LE « CINÉ
Ils s'arrêtèrent devant une porte, y sonnèrent et là M"* de Lénars voulut congédier Henri de Revel en le remerciant, mais il insista pour lui faire traverser la cour au fond de laquelle s*étageait le petit h6tel du peintre surmonté d'un vaste atelier. Une lueur s'étoilait dans le large vitrage et Antoinette murmura :
— Papa travaille encore. Il n'aura pas voulu se eoudier pour nous attendre, je vais le gronder.
Marguerite et Rose étaient arrêtées avec Laurière sous la marquise qui s*égouttait d'un bruit monotone ; la lune lavée par Torage voguait d'un balancement lent dans le ciel profond et pur. Les poignées de mains s'échangeaient et le babil des enfants se ponctuait d'éclats de rire. Cependant une goutte de peinture délayée par l'humidité tombait sur la main de l'aînée qui tressaillit :
— Oh 1 dit Rose, regarde donc ton chapeau qui pleure. Mais tout d'un coup, tourmentée d'idées sombres,
l'aînée répondait :
<— Ce sont des larmes noires.
ni
roUBS D AN00I8SE
-£llef mooièrent silencîeusemeat pour ne pag risquer d'éveiller le père, le petit escalier intérieur qui conduisait directement à l'atelier, quand elles perçurent un lent et sourd gémissement qui paraissait venir de l'étage supérieur. Les filles d* Albert de Lénars échangèrent un coup d'œil éperdu, aussitôt atteintes par la certitude d'un même malheur qu'elles sentirent toutes différemment. Antoinette que la santé de son père inquiétait depuis longtemps prévit aussitôt un événement fatal, Marguerite voulut croire à une indisposition possible^ les petits pieds de Rose butèrent contre le bois des marches dans une sorte d'appréhension terrorifiée de ce qu'elle allait voir. Dans le grand atelier qu'une petite lampe électrique éclairait faiblement, de grosses tâches de sang traînaient en flaques allant du lit de repos au cabinet de toilette et, sur le seuil de ce cabinet, leur père apparaissait en pyjama clair éclaboussé de tâches sanglantes qu'elles prirent pour les blessures d'un meurtre.
L'aînée jeta un cri et courut vers son père. Il se soute-
JOURS D'ANGOZfSB 23
naît à peine au chambranle de la porte en laissant échapper des gémissements sourds,
*^ Qu'est-ce que tu as, papa P
— Il dît d'une voix étouffée :
— Je viens de vomir du sang.
— Mais il faut te mettre au lit...
L'hématemèse fut arrêtée dès que l'on eut pu réveiller Lucien et l'envoyer chercher le D*" Dusser qui arriva au milieu de la nuit.
Mais l'alerte était rude et de longs jours se passèrent avant qu^on put se rendre compte de la maladie. Le peintre eii sortit très affaibli moralement et physiquement, incapable de se remettre au travail et cependant conscient du temps qu'il avait Jperdu, qu'il perdait enoore. A travers les joies prétendues de la convalescence» sa pensée se débattait contre l'inertie, la tentation de se laisser vivre et la sensation du besoin de travail. On s'ingéniait autour de lui pour lui éviter les inquiétudes et les fièvres que peut causer un coup de sonnette, mais son esprit en éveil traduisait chaque murmure, interprétait chaque pas, devinait chaque chuchottement, scrutait môme le silence. Les amis» quelques parents s'étaient empressés d'accourir. Parfois leurs conversations emplissaient les pièces éloignées du lieu où se tenait le malade d'une rumeur confuse qu'il s'efforçait de démêler et dont ses filles lui apportaient des échos altérés. Parfois pour le distraire on lui amenait une visite, elle lui apportait des sentiments d'intérêt affectueux mais banal. La marquise de Blaru entre autres avait un jour forcé la consigne et foncé jusque dans la chambre du malade.
