L'INATTENDU
Marguerite de Lénars arriva le lendemain matin à Paris. Elle prit un taxi et se fit conduire à la gare du Nord. Un train partait pour Amiens à midi 25. Elle eut le temps de louer un eabinet dans un lava tory pour faire sa toilette et de prendre son billet après avoir' rempli les formalités exigées pour son sauf-conduit. La lettre de rhôpital aplanissait tout. Elle mangea deux sandwichs acquis au buffet, but un verre de bière et se livra au mouvement de Texpress.
A mesure que la locomotive l'entraînait, elle voyait se dérouler un pays qui assez rapidement changeait d'aspect et prenait un air de désolation et de désordre. « Les barbares ont passé par là », pensa-t-elle. Même le cours de rOise lui parut attristé. Cependant des pécheurs à la ligne y jetaient leurs hameçons d'un geste d'attente lent et résigné. La station de Creil, « régulatrice» était encombrée de troupes permissionnaires, allant ou revenant, officiers actifs et pressés, convois de ravitaillement alourdis de caisses de ravitaillement, d'autres chargés de sacs de terre.
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Elle se trouvait seule de femme dans un vieux compartiment sans couloir rempli de gradés. Après Greil, la Picardie accusait sa nature grasse et ses champs argileux. Mais elle manqua jeter un cri de douleur en découvrant les ravages et les dévastations du pays. Les maisons éventrées, les arbres coupés, les enclos et les jardins ravagés. En arrivant à Amiens, malgré l'émotion que lui causait l'idée de sa prochaine entrevue avec Julien, — s'il était encore vivant, mon Dieu I - — Elle fut bouleversée en se trouvant mêlée à un flot d'arrivants. C'étaient des habitants expulsés qu'un convoi déversait sur les quais.
M^'"" de Lénars eut malgré elle un sursaut d'horreur en se sentant prise dans cette foule. Une vieille femme, très vieille, passa contre elle, tenant un enfant dans ses bras. Les signes de commisération de ceux qui l'entouraient attirèrent l'attention de la jeune fille qui jetant les yeux sur l'enfant eut l'impression d'une poupée inerte transportée. Une voix murmura près d'elJe :
— Il est mort.
Et soudain elle eut conscience qu'elle venait de croiser un petit cadavre.
La voix continuait :
— C4'est son petit-fils, ïa pauvre vieille. L'enfant d'une femme qud les Boches ont emmenée comme a ordonnance )) qu'ils disent. Il est mort dans le train, à côté de moi, de privation et de misère. Tout à coup sa figure s'est contractée, il a cherché de l'air ; sa petite bouche s'est tordue et sans pousser un cri, j'ai vu sa petite tête devenir molle. Il y avait douze heures qu'on n'avait pu lui donner une goutte de lait.
La femme qui parlait ainsi était haute et forte, coiffée d'un chapeau où des fruits artiiiciels se posaient en désordre. On sentait que cette coiffure avait été arrachée d'une armoire et plantée sur la tête dans une précipitation
d'afîblement. Gomme la voyageuse Técoutait, elle continua :
— Voilà des gens, ces boches, qui vivaient depuis près
de deiix ans avec nous. Bien sûr, on n'était pas c^imarades ni amis, mais enfin on avait fini par s'habitqer les uns aux autres. Ils caressaient les chiens et les enfanta, on ce rendait mutuellement de petits services. Tout d'un coup, il y a quelques jours, nous apprenons qu'ils ont déguerpi, que les Français arrivent. Alors sans Texcuîje d'une consigne, sans un mot d^ regret, en riant d'un mauvais rire, ils vident nos maisons, raflant let filles dç i6 à 30 fins, et puis mettent le feu partout ; ils nous avaient rassemblées, — ce qui restait — , pour voir flamber, et à mesure qu'un brasier s'allumait, ili s'amusaient, ils nous regardaient. — Ça V0U5 çmbête hein ? qu'ils diraient. — Mais pas une n'a réppndu, pas une n'a eu une larme en voyant brûler nos logis, non mQubles... Ça leur aurait fait trop de plaisir.
