LE JARDIN DBS OLIVIERS
ne soupçonna pas la lutte qui se déroulait dans Tesprit de son amie et s'imaginait suivre les phases du marché débattu entre la vendeuse et l'acheteuse. Soudain Yvette, voulant tenir l'approbation de celui qu'elle prenait pour un mari, lui lança :
N'est-ce pas, Monsieur, que Madame est ravissante
avec celui-là ?
Surpris, déconcerté, il hésita, ne sut que dire.
— Oui, oui, certainement, ce chapeau va très bien. Mais celles qui l'entouraient avaient compris et la jeune
fille devint toute rouge.
Quand elle partit, payaat et emportant sa coiffure, Antoinette regarda sa sœur avec des yeux sardoniques.
— Quand je te disais que ce serait M"" de Revel qui porterait les chapeaux de « JACQUELINE et COLETTE » .
Marguerite haussa les épaules.
— Allons, viens déjeuner. Ça fera plaisir à papa ; du reste, je n'ai pas eu le temps de le faire prévenir. W^ Odette voudra bien diriger le magasin en notre absence.
Et la grande suivit sa cadette.
Les repas étaient gais à la villa Persica. Marguerite les animait de verve renouvelée, de son imagination bouffonne des mots d'argot léger dont elle bigarrait son langage et qui faisaient éclater le rire large et content du père échappé aux préoccupations angoissantes de jadis. La belle salle- à-manger retentit encore de cette joie et les trois enfants de l'artiste purent encore se croire un instant revenues au temps d'avant guerre quand notre peine ou nos bonheurs ne dépendaient pas d'un communiqué.
Il fallait que cette aise s'extériorisât et les deux plus jeunes sentirent le besoin de la promener sous l'azur incandescent de ce beau jour, mais Marguerite avait son idée
et ne renonçait pas facilement aux projets qu'elle avait formés. Elle dit à Antoinette avait un accent d^autorité décisive :
— Nous allons sortir, Rosette et moi, nous passerons au magasin y mais toi, tu resteras bien tranquille ici, tu entends P
L'aînée exclama :
— Comment ! Déjà tu m*as empêchée de déjeuner làbas, tu veux encore... Tu sais pourtant quel travail il y a. Il faut absolument que je sois là.
— Il faut absolument que tu ne bouges pas du jardin où il fait frais et bon, tandis que rue Gontaut-Biron ce sera tout à l'heure une chaleur épouvantable. Rosette et moi nous te suppléerons et mettrons la main à l'ouvrage s'il le faut. Quant à toi, je te défends de sortir aujourd'hui.
Le peintre s'inquiétait.
— Ta sœur a raison, écoute ce qu'elle te dit. Tu sais que c'est pour ton bien, je t'en prie, ma chérie 1 "^
— Mais enfin je ne suis pas malade.
— Non certes, mais le docteur a bien recommandé que tu ne te fatigues pas pendant les temps chauds. C'est moi qui suis chargé de faire exécuter ses ordonnances et j'y tiendrai la main. Antoinette, je t'en prie, ne quitta pas ton vieux papa. Passons une bonne journée tous les deux ensemble. Je. ne te vois plus, tu sais, avec tes chapeaux.
— Mes chapeaux, c'est ma vie.
— C'est bien pour ça, dit Rose, qu'il faut le conserver.
— Oh ! est-ce que je suis en danger ?
— Non, mais il ne faut pas t'y mettre et le travail t'est ^ interdit dans ce moment-ci.
I Elle poussa un profond et douloureux soupir.
— Oh ! alors c'était bien la peine de monter une succursale ici, de quitter Paris, de dépenser tout cet argent.
— Allons, ne fais pas le vieux grognon. Nous allons
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passer rue Gontaut-Biron, nous ferons tout ce qu'il faudra et nous reviendrons te le dire.
Elles s'envolèrent et malgré l'inquiétude on entendit réclat de leurs voix et de leurs rires dès qu'elles eurent franchi la porte.
Albert de Lénars se tourna vers sa fîUe.
— Il y a dans le jardin un petit bosquet où Ton a toujours très frais, c'est là que je fais ma sieste tous les jours. Mais tu vas t*enuuyer si je dors.
— Pas du tout, quoique je sois prisonnière, j'ai bien, je crois, le droit de lire un peu.
11 s'installèrent et le peintre enfonça ses membres paresseux dans la paille bruyante d'une guérite pendant qu'Antoinette d'un mouvement léger du pied faisait basculer un rocking chair.