— Ah ! s'écriait-elle, il ne peut y avoir de consigne pour une vieille amie de la famille, comme moi I Mon cher Albert, je vous ai vu tout enfant puisque j'étais
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Ta mie de votre pauvre mère et je veux être la première à m'as seoir à votre chevet de convalescent. Laissez -moi vous regarder, vous avez tout à fait bonne mine et Ton ne dirait pas que vous avez été malade. Je suis ravie, positivement ravie ! '
Gomme elle Pennuyait il voulut lever la main pour l'arrêter dans son expansion, mais cette main était lourde et semblait vide de toute musculature. Il la saisit du bras gauche et l'attira jusque sous ses yeux.
— C'est curieux, murmure-t-il, voilà déjà assez souvent que j'ai cette impression, mais jamais encore aussi forte qu'aujourd'hui. On dirait que ma main et mes doigts sont paralysés.
Il promenait sur les draps guidée et soutenue par Tautre cette dextre pâle et maigre dont il agitait les phalanges péniblement.
Elle dit d'une voix soucieuse :
— Ce n'est rien, c*est une fausse position que vous aurez prise. Ne vous préoccupez pas de cela.
— Si, si, je sens que la vie se retire de ce membre. Est-ce que je ne vais plus pouvoir m'en servir ; mais ce serait terrible, que deviendraient mes enfants P
En ce moment, Marguerite entrait, elle saisit au vol cette interrogation angoissée de son père.
— Qu'y a-t-il ? papa, voilà que tu te tourmentes encore.
Il dit tristement :
— C'est vrai, je n'ai pas le droit de [me tourmenter. ♦
— Surtout quand on a des filles comme les vôtres ! Attirant doucement Marguerite sur sa couche, il dit en
anglais, feignant de l'embrasser :
— Je t'en prie, délivre -moi de cette femme, elle mq rçnd malade,
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Marguerite aussitôt s'écria, d'inspiration soudaine :
— Papa, ça va bientôt être l'heure de ton massage. Il va falloir te préparer.
A ce mot de massage^ M*"** de Blaru se dressa comme poussée par un ressort.
— Alors je m'en vais, je m'en vais.
Elle posa les lèvres sur le front que la jeune fille lui tendait sans entrain et s'enfuit majestueusement.
Albert de Lénars s'agitait dans son lit perplexe ;
— Le massage ! Pourquoi le massage. Est-ce une nouvelle invention de Dusser P
— Mais non, papa, l'invention est de ta fille. Cette dame extrêmement bien élevée ne pouvait accepter l'idée d'assister à un exercice de ce genre.
Le peintre riait encore quand Marguerite s'envola ; aussitôt les traits animés se solidifièrent et devinrent mornes. Il attira sa main jusqu'à ses yeux, l'étudiant avec une attention ardente et sombre. Il la trouvait sèche et pâle, comme exsangue. Les doigts n'avaient plus cet air intelligent ei quasi complices sous lesquels étaient nées tant de courbes gracieuses, qui avaient su mêler tant d'heureuses nuances. Ils avaient cet aspect de faiblesse fruste, hébétée qu'on voit aux animaux accablés par le mal.
— Jamais, se dit-il, je ne pourrai plus rien faire de ces machines-là.
En même temps de confuses images se présentèrent à son esprit. C'étaient des dessins dans sa manière, un peu flous, un peu affectés, valant surtout par la sûreté minutieuse du dessin, par son classicisme qui faisait contraste avec un genre évoluant dans la mollesse et la clarté, sans grande vigueur, mais agréable.
Sa pensée tiqua sur ce mot c< agréable ».
— Oui, voilà ce cju'on dira de moi quand je serai
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mort : il avait une façon de faire agréable qui devait plaire au public. Et voilà ce qui restera dé cette grandeur d'ambitions sur lesquelles s'était embarquée ma vie à ses débuts. Avoir rêvé d'être Rembrant et finir par être...
Il cherchait un équivalent de son talent, n'en trouva pas. D'ailleurs d'autres pensées le sollicitaient agaçantes et cruelles comme un vol de mouches.
