SECONDE PARTIE
(( L'atelier », — ce n'est en somme que rarrière-boulique, mais Rose n^aime guère cette dénomination et a fait adopter la première à force d'insistance auprès de ses sœurs — l'atelier a cet avantage de donner sur une cour intérieure de rimmeuble, rue Godot de Mtiuroy et d'être éclairé par le jour qui tombe des hautes maisons. Parfois même un rayon de soleil vient danser dans ce quadrilatère et toutes ces vitres s'en éclairent pour réjouir les yeux et les cœurs des travailleuses.
Antoinette et Marguerite sont assises dans la petite pièce d'où l'on peut surveiller ce qui se passe dans la boutique, — Rose dirait le salon, — qui donne sur la rue. Elles travaillent en jetant de temps en temps un coup d'œil sur la grande pièce où leurs chefs-d'œuvre s'offrent sur des champignons, tandis que ça et là des tissus, jetés
sur des sièges inspirent aux acheteuses Tidée d'une nuance ou le souhait d'une étoiïe,
Antoinette tourne et retourne sur sbn poing une forme de velours à laquelle il ne manque qu'un « coup de pouce )) pour en faire une coiffure originale et neuve, mais c'est justement ce coup de pouce qui est à trouver» qui déterminera le chic du tricorne et en assurera sa vente. Elle regarde le galnrin, \er tourne et le retourne, transforme d'une chiquenaude la raideur de sa sparterie, essaie une épingle de perle ou de jais, mais elle secoue le front, pensive :
— Ce n'est pas cela ; — Il manque quelque chose. Je ne sais pas ce qui lui manque à ce lampion de malheur, mais je sais que j'en suis sûre.
— Ne te fais donc pas de, mauvais sang comme ça,
— On dirait que tu n'as jamais vu papa devant un de ses tableaux à finir ; à eux aussi il manquait toujours quelque chose. — Il disait que la nuit ils se défaisaient par méchanceté.
Soudain, la sonnette de la porte tressaille ; elles aussi. Une cliente 1! La première. Depuis un moment elles la voyaient s'arrêter devant la devanture, comme un poisson frétille autour de l'appât d'un hameçon. Le poisson qui passait rapidement a jeté un coup d'œil puis tout d'un coup s'est arrêté net.
— Tiens ! a dit Marguerite, on dirait que ça mord.
La cliente pressée a voulu continuer sa course, mais un lien invisible la retient. Elle hésite, regarde encore, puis se décide, entre brusquement.
Et les deux sœurs d'accourir dans le magasin où la face à main de la dame se promène parmi les champignons, avec un petit air d'insolence.
— Combien celui-là, demande t-elle avec un accent violemment transatlantique.
— ^ Voulez-vous me permette de vous l'essayer. Madame, il doit vous aller parfaitement !
Avec adresse, de ses doigts légers, Antoinette a enlevé la (< Thiare » et posé sur les cheveux rougis de henné la plus coquette petite cloche qui soit.
Elle se recule et hat des mains.
— On dirait qu'il est fait pour vous !
Mais sans doute cet enthousiasme déplait à la cliente qui n'aime pas les admirations trop spontanées. Elle retire le chapeau, le repose et s'informe :
— Quel est le prix ?
Depuis deux jours Antoinette et Marguerite ont débattu ce qu'il faudra demander, calculé les frais, les fournitures, le temps passé, le bénéfice légitime. La petite cloche est revenue à 19 fr. 45 en tout. En comptant le travail,- les frais généraux, elles avaient cru pouvoir l'établir h. 3o frs. Mais voilà qu'au dernier moment Antoinette prend peur, trouve exagéré un gain d'une dizaine de francs et à la question précise, se trouble, hésite, bafouille et finit par dire timidement :
— 27. 27, 75, Madame.
L'argentine habituée aux prix de la rue de la Paix, se recule, s'exclame, s'écrie :
— Oh ! je croyais que vous aviez vraiment de beaux chapeaux, je vous remercie. Mesdemoiselles.
Et elle s'en va.
Antoinette et Marguerite restent médusées.
— Elle a trouvé que ce n'était pas assez cher ! Voilà une cliente de perdue ; aussi tu es absurde, il fallait lui faire ce chapeau-là 5o frs. en lui disant que c'était parce que la Maison commence. Ça t'apprendra à jouer de la timidité.
— J'ai eu le trac, parce que je me suis aperçue que le chapeau lui allait...
46 JACQUBLINB Et GOLBTTB
•— Comme un faux col à un canard, mais si tu te meta à avoir de ces scrupules là, il vaut mieux fermer boutique tout de suite.
