‹ Jacqueline et Colette: romanChapitre 35 sur 40 · LB JARDIN DBS OLIVIERS · texte numérisé non relu

LB JARDIN DBS OLIVIERS

gère la jeune fille écarta les mains frémissantes, et s'enfuit rapide vers le fauteqil de son père qui sortait de sa sieste.

Revel ne tenta pas de la suivre ; tro pému pour parler, il passa devant le^' peintre en soulevant son chapeau et disparut.

Quand Marguerite et Rose revinrent, elles trouvèrent leur sœur couchée, endormie d'un lourd sommeil. Albert de Lénars assis autour d'elle la regardait dormir immobile et blanche. La même idée vint en même temps aux sœurs enclines par l'ambiance moderne aux suppositions tra> giques ': elle est morte ! Et le regard qu'elles échangèrent posa un instant, cette question terrifiante. Le peintre crayonnait au fusain sur un carton : avec la rapidité électrique de la pensée, cette autre leur vint encore.

— Est-ce qu'il dessine son profil de morte ?

Pourtant à l'aisance du mouvement de main leur recommandant le silence, elles se rassurèrent, — les sentiments successifs n'ayant pas duré le quart d'une seconde — et s'approchèpent de la couche avec des pas amortis.

— Qu'est-ce qu'elle a encore ?

Le peintre les entraîna d'un geste vers la fenêtre ouverte sur la terrasse ; ils chuchotèrent :

— Toujours la même histoire .1

— Comment P

— Cet Henri de Revel est venu pendant que je faisais ma sieste. Nette Ta reçu dans le jardin. Ils ont dû causer longtemps. Quand je me suis réveillé, j*ai trouvé votre sœur debout devant moi, pâle comme un linge. Elle suffoquait, pouvait à peine se tenir, je lui ai fait boire un peu d'eau sucrée et je Fai couchée. Depuis elle dort comme assomée. — C'est insupportable à la fin si chaque fois qu'elle voit cet individu, elle a une crise. — Je finirai par interdire la maison à M. de Revel.

— Ils ont eu sans doutç une explication au sujet de cette jeune fille.,.

— Enfin, — oui ou non, — est-ce un prétendant ? Si elle Taime, qu'il me la demande et je la lui donnerai ; mais ce n'est pas une vie, cela. J'ai fait avertir le docteur, il sera là dans un instant. Que lui dire. — J'ai ^ussi écrit à Dusser en le priant de venir ici d'urgence.

Malgré lui, ses yeu?: se portèrent sur rébauche commencée et les deux sœurs saisirent son regard* t«es lignes du profil se prononçaient avec une pureté ni touchante que des larmes attendries en vinrent à leur3 yeuy.

— Comme elle est jolie I

JLft voix de Lucien filtrait à travers la porte.

— C'est un monsieur de l'ft mairie qui deman4Q à parler k, M^^* Marguerite.

— Un monsieur de la mairie !

— Que peut-il me vouloir.

— Va voir ce que c'est, chérie.

lia jeune fille descendit lestement l^s marches de l'escalier et se trouvai dans le hall d'entrée en face d'un homme âgé, qui avait pris officiellement un air ftffligé et qui lui demanda :

— C'est bien à M"'' Marguerite de ténars que j'ai

l'honneur de parler.

— Oui, Monsieur. — Qui y a t-il ?

— Je suis chargé, Mademoiselle, d'une mission douloureuse au sujet de laquelle je m'empresse de vous adresser mes sincères condoléances.

— Vos condoléances I — Mais de quoi s' agit-il donc?

— N'avez-vous personne au front -qui vous intéressé spécialement P

Cette question fit refluer aux joues de Marguerite tout le sang de son cœur.

— Mais si, certainement. C'est donc une mauvaise nouvelle ?

■ — Vous en jugerez. Mademoiselle. — Dans la dernière offensive delà Somme le X* corps a donné tout particulièrement. . .

— Ah mon Dieu, je commence à comprendre.