— Quand je serai mort, se reprenait-il, — ne le suis-je pas déjà — ne vais-je pas être un inutile bon à mettre dans un hospice de vieillards pour y gàtiser à mon loisir. — Et mes enfants que deviendront-elles ? Comment n'ai -je pas su leur donner une profession qui les fasse vivre P J'ai compté sur le mariage, sur leur beauté ; j'aurais du compter sur leur énergie, mais je croyais encore en moi ; je croyais avoir le temps de leur amasser une petite dot. Quel fou ! — Il faudra que je demande à Antoinette ce qu^il me reste de mon dépôt à la Société Générale. Cela doit monter à mille louis, environ. De quoi vivre un an, dix-huit mois, et après... D'ici là mes doigts seront-ils revenus ? Reviendront-ils même jamais ?
En face de son lit une vieille toile de TEcole flamande lui envoyait l'image d'une vierge aux yeux étroits, au pur visage qu'on eût pu inscrire dans un losange et qui semblait le suivre du regard. Par une singulière tournure de son esprit, cette- œuvre aux raideurs d'un primitif, le faisait songer à un tableau de grâces délicates, à des encombrements souples d'étoffes qui fournissaient des motifs de valeurs d'un ton juste et nouveau. Instinctivement, d'un geste des doigts il voulut faire Tesquisse idéale qui se dessinait dans sa pensée ; les doigts restèrent insensibles, atones, et c'est à peine si Teffort du cerveau put amener dans les phalanges un tremblement léger, aussitôt suspendu.
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Il regarda autour da lui avec le «entiment d'un homme qui se débat au milieu de la mer et sent ia isouée c[u'il avait atteinte se dérober et s'enfoncer sous lut. Cette impression cruelle lui fit jeter un rauque soupir.
Une voix s'éleva aussitôt, inquiète, affectueuse*
<— Qu'est-ce que tu as, papa } tu souffres ?
-— Non, ma chérie.
Une présence constante surveillait ses moindres mouvements, épiait ses gestes les plus insignifiants. Un moment) bien fugitif, il s'en irrita, tout de suite ému par la vue de Rose qui apparaissait avec sa jeune figure nuée d^inquiétude. L'enfant se penchait sur le père, Tinspec* tait de ses clairs regards, semblait vouloir chercher, derrière cette face barbue, le secret dont l'expression venait de lui échapper dans une plainte.
Il tenta de se soulever sur le lit, si faible encore qu'il retomba et que Rose dut tendre ses frêles muscles, pour rinstaller parmi ses oreillers. Sa préoccupation se fit jour oneore une fois en essayant d'interroger la petite fille, moins avertie que ses sœurs.
— Il n'est venu personne P On n'est pas venu réclamer de l'argent P
— Mais papa, qui voudrais-tu que ce soit, on paye tout comptant.
Lucien Listor n'a pas écrit ?
— Tu as vu toutes les lettres qui arrivent.
•^ Pas toutes, vous devez m'en cacher. — Oh I je ne vous en veux pas, mais je ne suis plus un malade, je ne suis plus un enfant, il faut que je me tienne au courant de mes affaires.
— • liais papa, on ne te cache rien. D'ailieurs nous avons toujours une grosse somme à la Société Générale.
28 JACQUELINE HT COLBTTB
Ce mot le fit tressaillir, on avait donc entamé la ré- \ serve suprême, les quelques milliers de francs déposés
I dans les Caisses de prévoyance. Il se souvint qu'au début
! de sa maladie et pour parer à toute éventualité il avait
signé une série de chèques en blanc au nom d'Antoinette I majeure. Il était sûr de sa prudence, de sa bonne foi,
{ mais il lui semblait qu'un abîme venait de s'ouvrir devant
I lui. Son imagination de peintre vit la famine se glisser
furtivement à son foyer. Il la peignait grande, pàle^ maigre, touchant d'un geste avide et découragé aux objets les plus chers. Il vit ses filles groupées comme nu troupeau menacé par l'orage, se serrant les unes contre les autres dans une attente d'angoisse pendant qu'il gisait immobile et impuissant.