Marguerite lui serra la main et reprise par l'idée qui la
dominait, sortit de la gare, s'orienta, découvrit une voiture et se fit conduire à l'hôpital. Guidée par se? souvenirs et accréditée par 9a carte d'infirmière, elle fut vite admise dans les salles et se trouva en face du major qui commençait sa visite du soir.
— Julien Lepol, Madame ?
L'hésitation .à répondre suspendit la vie chez la jeune fille ; le chirurgien sembla se consulter puis après une minute d'éternité, répondit ;
— Lepol Julien. Amputé de ce matin. Salle n** 3, — ► On va vous mener. Madame. Excuseas-moi, je n'ai pas une
minute.
Il passa et Marguerite suivit une infirmière qui lui donnait des détails en langage technique :
^ — La résection de Pos a été très habilement pratiquée
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par le major qui est un opérateur de premier ordre. — Température 38^,6 ce qui est presque de Tapyrixie étant donné le choc opératoire. — Le blessé repose, faîtes attention à ne pas le réveiller, madame.
Elles pénétraient dans une salle vaste où des rangées de lits étaient occupées par des têtes barbues et d'abord r inquiète ne distingua pas celui qu'elle était venue chert clier. Il fallut que la guide, un peu surprise, lui désignaune couche abritée par des paravents. Alors seulement, Marguerite reconnut la tète ronde et rose dû jeune homme dont les joues creuses disparaissent sous une barbe blonde commençante, Marguerite reçut un coup au cœur en mesurant Tabtme qui séparait ce blessé àh brillant embusqué dont elle avait dû jadis subir Timportunité.
Un moignon entouré d'un linge où le sang avait mis Sa rouille reposait sur le drap et les paupières fermées s^abaissaient sur des yeux autour desquels la fatigue et la souffrance avaient creusé un cercle violâtre.
— Qu'est-ce qui lui est arrivé ? Je n'en sais rien. J*ai reçu Tavis du major seulement hier et ttie voilà.
L'autre répondit d'une voix blanche où Ton sentait percer un peu de rancune pour celle dont le costume élégant et le retard faisait supposer de rindilFérence.
— Les brancardiers l'ont ramassé dans le bois de 8ommecourt ; ils n'ont pu le retrouver que a4 heures après l'attaque, de sorte que sa blessure se présentait dans de mauvaises conditions quand on Ta apporté ici. Ce matin on craignait des complications. Alors le major a décidé de procéder à l'amputation .
La jeune fille était si troublée, qu'elle demanda :
— Quel bras ?
— Hélas t Vous voyez bien : le droit. — Pauvre jeune homme 1 A son âge.
— C'est affreux !
288 JACQUELINE ET COLBTTE
Des larmes g^onflèrent les paupières de Marguerite et elle pensa :
— C'est moi qui lui coûte un bras. — Me le pardonnerat-il jamais !
Cet entretien chuchotté et peut-être la voix de la jeune fille» distinguée à travers la confusion cérébrale, firent faire un mouvement au blessé et ce mouvement s'exprima par une plainte.
Elles se penchèrent sur lui.
— Voulez-vous boire P demanda la jeune fille, d'une voix basse et tremblante.
Cette offre ou plutôt le souffle léger qu'il sentit sur ses lèvres éveillèrent tout à fait ses yeux qui s'ouvrirent et s'animèrent en rencontrant le regard appuyé sur les siens.
— Vous I — Vous ici ?
— Vous voyez, dit-ellesimplement, j'ai reçu votre lettre et je suis venue.
— Vous, répéta-t-ily pendant qu'une sérénité délicieuse se répandait sur l'ensemble de ses traits.
— Ne bougez pas. Ne parlez pas, commanda l'infirmière. — Madame va rester près de vous, — vous pouvez, Mame P — mais il ne faut pas que vous vous agitiez.