— L'hôpital militaire d'Amiens a reçu un nombre considérable de blessés parmi lesquels un, assez grièvement atteint, sur qui les infirmiers trouvèrent une enveloppe cachetée à votre nom avec cette mention : — En cas de mort ou de blessure grave prière expresse de faire parvenir cette enveloppe. Cette lettre adressée à Paris, vous y a suivi comme vous le voyez, mais la mention qu'elle comporte a fait qu'on nous l'a transmise . Dans ce cas là notre devoir est de porter nous-mêmes cette nouvelle aux intéressés. Vous êtes sans doute parente du blessé.

— Oui ; je vous remercie. Monsieur. Je suis très touchée...

En quelques mots hachés d'émotion elle remercia le personnage officiel^ saisit la missive et s'enfuit pour lire dans l'ombre grandissante du jardin.

Voici ce que disait ja petite écriture cursive, Pécriture commerciale qu'on pouvait s'imaginer tracée en hâte sur des genoux que la boue n'avait pas épargnés et qui, séchée, sablait le papier de tâches jaunâtres.

lA

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— Mademoiselle, quand vous recevrez cette lettre, la seule excuse à mon importunité sera ou qu'elle vous viendra d'un mort ou qu'une blessure grave en aura provoqué Tenvoi.

Dans Fun et l'autre cas cette circonstance me vaudra peut-être une minute d'attention de votre part. On attaque demain à la pointe du jour et les combats qui se sont succédés ces temps-ci ont été si meurtriers, qu'on ne sait vraiment ce qui peut résulter d'un nouvel engagement. On a le droit, je pense, d'adresser un souvenir, qui sera peut-être le dernier à ceux qu'on aime. . . Je m'aperçois en écrivant ce mot que j'outrepasse vraiment la liberté qui est départie aux mourants de tout dire, mais puisque cette liberté peut, d'un moment à l'autre, m'être permise, je veux en user. Après tout si vous ne recevez jamais cette lettre, vous ne pourrez pas vous en fâcher, — comme dit M. de Lapalisse — mais j'aurais eu le bonheur de crier à une oreille qui n'entend pas, les mots dont mon âme est pleine et qui tourbillonnent en ce moment sur mes lèvres, comme dans mon cœur. Je vous aime, mademoiselle Marguerite, ne faites pas attention, c'est un mort ou un mourant qui vous parle^ je vous aime et jamais, je crois, un sentiment aussi pur, aussi profond, n'aura autorisé un homme à prononcer ce mot dont vous sentirez, je le sens, la force et la sincérité. Le jour où je vous ai rencontrée dans l'avenue de Yilliers, où j'ai eu l'aplomb de vous suivre, je ne songeais jamais à ce qu'un hasard allait m'offrir de nouveau et de définitif. J'étais un pauvre garçon assez inconscient pour être heureux, assez distrait par la vie, par la jeunesse, par l'amour du gain pour oublier tout le sérieux et toute la beauté du devoir. Je marche derrière une jolie personne... Je la retrouve une heure plus tard traversant une chaussée. En ce moment vous traversiez une flaque de soleil et par une singulière sugges-

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tion d'idées — moi qui suis pourtant bien loin d'être un poète, — il me sembla jque vous étiez descendue par les degrés de ce rayon pour vous poser devant moi comme un ange de lumière. En une seconde sous rinten^sitédeTastre je vis flamber en vous la bonté, la douceur, la pureté de la jeunesse. Toutes les joies semblaient émaner de vous et toutes les tendresses s'y concentrer. Je ne. pus résister à Tenvie d'accompagner l'harmonie de vos mouvements, la perfection de votre marche, jusqu'aux petits mouvements de dépit et d'impatience qui faisaient frissonner par moments vos épaules et donnaient à vos petits pieds une allure plus rapide et plus nette. Je vous suivais comme oîi suit son chemin, comme on va vers son destin, sans but, sans intention, sans espoir et quand après vous avoir bien ennuyée par mon obstination têtue, je vous vis disparaîtra dans le magasin de la rue Godot de Mauroy, il me semble que je sortais d'un rêve et je me demandais ce que j'étais venu faire dans ce quartier inconnu. Je regardais autour de moi avec l'effarement d'un homme qui se réveille et se trouve tout d'un coup transporté dans un lieu que l'enchaînement de son sommeil n'avait pas prévu. Je remarquai le magasin où vous étiez entrée et je surpris le tremblement des mousselines de la montre. Vous étiez là. Vous étiez donc marchande de modes... comme je l'étais moi, de chapeaux en gros... Mais alors nos conditions étaient égales, je pouvais réaliser le rêve qui maintenant se formulait en. réalité dans mon esprit. Je dus faire intervenir toute ma volonté pour m'obliger à m'éloîgner à de la maison où ces mots Jacqueline et Colette me paraissaient des expressions de paradis. Je ne dormis pas de la nuit, roulant dans ma tête toute une dispute d'idées, de désirs, de volontés qui tour à tour se 'combattaient et s'affermissaient. J'ai toujours vécu seul, étant orphelin dès mes premières années et cette solitude que j'avais