En ce moment Antoinette et Marguerite entraient apportant du dehors l'impression du froid et de la pluie qu'elles venaient de traverser. Cela accrut la tristesse du malade.
— D'où venez-vous, mes enfants ? Elles donnèrent des noms, citèrent des rues. Pourtant à certains regards échangés, à certaines dissonnances dans les phrases, Lénars comprit qu'elles lui disaient toute la vérité, mais en laissant une partie de côté. Son angoisse et son énervement s'en accrurent.
Pour ne pas les laisser passer en paroles inquiètes qui, il en était sûr, indigneraient ses filles, il ferma les yeux et feignit de s'endormir. La secourable nature prit au sérieux ce prétexte de sommeil et bientôt il se sentit descendre dans l'anéantissement délicieux des repos convalescents qui semblent participer à la fois des souvenirs de la mort évitée et du réveil prochain des forces et des espoirs. Son âme vacilla dans une confuse sensation de bien-être inquiet et de trouble apaisé. Il percevait encore les chuchotements de ses filles.
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les rires même parfois élancés tout d'un coup en un jet d*eaUy retombant comme la pluie fine ; des gouttes s'égrenaient après avoir lui en cascade au soleil» pleuraient et s^éteignaient dans la nappe d'une vasque de marbre.
C'est presque la même scène et tout à fait le môme décor qu'au début de ces pages. Seulement les mois ont passé. Le soleil large et blanc qui rit dans les rideai|x indique que les jours noirs de l'hiver reculent et s'éclairent devant l'ascension du printemps. Les rues s'éveillent et se remplissent, les toilettes des femmes sont jolies. Vraiment on ne croirait pas qu'on est en guerre, si les blessés ne se promenaient sur les trottoirs, exhibant d'un petit air triomphant et douloureux des moignons de jambes ou de bras la poitrine parée de croix avivées parfois de palmes.
Les trois sœurs sont encore dans le salon, encore groupées autour d'une forme qu'il s'agit de parer et de garnir, pour transformer le rafia fané en un frais chapeau d'été. Le père a pu obtenir de ^es gardiennes qu'elles le laissent monter à son atelier. Si les doigts des mains sont toujours inhabiles et lourds, ses jambes ont repris leur élasticité et, malheureusement pour lui, son esprit s'est réveillé sous l'atonie des doigts. L'imagination est animée de gracieuses images, dea formes se profilent devant ses
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yeux, il en pressent les attitudes, prévoit les mouvements, les combine avec certains coloris, trouve une satisfaction intense à voir s'animer la toile devant laquelle il est assis ; son fusain entre le pouce et le médius. Il lève la main, elle retombe, laisse écbapper le crayon et en même temps la vision qu*il voulait saisir s*évanouit, s'empâte, n'est dans sa pensée qu'un dessin confus, vulgaire et sans art.
— Ce n'est pas, se dit-il, la main qui me manque, c'est ce qu'elle-exprime qui se dérobe.
— Il est ravissant ton chapeau, exclame Marguerite» pendant que sur son poing en triomphe, Antoinette promène le chef-d'œuvre qu'elle vient d'achever. Elle le^ote d'envol avec deux ailes de Mercure si bien posées, si bien mues d'essor que la forme inerte s'est faite vivante et semble un papillon captif, palpitant au bout des doigts qui le tiennent.
— Sais-tu, affirme Rose, que ce chapeau-là, on le vendrait 75 à loo francs chez les sœurs Laurent.
— Je le sais et j'y songe.
Marguerite s'écrîe :
— Si nous montions une maison de modes, nous ferions fortune et ce pauvre papa n'aurait plus de soucis.
— Mais pense quelle différence il y a entre bâcler une chose comme cela et la vendre ; la vendre à des gens qui épluchent ce qu'on a fait, qui regardent aux fournitures, qui en veulent pour leur argenf. Qui dès qu'ils ont payé, s'imaginent qu'ils ont le droit d'être difficiles et exigeants.