Ils alternèrent quelques phrases et tout d*un coup le père laissant rouler sa tête sur le coussin à raies rouges ferma les yeux. Aussitôt un doux sommeil le saisit et Antoinette le regarda avec une tendresse compatissante. Pauvre père, comme il semblait fatigué de vivre et combien ses traits détendus par l'inertie accusaient d'ancienne^ souffrances et de lassantes fatigues ! Le nez un peu pincé, comme dans la mort, par l'emprise du sommeil s'élevait mince et fin sur la barbe grisonnante qu'il ne rasait plus et les lèvres entrouvertes laissaient passer un sifflement sourd qui se confondait avec les sons de la brise marine murmurant dans les branches. Une sueur légère brillait au coin des tempes et posait comme un vernis sur les cheveux argentés.
— Pauvre papa; pensa-t-elle . comme il a vieilli. Lui qui paraissait si jeune il y a deux ans seulement.
Lucien s'approchait et elle lui recommanda par signe de ne pas faire de bruit.
— C'est M. Henri de Revel qui désire voir Mademoiselle, souffla tout bas le serviteur.
— Dites-lui de venir ici, mais tout doucement. Monsieur dort.
Elle se levait en même temps du fauteuil à bascule et s'avançait vers le visiteur dont maintenant la taille se dessinait sur le vert des pelouses. Un coup d'œil jeté sur le vieil homme endormi donna au nouveau venu Texplication des gestes de la jeune fille recommandant le silence et sans un mot il la suivit /lans une autre partie du jardin où de grands hêtres élevaient leurs troncs*droits et lisses.
Elle émit, très naturelle, tandis qu'il semblait assez embarrassé :
— C'est gentil à vous d'avoir trouvé la villa. Mais sans doute on vous a donné l'adresse au magasin.
— J'en viens ; c'est votre première, M"* Odette, je crois, qui m'a indiqué le chemin.
L'inutilité banale de leurs paroles les frappa en même temps l'un et Tautre. Mais Antoinette ne voulait pas s'en tenir là.
Elle dit :
— Je vous remercie de nous avoir amené une cliente, M"' Leberger est-elle contente de ses acquisitions ?
— Je ne sais, je l'espère.
— Elle est fort jolie et tout doit bien lui aller.
— Je vous avoue que je n'ai jamais regardé Annette au point de vue de la beauté.
— Vous l'appelez Annette, vous êtes très lié avec *■ elle ?
— C'est une camarade d'enfance. Son père est un vieil ami de ma famille.
M. de Lénars en ce moment poussa un rauque sou pif
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qui pouvait passer pour un ronflement e t l'osier de sa guérite en craqua sous lui comme une litière.
— Papa fait sa sieste, dit-elle, Pair de mer lui réussit à merveille.
— Mais vous même P On m'a dit au magasin que vous ne veniez pas parce que vous étiez un peu fatiguée.
— Ce sont des idées que Marguerite ne forge. Je me sens très bien au contraire.
— J'en suis bien heureux.
Antoinette demeura un moment silencieuse, puis prenant un grand parti :
— J'ai trouvé M^'' Leberger très gentille et très bien élevée, affirma-t-elle.
Elle dut comprimer les battements de ^n cœur pour adresser cette question.
— Voulez-vous permettre à une vieille amie d'être très indiscrète P
— Certainement, chère amie :
— Eh bien, vous êtes lié d'enfance avec M"* Leberger» vous me l'avez dit. — Est-ce un mariage qui se prépare P — Il me semblerait tout indiqué P
Henri de Revel resta un moment suffoqué. Il regarda celle qui l'interrogeait et répondit en hésitant :
— M"* Leberger serait évidemment un parti très avantageux pour un pauvre ofBcier, complètement ruiné,
mais...
— Mais quoi P
— J'avais formé d'autres projets, j'avais conçu d'autres espérances, je n'ose plus les dire aujourd'hui.
Elle céda au désir impérieux d'écouter au moins répéter les mots d'amour qu elle n'avait entendus que dans un délire de fièvre et murmura d'une voi^ indistincte :
— Dites-les.
-^ Vous me le permettez ? C'est la première fois que
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j'ai l'audace de yous parler à cœur ouvert. — Maïs vous avez certainement deviné depuis longtemps les paroles que j'ai retenues jusqu'ici. Vous avez compris le sentiment qui dominait toutes mes pensées et tous les actes de ma vie... L'abbé de Saint-Evremond a dû.. vous transmettre mes confidences, je l'ai autorisé à le faire.
— L'abbé m'a parlé en effet...
— Vous a-t-il raconté qu'au moment môme où je sortais vivant du tombeau, au moment où mes yeux revoyant le jour se remplissaient de nuit, je lui ai parlé devons, je lui ai appris le sentiment profond, immense, le sentiment d'amour infmi qui remplissait mon cœur. Je ne me suis jamais permis de vous le déclarer si franchement si ouvertement ; cependant vous ne pouvez l'ignorer, il me'semble. Est-ce que vous savez tout cela, Antoinette.