longtemps considérée eomiâe un malheuri mg paraissait douce à cette heure où je songeais cjue je pdurrall la peupler...

MM" de Lénars fut arrachée à l'attention où la plongeait cette lecture paf l'importtinité des cris : Marguerite^ Marguerite r qui la suivaient jusque dans Tombrê du jâtdin» Elle tressaillit Yioleifinient. Nettd était-elle plus mel P Elle se hâta d'achever de lire en disputant les lignes à l'obscurité. Mais elle accourait tout en essayant de déchiffrer les caractères et trouva Rose qui annonçait :

(( C'est servi » et demandant inquiète :

— Qu'est-ce qu'on te voulait de* la Mairie?

— Dis à papa que ce n'est rien. Une formalité pour le magasin. Mais tu m'as fait peur. Comment va Nette?

— Elle se lève ; elle dînera avec nous* Lé Docteur est venu ; il dit qu'il ne faut pas paraître îaire attention atout cela. Les nerfs pourraient prendre le dessUs. N'aie Pair de rien.

Le repas fut moins gai que celui du matin. Les deux coeurs étaient agitées par leurs pensées et si l'aînée ne pou- V ait s'empêcher de retracer leS incidents de la scène avec Henri, la seconde sentait dans son corsage les plis de la lettre qu'elle n'avait pu terminer et dont pourtant elle pouvait deviner la conclusion. Mais cette cenclusion était une alternative terrible : la mort ou la blessure, grave.

Les deux autres convives étaient inconsciente de ces angoisses et pourtant finirent par en subir l'impression. M. de Lénars dit d'un ton de reproche :

— Vous êtes bien silencieuses ce soir^ mes petites èhéries, il n'y a que Rose et moi qui parlions*

Marguerite saisit la balle à sou bondissement.

— J'ai Une affreuse migraine ; papa je te demande la permission d'aller me mettre au lit.

280 JÀCQUBLINB BT GOLBTTB

Elle tendit un front languissant à son père, à ses sœurs et dès qu'elle fut dans sa chambre lut encore sa lettre à la lueur de l'électricité.

Cette lettre continuait par le récit de l'entrevue ave Antoinette, par la brusquerie des reproches qui avaien assailli Tembusqué, par la résolution qui s'en était suivie et son départ pour le front. Il disait son émotion et sa reconnaissance quand il avait reçu les lignes d'adieu de la jeune fille et finissait par des protestations où à travers des formules quasi commerciales perçant une sensibilité émue et comme le secret espoir, bien vague et bien informulé de revoir un jour s'il échappait à la mort, celle pour laquelle il allait de tcnit cœur donner sa vie.

La jeune fille fondait en pleurs quand Antoinette entra brusquement dans sa chambre disant :

— Et cette migraine ?

Mais elle s'interrompit en voyant le visage de sa sœur plein de larmes et sa poitrine secouée de sanglots tempétueux.

— Qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi pleures-tu ? Qu'est-ce qu'on t'a apporté de la Mairie P

Sans parler, Marguerite lui tendit la lettre que Tainëe parcourut d'un trait.