— Et même le devoir.
— Et pilis, je me rends très bien compte que je commets certaines fautes, non de goût, mais je dirais presque d'ortographe, 11 y a des règles, il y a des principes, même dans la façon de poser une fleur ou de nouer un ruban.
32 JAGQUBLINB ET GOLETTB
— Allons donc !
— Certainement, M°** de Saint Félix qui a si hîen réussi sous le nom d'Aurélie et qui vend dix louis un chapeau comme celui que je viens de finir, Antoinette, M^* de Saint Félix a passé un an dans un atelier, comme apprentie, avant d'installer sa maison. Il lui fallait cela parce qu'on lui aurait toujours reproché d'être une ancienne femme du monde. Dans n'importe quel métier l'amateurisme est une tare dont on ne saurait trop se débarrasser.
— Tu parles comme un livre, mais tu oublies aussi que Aurélia avait une commandite et que nous n'en avons pas.
— C'est vrai.
Sa tête se penche tristement, comme il arrive aux jeunes femmes pour qui la réalité s'impose et Rose s'écria :
— Voyons I Nette, ce n'est pas sérieux. Devenir modiste, tu ne serais plus une femme du monde, tu ne pourrais plus te marier.
— Crois-tu donc que le mariage soit une carrière ? Tiens, rien que cette idée suffirait à me décider... Oh !
attendre un mari comme font les Lanauze, un mari .quelconque, un mari enfin. Je trouve ça honteux, dégradant.
— Toutes nos amies en sont là. Lucie Cormier me disait l'autre jour : Ma chère, si la guerre continue, nous ne trouverons plus que des mutilés. Avec son physique elle peut compter sur un aveugle.
— Je ne la trouve pas si laide t s'écria Rose, Et puis elle est comme nous^ elle n'a pas le sou.
— Qu'elle devienne dactylographe.
*— Il y a six mille postulantes pour six places. Et puis il faut savoir deux langues et aussi de la sténographie... Alors...
— C'est Alix Levymer qui t'a donné ces tuyaux J
. — Oui, parce qu'elle fait toute la correspondance de son père dont le secrétaire a été mobilisé. Elle lui rend beaucoup de services et gagne 3oo frs. par mois.
— Je ne nous vois pas faisant des toiles pour Lucien Listor à la place de papa.
— Ce qu'il y a encore de mieux, c'est de se marier. Rose qui venait de parler ainsi fut accueillie par des
rires gouailleurs.
— Voyez -vous cette gosse qui pense à se marier. Ma chère, le moment est mal choisi. Relève tes cheveux d'abord. — Alors tu as fait ton choix P Dis-nous qui ?
— Je n'ai pas fait mon choix, mais je pense qu'une femme doit se marier. II vaut mieux être mal mariée que pas du tout.
— Mal mariée, c'est le divorce.
— Et après l'annulation.
— Eh bien I viens te présenter à papa divorcée, remariée, annulée, tu verras comme tu seras reçue.
— Papa quoique peintre est plein de vieilles idées.
— Quoique peintre ! — Alors tu t'imagines que, parce qu'on est un artiste, on doit être rétrograde^ réactionnaire.
. — Pourquoi pas. — Si tu crois que la peinture de papa n'est pas réactionnaire avec ses sujets mytlrologîques.
Antoinette qui depuis un moment se taisait, pensive, dit tout d'un coup :
— J'ai envie de porter ce chapeau à la Nouvelle Mode. — Peut-être me le pairaient-ils.
Rose prit l'objet du litige, l'examina, le reposa sur la table, conclut d'un air connaisseur :
— On t'en donnera dix francs parce que c'est toi»
— Mais avec le prix de la forme, du ruban et des ailes, il revient à douze francs soixante quinze.