C'était la première fois qu'en parlant à M"* de Lénars, il se servait de ce prénom si doux, si caressant et sa voix trembla d'émotion et de tendresse en le prononçant. Elle sentit le même trouble et dut se détourner un moment pour voiler son émoi. Mais une pensée amëre venait de traverser l'esprit de l'amoureux, il reprit, modifia : '
— Et c'est en cet instant où je me laisse aller à vous dire... la vérité, que je sens toute l'imprudence, toute la folie coupable de ce que je viens de vous avouer.
Elle demanda d'un accent si doux et si tendre, que malgré l'intensité de leur agitation, tous deux en furent remués comme quand l'âme, cachée par la rigidité des convenances, se décèle et se produit au jour.
— Pourquoi ?
— Parce qu'au monaent même, au seul moment où je puis vous dire que je vous aime...
Elle sentit la force décisive de ce mot trop mal employé
souvent mais qui vibrait alors d'une passion sincère et
k^ puissante. Le jardin tourna autour d'elle et elle dut
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s^appUyer au tronc d'un des hêtres pour ne pas vaciller. Il poursuivit :
— Au moment où vous savez enfin toute ma tendresse et tout mon désir, je sens Tefiroyable certitude de ma ruine, de mon impuissance à vous offrir une situation digne de vous. Oh I ne protestez pas. Je connais votre générosité et votre courage. Vous en avez donné des preuves, mais est-il permis de vous proposer une vie de misère ^t de privations : est-il honnête de vous dire : j'étais riche et je n*ai plus rien ; je n'ai pas su parler quand je pouvais vous offrir une existence belle et heureuse ; je Tose maintenant quand je suis un pauvre, réduit à vivre d'une maigre solde ou obligé dé travailler pour vous faire une situation acceptable.
— Qu'importe cela ?
— Qu'importe ? Vous ne . savez pas ce que c'est que la misère.
— Si, affirma-t-ellO) avec un triste sourire.
— Oui, sans doute» vous me recevez dans Je jardin d'une villa ravissante, vous êtes entourée de luxe, rien ne vous manque* Mais que demain votre beau-frère perde sa fortune, que Ses usines brûlent, que les grèves le ruinent... supposez une chose odieuse mais possible après tout, — tout est possible en ces temps-ci, — que des mésintelligences vous éloignent du nouveau ménage... tout sera changé.
La fierté d'Antoinette se cabrait.
— Comme vous avez peur de la pauvreté !
Ce lieu d*angoisse et de ravissement était pour elle depuis le commencement de cet entretien comme le jardin de Gethsémané où Jésus souffrit dans une douceur éperdue sa passion de doute et de défaillance. Il parut à Antoinette qu'un ange traversait l'air portant le calice de réconfort et de consolation, car Henri venait de répondre :
— Pas avec vous, mais pour vous ; pour ma mère et pour vous.
— Ah ! je ne pensais plus à votre mère.
Un profond et soucieux silence suivit ces mots.
— Ecoutez, Henri, vous venez de me parler franchement. Il faut le faire encore. D*après ce que vous venez de me dire c'est un mariage que vous me proposez.
— Oh I ce serait mon plus cher désir !
— Ne nous attendrissons pas. Pour ma part je ne verrais pas d'objection à vous faire, or...
Elle repoussa les mains prêtes à saisir les siennes.
— Pas si vite... Avec a Jacqueline et Colette » quî commencent à prendre et qui seront d'un bon rendement, avec ce que vous aurez comme solde ou comme appointements, nous pourrons vivre, mais il y a Madame votre mère.
— Ma mère ?
— Ah ! nous n'y avions pas pensé I — Songez qu'elle est habituée à une assez grosse fortune, qu'elle a mille besoins de bien-être, de CQnfortable, de luxe même, qui ne peuvent lui manquer sans la faire souffrir ; songez qu'elle n'est plus jeune... Non, décidément je ne puis accepter votre sacrifice.
Ce n'est pas un sacrifice.
— C'est le plus grand, car vous renonceriez même à votre devoir.
— Voyons, Antoinette, il est impossible que, après ce que nous venons de dire, maintenant que vous connaissez mes sentiments, nous en restions là.
— C'est très possible et même nécessaire.
Il la.vit^ ravissante, inaccessible et sur le point de lui échapper pour toujours. Un moment pouvait décider du bonheur de toute sa vie, allait-»il le laisser passer. Il ouvrit les bras pour retenir cette chimère, mais d'une tape lé-