d'entrée tremblotta avec ce bruit spécial et sec d'électricité sollicitée et deilx sœurs entrèrent.

Alix et Andrée Levymer Durand étaient très peu semblables, bien qu'un observateur eût pu, avec un peu de bonne volonté, reconnaître à des signes certains une loin" tâine origine israélite, depuis longtemps oubliée et adul«> térée par des croisements. L'aînée d'un blond insensible^ment animé de roux montrait une grâce élégante et souple qu'un peu de morbidezza, eùt-ort dit en i83o, rendait câline, d'une tendresse soumise et provoquante, tandis que l'autre, Andrée, plus jeune et plus grêle, presque enfant encore, secouait en parlant de belles boucles sombres qui, contrairement à la mode, ne portaient pas trace d^ondalatiom et se disposaient en annelures naturelles autour d'un front très pur et très blanc.

Les embrassades et les rires recommencèrent.

Un valet de chambre apparut portant un large pUteaU d'argent sur lequel du thé et des gâteaux se pressaient en ordre. Il portait un costume complet bleu dont nul tablier ne venait déranger la symétrie et semblait, quand il eut déposé sur une table son insigne de servitude,

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plutàt un visiteur à la lèvre rasée, qu'un domestique dans ï^exercice de ses fonctions.

— Tiens, dit Lucie Cormier, vous avez donc repris Lucien» votre ancien valet de chambre. Je croyais qu'il était mobilisé.

Albert de Lénars sourit:

— Oui, dit-il, et Thistoire est assez amusante. Ce brave garçon est parti le premier jour de la mobilisation et je regrettais bien son service auquel j'étais habitué. Il s*est battu comme un lion à la Marne, à l' Yser et a fini par décrocher les galons de lieutenant. Enfin au moment de Verdun, comme sa compagnie fléchissait sous les obus» il a rassemblé ses hommes, les a ramenés sous un feu terrible et les a fait tenir jusqu'à l'arrivée des mitrailleuses qui les ont dégagés. Mais dès le début de l'action, il avait reçu une balle dans la cuisse et, malgré cela, il est resté debout, veillant à tout, faisant l'office des autres officiers qui étaient tous tombés. Ce n'est que le soir qu'il a consenti à être pansé à l'arrière. Heureusement la balle n'avait atteint aucun os, mais il a failli périr de la gangrène gazeuse et, un moment on a pensé à l'amputer. Il a été réformé, car il ne pouvait plus'se servir de sa jambe et il a reçu la Légion d'Honneur.

Alors, ce malheureux s'est retrouvé dans la vie, avec sa crcHX, sa citation et... sans place. Il ne savait être que valet de chambre. Il est venu me voir et m'a demandé de le reprendre. C'était embarrassant. Le voyez-vous servant à table mes cousins Lebrun, dont l'un est soldat de deuxième classe et l'autre brigadier au X® dragons. Je ne pouvais pourtant pas le laisser crever de faim, parce qu'il était un héros. Alors, voyant que j'hésitais, il m'a dit de lui-même. « Si c'est ma croix qui gêne Monsieur, je la mettrai dans ma poche et quant à ma moustache, j'en ai fait le sacrifice, je redeviens Lucien, le dévoué serviteur

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de Monsieur. » Ma foi, je Fai repris et il est enchanté. Seulement, moi, ça me gêne de le savoir mangeant à Toffice avec la cuisinière et la femme de chambre. Je ne peux pourtant pas le faire dîner avec moi, c'est lui qui serait gêné.

— Papa, une tasse de thé P

— Merci, ma chérie, j'aime mieux un verre de Porto.

Elles étaient huit assises ou debout près du thé, goûtant d'un bel appétit de jeunesse aux toasts, aux petits fours, aux mille s\iperflus que les tolérances gouvernementales d'alors autorisaient et leur conversation, qu'Albert de Lenars écoutait d'une oreille indulgente et distraite, reflétait bien la physionomie si multiple et si mouvementée d'une époque où l'on ait pu le mieux sentir la fièvre de vivre.

^ Papa, disait Paule de Lanause dont les parents étaient pessimistes, a reçu ce matin de mauvaises nouvelles du front. Il parait que le ravitaillement se fait mal et que les troupes se plaignent.

— Pas du tout, rétorquait Alix, en certains endroits Tapprovisionnement est défectueux peut-être, mais le moral de nos poilus est admirable.

Cependant on entendait s'élever la voie aiguë de Lucie :

— J'ai trouvé, aux Galeries françaises, du mercerisé à I fr, 80 grande largeur, j*en ai acheté pour faire une blouse.

— Où prends-tu ces toasts, demandait Juliette, je n'en ai jamais mangé d'aussi bons ; ils sont fondants, ils sont exquis.

— C'est Lucien, l'ancien valet de chambre de papa, celui quia repris son service l'autre jour qui les taille et les prépare. Cela revient à rien.

— Tu me donneras la recette.

JACQUBLINB et COLEtTB

sVcrlaU :

o\, j'aime mieux les petits fours I les deux Lanause revenaient aux préoccupation! es.

on frËre Jean noua écrit de L^ssigny que son i^de dragons vient d'être mis k pied et qu'ils font vice dans les tranchées, jmme voua devez être inquiets I istrop, parce que Jean est & l'arrière avec le peloton cupe des chevaux ; seulement il a dix bétes à pan- |ue matin et il aimerait mieux, nous dit-il, être en l'ennemi.