3A JACQtJBLINB BT GOLEttB
— Tu vois bien 1, — Et pourtant chez Laurent sœurs, j*ai vu Juliette en payer un presque pareil 1 76 francs. Elle Ta pris devant moi.
— Pourquoi n'en vendrions -nous pas à nos amies et connaissances P
— On nous en achètera quelques-uns comme une bonne œuvre, mais tu verras comme on les trouvera moches.
— Ce qu'il faut, c*est un magasin, c'est une firme. Je veux bien travailler, mais je ne veux pas m'adresser à la charité pu blique .
— Si nous montions une petite boutique pour commencer. Ce ne serait pas cher et nous verrions bien si nous faisons des affaires.
— Nous avons des fonds jun Comptoir d'Escompte.
— Papa nous a confié ces fonds, mais nous ne pouvons, nous ne devons pas en disposer sans le prévenir dès qu'il s'agit d'une somme un peu importante.
Antoinette se leva avec un air de décision subite.
— J'ai une idée, je vais sortir.
— Où vas-tu ?
— Je vous le dirai en rentrant.
Albert de Lénars dans son atelier regardait sa toile blanche d'un air découragé. Il posait en esprit sur ce blanc les touches de couleur qui se nuançaient dans sa pensée, y traçait les lignes entrecroisées par la fantaisie de son imagination, s'attachait au projet d'une attitude entrevue dans le mouvement d'un joli modèle passé jadis sur son estrade. Cette pensée encore fait vibrer inatilement sa main qu'il repose sur ses genoux impuissante et vaincue.
Sa réflexion douloureuse se porta de nouveau vers ses
PROJBT8 35
lilles. Il se sentait responsable envers elles de tout ce quUl avait négligé dans leur éducation. Ëtles vieilles théories renaquirent.
Autrefois, remachait-il, autrefois je disais 2 Puisqu'elles n'ont pas de fortune, elles auront un métier : je ne veux pas qu'après moi, habituées, grâce à moi, à une vie facile et heureuse, elles se trouvent tout d'un coup aux prises avec les difficultés de l'existence, avec l'inquiétude du lendemain qui abrège la vie et la rend vide de joies. Intelligentes et jolies, elles seront tentées par le beau mariage, je ne veux pas de cela. Qu'elles épousent, si elles le trouvent» un brave et bon garçon qu'elles aiment, qui leur fasse une belle existence libre et beupeuse, je mourrai tranquille. Mais je ne veux pas du mariage arrangé, du mariage de raison, de quelque richard vieux et laid qui voudra s'ofîrir une gentille petite fille. Elles apporteront une dot qui sera leur travail, un art quelconque, musique, peinture, poésie. Marguerite fait déjà de très jolis vers.
Il s'arrêta net dans le déroulement de ses souvenirs. Quel abîme entre le rêve et la réalité I Toutes trois tapottaient un peu de piano et il dut s'^avouer que leurs voix étaient jolies. Mais transformer en production d'argent ces arts d'agrément, quel rêve absurde d'artiste I Artiste, il Tétait encore quand il avait voulu mettre un crayon entre les doigts de Marguerite, la mieux douée, la plus ardente à vouloir continuer la tradition du père. Hélas I les cartons couverts d'ébauches qui s'accumulaient dans les grands portefeuilles poses de champ contre les murs, ne signifiaient autre chose qu'un faire adroit, une imitation ingénieuse, des tendances peut-être. Rien de sérieux.
. Il se consolait en pensant avec une pointe d'orgueil s^« lofait.
m JACQUELIMB Bt COLBTtB
— Elles n'ont pas l'esprit mercantile.
Quant à Rose, c^étaît une enfant, mais déjà gagnée au monde par l'exemple de ses sœurs, la camaraderie de celles-ci avec des jeunes filles riches.
Et sa main était toujours aussi lourde, son esprit aussi brouillé de nuées, aussi torturé encore d'inquiétudes.
En attendant le retour d'Antoinette, elles sont toujours réunies dans le salon, attentives à un coup de sonnette vibrant de Tatelier du peintre.