— Je vous promets. — Vous voulez bien rester un peu. Mademoiselle P
— Je ne bougerai pas. Mais il faut que vous dormiez encore.
La nuit de l'opéré s'était passée assez bien et M"® de Lé nars avait pu pendant le sommeil de Julien régler sa sU tuation avec le major et l'administration. Sa carte de la Croix-Rouge l'avait fait admettre comme infirmière bénévole et, au matin, vêtue du costume blanc obligeamment prêté par une autre, elle voletait et virait déjà dans les salles, s'arrêtant près de l'un près de l'autre, mais revenant toujours au lit où Tamputé dormait d'un sommeil calme
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et profond. A ses moments d'inaction, elle s'asseyi^it près de la couche, contemplait ces traits qu'elle connaissait si peu et cherchait leur signification.
Etait-ce sous ce front assez banal qu'était né cet amour manifesté dans la dernière lettre, cet amour exprimé — et prouvé *— avec une tendresse si parfaite et si rare ? Etaientce ces traits qu'elle ne pouvait s'empêcher de trouver un peu simples qui avaient pu concentrer et ressentir les sentiments délicats et tendres qu'elle connaissait. N'était-ce pas plutôt elle-même qui avait agi sur la statue presqu'informe, Tavait animée et vivifiée P Elle se rappela le mythe de Pygmalion qu'Albert de Lénars aimait à conter et que Rousseau a si curieusement mis en scène, sentit quelqu'orgueil à s'imaginer qu'elle avait créé Galathée...
En ce moment un soldat convalescent qui faisait les fonctions de vaguemestre s'approcha et lui remit une lettre où elle reconnut l'écriture large et régulière d* Antoinette.
c Tu penses, ma chérie, si ton brusque départ a étonné tout le monde ici même Rosette et moi qui étions dans le secret. Papa ne pouvait en revenir et répétait comme d'habitude : « On me cache tout. Je ne sais jamais rien. » Naturellement je ne trouvais pas grand'chose à répondre. Alors Rose, — tu sais comme elle est franche toujours — a tout raconté à papa qui a d'abord été indigné de cette histoire extraordinaire, nous a demandé vingt fois si c'était sérieux, si tu savais bien ce que tu faisais, si tu te rendais bien compte... etc., etc. y tu l'entends d'ici. Je lui ai expliqué comment tu avais fait un soldat d'un' embusqué, quels scrupules de conscience tu avais, la lettre que tu avais reçue, et qui t'avais décidée à ce voyage... je renonce à te dire les exclamations dont ce récit était ponctué. Papa n'était pas content, je te l'avoue franchement. Alors il m'a dit : ta sœur est une inconsciente et une folle,
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mais* je veux savoir entre les mains de qui elle a été se mettre, ce peut-être un bandit, ce peut-être un assassin qui l'attire dans un piège. Il n'est peut-être pas blessé du tout. Son nom. J'exige que vous me disiez son nom. Nous n^avions aucune raison de ne pas lui obéir et nous avons décliné le nom de ton... protégé, quand nous avons vu la figure de papa se concentrer, c Lepol, nous dit-il, attendez donc, Lepol. — Je connais ce nom-là. Où Tai-je entendu P » Puis tout d'un coup : « Ce doit être un homme de a8 à 3o ans. Lépol, mais c'est le neveu de la Marquise, Je ne vous en ai jamais parlé parce que ça ne m'est pas venu. Et d'ailleurs, elle n'y tenait pas ; mais Lepol, il doit s'appeler Jules ou Julien... Notre étonnement était semblable à celui où tu dois être plongée toi-même en lisant ces lignes y mais notre père, maintenant que la bonde aux souvenirs était partie, allait, allait...