^Louise de Grévannes et Thérèse delà Cbaultmontrèrent dans l'encadrement de la porte ; l'anlétait si grande que leur coUp de sonnette avait entendu.

i, grande et mince avec une petite tète qui sem- >elée tant ses lignes étaient fmes et pures, portait it ch&tain que des lotions d'eau oxygénée avaient une façon hardie et gentille. L'autre, Thérèse, d'une ;tite et mignonne, faisait l'elTet d'un de ces saxes UIcmagne nous encombra aux temps lointains où X raffola de l'art germanique baroque et prétenllles n'étaient ni l'un, ni l'autre, mais leur mise bizarre pouvait inspirer aux malveillants ce raplent qu'elles ne méritaient pas.

s'écriaient, à peine entrées :

lus avons un mariage à vous annoncer I 7t fit l'effet qu'un bâton produit dans une fourmi-

li ? dites vite ? Ne nous faites pas languir, ntes de l'elTet produit, les deux jeunes filles se teu milieu du cercle qui s'était formé autour d'elles, silencieuses pour agacer les autres.

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Tliérèse bientôt n'y put tenir et lâcha un nom.

— Marcelle.

— Marcelle ! Marcelle Mignard qui disait qu'elle ne se marierait jamais, qu'elle avait horreur du mariage ! Avec qui ? avec qui ?

Marie-Louise prit l'air important d'une personne documentée ;

— Elle épouse un de mes cousins, le comte de Saint- Paul.

— Ce grand blond qui allait dans le monde avant la guerre.

— Qui avait toujours Pair si triste.

— Justement.

— Eh bien ! mes chères amies, il épouse Marcelle Mignard qui a tout de suite 25.ooo livres de rente et qui en aura le double après la mort de sa grand'mère.

— Comment cela s'est-il fait ?

— Marcelle était infirmière . .

— Oh alors !

— ... A l'hôpital de Gaen ; elle a vu un matin arriver mon consin qui était, disait-on, aveugle et avait reçu dixhuit éclats d'obus dans un bras, le gauche ; il était sans connaissance et ce n'est qu'au bout d'une dizaine de jours qu'il a pu avoir conscience d'exister. Pendant ce temps, Marcelle sans le connaître, — • on avait mal orthographié son nom, — l'a soigné avec un admirable dévouement, passant les nuits quand il était plus malade, se donnant tout entière à le soigner, 11 avait le délire et lui parlait comme si elle eut été une fiancée à lui, Roselyne de Montrésor, morte avant la guerre. 11 parait que Marcelle lui ressemble beaucoup.

— Mais c'est un roman I

— Et un beau roman. Enfin, il revient à lui et s'aperçoit, se convainc qu'il ne verra plus.

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— Oh mon Dieu 1

— Marcelle assistait à cette résurrection décevante ; elle s*approche du blessé, lui parle et -soudain voit sa figure qui s'éclaire, — un rayon de vie dans cette face morte, — il lève la tête et semble aspirer l'air autour de lui... elle avait la même voix que Roselyne et portait le même parfum, oh I une pointe de verveine légère, ce' qu'on peut se permette au chevet des blessés...

— Elle a joué le rôle du fantôme.

— Vous conviendrez que ce n'est pas un personnage très flatteur pour une jolie personne comme Marcelle. Eh bien, elle Ta accepté par pitié d'abord, par dévouement ensuite, elle a fini par se laisser prendre à cette comédie. Un jour qu'il lui baisait les mains en répétant (( Roselyne » , elle s'est penchée, lui a dit à Toreille : a Je m'appelle aussi Marcelle. « Et c'est depuis ce temps qu'ils sont fiancés.

Lucie Cormier, pratique et un peu mâchante, demanda :

— Il n'a rien pour ainsi dire, rien qu'une petite rente que son oncle lui laissera en mourant. Ainsi c'est lui qui fi^it le beau mariage.

— C'est vraiment bien de la part de M*"* Mignard.

— Il est vrai qu'elle sera Comtesse, dit Alix.

— Bah I tout le monde est Comte aujourd'hui^ et après la guerre ça ne comptera plus du tout.

M. de Lénars écoutait ces propos avec un fin sourire pendant que ses yeux se posaient ça et là sur les choses, sur ces jolis visages de jeunes filles et surtout le temps qui changeait avec une rapidité déconcertante.

— Tiens, dil-il, un avion.

La lourde et légère machine faisait dans l'invisible son bruit sourd^ emplissait l'étendue. Mais les a goûteuses » ne levaient même pas la tète.

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Le peintre hausse doucement les épaules :

— C'est bien la peine d'avoir empiété le ciel pour qu'on ne fasse même plus attention à vous. Depuis que Taéro est devenu une machine à tuer on ne le regarde plus que comme une mitrailleuse. — Au revoir. Mesdemoiselles.

Il monte d'un pied alerte les marches du petit escalier intérieur qui conduit à son atelier. « Plus assez de jour pour mettre des touches de couleur » . L'électricité qu'il a d'un coup de pouce éveillée ne vaut rien pour cela. Il s*asseoit devant son chevalet, y pose une toile neuve et à larges traits d'un fusain s'efforce de camper l'attitude d'un soldat. Mais la rêverie distrait sa main et voilà qu'au bout d'une heure de travail il se trouve devant un garde français que conduit une nymphe bocagère. Le soldat est déjà très poussé, on devine des intentions de détails dans le harnachement, tandis que le profil de la femme est à peine esquissé mais charmant.

— Monsieur est servi, glisse Lucien en entrouvrant la porte de l'atelier.

Et le malheureux peintre au lieu d'un épisode de tranchée s'aperçoit qu'il a préparé un tableau de genre où la mythologie intervient conduisant un garde français de l'ancien régime.

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