— Papa doit dormir, dit Rose.
Elle se dirige vers l'escalier.
— J'ai envie d'aller voir.
— Tu vas le réveiller, reste donc tranquille.
— Qu'est-ce qu'Antoinette a pu aller faire ?
Rose irréconciliable observe :
— Peut-être chercher des clientes pour sa boutique.
— Ce ne sera pas une boutique, mademoiselle, mais un magasin de modes.
7— Avec un salon rue de la Paix et un petit chasseur en uniforme devant la porte.
— Et une bonne réclame dans les journaux.
— Et sur les programmes des théâtres.
— Tout enfin.
— J'espère que vous ne réussirez pas.
— Pourquoi donc, méchante ?
— Parce que quand vous serez devenues modistes, vous vous ruinerez, vous aurez des dettes et...'
— Et quoi ?
— Vous serez classées comme des commerçantes cl vous ne trouverez plus personne qui veuille vous épouser.
— La voilà encore avec son idée de mariage. Mais gosse que tu es, si on te tordait le nez il en sortirait du lait.
— Et toi si on... Mais j'aime mieux ne pas répondre.
-^ Alors on se dispute ici...
Antoinette qui venait d'entrer regardait les belligérantes d'un air sévère, pendant que sa main se glissait dans son petit sac d'où elle sortait une longue feuille de papier vert marbré qu'elle agita d'un air de triomphe.
— Qu'est-ce que c'est que ça ?
— Un chèque. Le premier versement de notre commanditaire, M™'de Blaru.
— Tu as été lui demander de l'argent ?
— A qui veux- tu qu'on en demande? Elle est riche, quoiqu'elle passe sa vie à pleurer misères. Enfin je lui ai dit nos projets, je lui ai fait miroiter de beaux bénéfices. Et comme elle a une grande confiance dans mon talent de modiste, moitié par avarice, moitié pour nous rendre service, car il faut être juste, elle est très bonne, elle m'a signé ce chèque pour faire les fonds de premier établissement.
Elle étalait sous les yeux de ses sœurs le reluisant papier sur lequel une grosse écriture maladroite avait tracé celte somme : DIX MILLE FRANCS.
— Tu ne le dis pas, mais ce que tu as dû en avoir du mal pour obtenir ça.
Antoinette lissait le précieux papier d'un air modeste.
— Mais non, pas trop, je vous assure.
— Allons, c'est une brave femme, nous Pavions mal jugée.
— Quand on juge, on juge toujours mal.
38 JAGQUBLINB BT GOLETTB
Rose avait gardé un silence désapprobateur.
-— Alors il va falloir vous mettre en campagne, louer un local et un atelier, choisir des ouvrières, prendre une raison sociale.
— J'ai fait un tour dans Paris et j'ai vu trois magasins qui nous conviendront parfaitement. Quant aux ouvrières nous en prendrons au fur et à mesure des besoins. En attendant les commandes nous travaillerons nousmômes. Et toi, Rose» tu seras Tarpette. La raison sociale, comme tu dis, est déjà trouvée.
— Ah ! laquelle ?
— J'avais pensé à une appellation mystérieuse comme (( Les trois Sœurs » ou « l'Abeille agile », mais ça n'allait pas. — C'est M"" de Blaru qui m'a donné une idée et je crois même que c'est un peu ça qui l'a décidée à détacher le chèque libérateur. Son nom de jeune fille était Jacqueline ROUVROY, n'est-ce pas ?
— Je ne savais pas.
— Elle le sait, elle, elle me l'a proposé, mais, comme pour les modistes il faut en général deux noms, nous avons cherché encore et elle m'a dit tout d'un coup : Colette.
— Pourquoi Colette ?
— Je ne sais pas, mais elle paraissait y tenir.
— La nouvelle Maison s'appellera donc JACQUELINE et COLETTE ou JACQUELINE, COLETTE, etCie. Ça ne fait pas mal, c'est un nom à devenir célèbre.
— Alors c'est décidé ?