— Pour que j'aie reçu cela il faut que Julien soit mort ou dangereusement blessé ! Comment le savoir ?

— Mais il doit y avoir un mot de l'administration .

— C'est vrai je l'avais oublié.

Elle tira vivement de sa blouse une enveloppe jaune aux indications d'imprimerie.

— L'homme de la mairie m'avait remis cela en même temps que cette lettre ; j'ai la tète perdue, je ne m^en souvenais plus. Elle lut : u Le médecin chef major de l'hôpi-

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tal militaire n® 1 23 a l'honneur de porter à la connaissance de M"* Marguerite de Lénars que le soldat Lepol Julien 4** bataillon 5® compagnie du '* régiment d'infanterie est en ce moment soigné dans son service pour une blessure reçue pendant FoSensive du a 3 dernier et qui a déterminé des accidents traumatiques sur Tissue desquels il fait toutes réserves.

Le présent avis pourra servir au destinataire pour obtenir les saufs-conduits nécessaires.

Ses sanglots redoublèrent.

— C'est moi qui suis responsable ; c'est moi que le fais mourir.

Elle se leva, mue par une décision soudaine.'

— Cette lettre a déjà eu du retard. Il n'y a pas une minute à perdre, il faut que je parte pour Amiens.

— Mais, ma chérie, que dira-t-on ? Tu ne peux pas la ire ce voyage toute seule.

— Avec ça ! Me prends-tu pour une M"" Leberger ?

— Mais comment prévenir papa P Et le permettrat-il ?

— A quelle heure y a-t-il un train ce soir ?

Anxieuses elles se plongèrent dans les complications

d'un indicateur.

— Je vois là un rapide qui passe à 20 heures i5 àCaen, je vais m'informer à la gare et si c'est exact, je serai à Gaen en une heure. /

— Sans rien dire ici P Papa sera furieux.

— Vous lui expliquerez. Il faudra qu'il sache.

— Tu sais que c'est très compromettant, ma chérie, as-tu bien réfléchi ? Ce garçon ne t'est rien, en somme.

— Mais pour lui je suis tout, lis sa lettre, ça vaut bien qu'on se dérange.

Les larmes séchées, elle hâtait ses préparatifs, enfouis-

sant un peu au hasard dans un éac ses objets dç loiletie les plus indispensables*

Quand elle fut prête ;

— - Voilà j je pars* Tu raconteras à papa ce que tu voudras. Explique-lui cela gentiment^ tu sais comment ïi faut s'y prendre avec lui. Mais je voudrais bien embras* ser Rose

— La voilà.

La jeune femme fut au courant en detix mots pendant que ses sœurs l'entraînaient dans la direction de la gare ; 20 minutes plus tard, Marguerite, lestée de renseignements, hélait un taxi qui bientôt disparaissait dans la direction du chef-lieu.

— Guitte est folle ! Ce garçon qu'elle a vu trois fois dans sa vie.

— C'est ça qui ne va pas être commode à expliquer pour papa.

— Pauvre père qui était tranquille. Quel tintouin.

— Sans compter celui que je lui donne, moi-même.

A table, M. de Lénars demanda soudain :

— Alors, Marguerite n'est pas là. Elle ne vient pas dîner? Qu'est-ce que c'est que cette nouvelle histoire ?

— Ce n'est pas une histoire papa. La vérité c'est que ta fille est partie pour Paris.

— Gomment ? Sans me prévenir, sans ma permission ? Tu es folle I

— On l'a rappelée à l'hôpital d'urgence. Il parait qu'on avait besoin d'elle.

— Elle ne m'a même pas dit adieu. Tout ça, se sont des blagues. On me cache un tas de choses, et vous vous entendez toutes.

— Elle n'avait que cinq minutes pour prendre son

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train. S'il avait fallu^te dire adieu, elle Taurait manqué sûrement.

— Vraiment, on a trop pris l'habitude de me compter pour rien. Et toi, au moins, ma grande, comment te senstu?

— Oh ! beaucoup mieux, papa. Je respire librement. C'était une question de nerfs.

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