Enfin il parait que M"^* de Blaru, du temps qu'elle s'appelait Jacqueline Rouvroy, avait une sœur, Colette, qu'elle aimait beaucoup. Cette sœur s'est marié avec un homme parfaitement honorable, mais désagréable au possible, qui avait une certaine fortune et des intérêts dans une maison de commerce en gros, la maison Laroche, Tu vois que nous y sommes en plein. Les deux sœurs se sont brouillées, je ne sais pourquoi. M. Lepol est mort et Jacqueline épousant depuis le marquis de Blaru, n'a ja« mais revu sa sœur. Est-ce par snobisme ou par entêtement ? Je ne sais, mais elle n'en a jamais parlé à papa qui n'a su tout cela que par hasard. Julien Lepol, neveu de H** de Blaru !Tu ne t'attendais pas à celle-là ! Mais enfin je pense que cette nouvelle imprévue ne te sera pas fâcheuse. Seulement ce pauvre papa se récriait de temps en temps : ce mais il est extraordinaire qu'il n'ait pas su mon nom. Il devait être au courant de mon amitié avec sa tante. Votre nom a dû le frapper. Serait-ce un aventurier qui a
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spéculé sur tout cela. Mon nom est assez connu I Tu sais que. malgré son affectation de dédain pour tout ce qui touche à Tart, papa est, en somme assez vain de sa réputation : qu'elle n'eût pas pénétré jusque dans les sphères de Julien» cela lui semblait un peu anormal et même... inconvenant.
Fais ce que tu voudras du renseignement que je te donne et écris-nous vite/ écris à papa surtout une bonne lettre simple et franche. Il sait tout. Insiste sur la sorte de responsabilité morale que tu t*es imaginé avoir envers ton embusqué converti et reviens nous le plus promptement possible.
Guère d'autres nouvelles. M"" de Revel est venue voir papa aujourd'hui. Elle était accompagnée de son fils. Visite froide. et de simple politesse.
Nous t'embrassons bien tendrement.
Nette.
Le sommeil obstinément prolongé de son blessé laissait à Marguerite le temps de songer. Elle avait de quoi : Julien était le neveu de M"" de Blaru ! Cette affirmation qu'elle répéta pour la bien matérialiser dans sa tête lui fît sentir tout d'un coup Tinconséquence qu'elle avait commise en venant au chevet de cet homme qu'elle connais sait si peu. Vraiment son père avait raison d'être indigné et la lettre de Nette si modérée, si in'dulgente, montrait bien Teffet naturel que son action avait produite. Un gros moment elle la regretta, envisageant en fille raisonnable les réalités de sa situation ; mais Lepol ouvrait lentement les yeux, se rappelait la douleur qui pendant le sommeil avait dormi comme une bête sournoise.
L'instinct de Tinfirmière se réveilla aussitôt.
— Voulez-vous boire ? demanda -t-elle.
Sur un signe de tête, elle approcha un verre d'oran-
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geade de ses lèvres sèches. Il but avidement et retint gauchement la main qui venait de lui tendre le verre.
— Comment ! Vous êtes toujours là ! Quelle bonté I
— Vous avez passé une bonne nuit ?
' — Très bonne. J'ai rêvé que vous étiez près de moi.
— J'y étais. Mais vous voyez, je suis venue à votre appel ; seulement j*ai une sœur assez souffrante et un père qui sUnquiète, je ne pourrai demeurer bien longtemps auprès de vous. Av«z-vous quelques personnes de votre famille que je puisse prévenir. Voulez-vous que j'écrive ?
— Je n'ai personne. Quelques cousins éloignés. Ma pauvre mère est morte depuis longtemps.
— Vous n'avez aucuns parents plus proches P
La voix de Marguerite tremblait un peu en posant cette question. Allait-il (mentir P Et pourquoi P
— Oh si I j'ai une vieille tante, une sœur et ma mère; mais nous sommes brouillés depuis longtemps et elle ne s'inquiète pas de moi.
L'infirmière demanda doucement :
— Comment se nomme-t-elle ?
— Elle avait épousé un homme très riche, avec un titre. Elle se croyait beaucoup, — C'est aussi pour ça que nous n'existions plus pour elle.
— Mais enfin, son nom P ^ La marquise de Blaru.