— Mais oui.
— Tu ne regretteras rien ?
— Que veux- tu que je regrette ?
— Par exemple tes nombreux flirts, M. Henri de Revel n'aura jamais l'idée d'épouser une femme qui vit du travail de ses mains.
Antoinette, comme à chaque fois que ce nom était prononcé devant elle, avait arboré sur ses joues un superbe étendard de pourpre. Elle réfléchit une second^ et finit par dire :
— Je n'ai jamais songé que M. de Revel put penser à moi, mais en tout cas, s^il était assez sot pour mépriser une honnête fille qui veut gagner loyalement sa vie, je n'aurais pas à déplorer sa perte.
— Quand je p^nse que nous avons encore âu Comptoir d'Escompte une somme qui pourrait nous faire vivre, en attendant que papa puisse...
— Le Docteur m'a dit l'autre jour qu'il avait bien peur que ces pauvres doigts ne reviennent jamais. — Je nfe vous avais pas raconté ça pour ne pas vous décourager. — Et lui surtout.
Marguerite demeurée pensive pendant presque toul ce colloque se leva tout d'un coup.
— Et d'ailleurs, en admettant que Dusser se soit trompé, est-ce que vous ne trouve» infiniment plu» honorable pour nous de faire ce qu'Antoinette vettl tenter. Aider papa, nous assurer une position, travailler, n'est-ce pas plus chic que de croupir dans la fainéantise en attendant qu'un Monsieur laid ou beau, agréable ou dégoûtant, imbécile ou intelligent vienne à jeter les yeut lur M"*^ de Lénars et leur fasse la grâce de les épouseï^^ après quoi il croira leur avoir fait beaucoup d'honneur. Vois Mouistral dont toute la fortune était dans les usines des Flandres. Elles sont saccagées et brûlées par les AUe^ mands. Le ménage est dans la misère et il a fallu qu'il accepte une place de comptable à 800 francs par mois, eux qui ont eu 60.000 livres de rentes. Bravo, Antoinette, tu as trouvé le vrai moyen et je suis avec toi»
— Moi aussi, dit Roseï en hésitant un peu, si vous voulez bien' que je travaille avec vous.
— Maintenant je crois qu'il faut prévenir papa.
— Crois-tu qu'il consente ?
A ce moment, la sonnette de Tatelier tressaillit et les trois sœurs s'élançaient.
--* Papa doit être réveillé et nous appelle.'
Albert de Lénars n'avait pas dormi, mais ses pensées, continuées dans l'inquiétude et la tristesse, étaient comme les successions d*idées qui se saccadent et se contrarient dans le cauchemar avec l'impression surnageante d'une angoisse informulée, poursuivant le moi à travers les méandres de la pensée sur une onde uniformément morne et sombre. Peut-être avait-il un peu sommeillé dans les rares instants où le courant arrêté laissait stagner le frêle esquif toujours prêt à couler. L'obscurité l'éveilla de ce demi sommeil et brusquement il se retrouva devant la préoccupation de sa vie : ses enfants.
C'était pour eux, pour leur bien-être, qu'il tenait à son talent, qu'il en pleurait l'absence.
Comme chaque fois que sa pensée devenait présente, le souci d'elles renaissait et involontairement il tenta de remuer ses doigts pour s'assurer qu'ils étaient toujours morts. Cet ordre de sa pensée, il en observe la transmission à travers les nerfs et surprit de son arrivée dans la région du poignet. La communication s'arrêtait là. 11 sentit l'endroit où la matière n^béissait plus à l'esprit. Rien que cet imperceptible frémissement des doigts comme celui d'une aile qui tente en vain de battre.
Il s'était attardé à regarder sa main inerte quand ses filles apparurent.
— Papa nous venons t'annoncer une bonne nouvelle.
— Quoi donc, mes chéries, une victoire ?
— Non, la fondation d'une Société.
— Quelle Société ?
— Celle de la Maison JACQUELINE, COLETTE et Cie.