Elles étaient rentrées dans l'atelier, quand de nouveau la sonnette de la rue retentit violemment.
— Encore des clientes I
— Cette fois- ci ne sois pas si bon marché.
Antoinette et Marguerite se précipitèrent dans le
magasin et se trouvèrent en face d'un groupe animé de jeunes filles déjà occupées à examiner les modèles et très affairées devant un béret qui avait exercé la patience et les doigts des sœurs. C'étaient les deux Lanauze avec Marie- Louise de Brévannes. Leur petit air amical, cordial, à moitié protecteur et un peu dégoûté, marquait bien l'impression qu'elles s'aventuraient sur un terrain mouvant et peut-être semé d'embûches. Ce n'est pas souvent qu'on va chez d'anciennes amies pour y acheter des coiffures. Pourtant les embrassades et les rires sont les mêmes que ceux d'autrefois et les nouvelles venues se répandent en exclamations admiratives. La promenade commence à travers la for^t de champignons garnis de l'œuvre de « JACQUELINE ET COLETTE », Paule de Lanauze observe :
— Pourquoi n'avez-vous pas mis des étiquettes sur les modèles P
Les deux « modistes » échangent un coup d*œil.
— Parce que c'est « petite Maison » . Mais nous vous dirons les prix.
— Alors, ma chérie, combien ce béret ?
Marguerite bonimente, volubile :
— N'est-ce pas qu'il est joli ? C'est la dernière création d'Antoinette. Nous l'avons nommé VA Ipin, à cause de sa forme. Ce sera très porté cet été sur les plages.
— Et combien ? - , ,
Antoinette fait mentalement un rapide calcul. L'objet revenait à i5 frs. Le velours seul coûtait dix francs le mètre. Mais Marguerite se souvenant de la gaffe commise avec l'Américaine et passant près de sa sœur lui souffle d'une voix imperceptible :
— Demande 3o.
Antoinette répond aussitôt :
— Ma cbère Paule, nous l'avons établi à 33 francs, mais pour vous ce sera 3o. C'est presque le prix de revient.
— Ah ! comme c'est cher I
— Vous paieriez le même lao chez Joséphine.
— Croyez- vous ? Mais aussi Joséphine...
Marie-Louise de Bré vannes s'empresse d'intervenir.
— Si vous n'êtes pas décidée, ma chère Paule, je le prends, moi ce béret. Avez-vous quelqu'un pour me le faire porter, Antoinette P
— Certainement, nous avons un garçon de magasin.
Ce garçon, c'est Lucien qui de valet de chambre eit devenu factotum chez les nouvelles commerçantes. Dans cette occasion, il arbore fièrement son ruban rouge.
Marie-Louise paya et les filles du peintre ressentirent un plaisir indicible à voir s'aligner sur le petit comptoir les billets que la jeune fille tirait de son sac. C'était le premier argent qui rentrait. Entraînées par l'exemple et un peu honteuses de leur marchandage, M"** de Lanauze finirent par s'ofl'rir deux « canotiers », merveilles de goût et de légèreté pour une somme assez minime. Elles allaient les emporter quand Alix et Andrée Levymer-Durand entrèrent à leur tour, curieuses et pressantant une bonne affaire. De nouveau embrassades, rires, examens, admirations.
— Mais c'est charmant ! Vraiment vous êtes des fées. Quel don d'invention I Monsieur de Lénars est bien heureux d'avoir des filles comme vous... Et liose où est-elle?
— Elle reste auprès de papa que l'on ne peut laisser seul encore. Il ferait des imprudences.
— Pourquoi ne nous avez- vous pas averties de votre installation P
— Il faudrait, dit Andrée, envoyer des circulaires, et faire un peu de réclame dans les journaux. Sans M™* de Blaru qui nous Ta donnée, nous n'aurions jamais trouvé votre adresse.
— Cette commanditrice est un excelFent rabatteur, pense Marguerite.
Toutes s'en vont, les unes vers des cours, les autres à des conférences et se donnent rendez-vous pour le lendemain chez Thérèse de la Chaulinière.
— Viendrez-vous, chéries ?
— Et le magasin. Nous isommes tenues maintenant. Il faut renoncer à sortir.
— Pauvres petites !
Et dans cette exclamation des Lanauze, il y avait un peu de pitié protectrice et dédaigneuse. Ces modistes décidément, ne sont plus du monde I
Elles emportent des chapeaux, embarrassées des cartons, malgré les offres de Marguerite qui propose Lucien.
— Non, non, nous rentrons directement.
Et parties, les deux sœurs, chacune sur un bout de papier, additionnent les bénéfices de la journée.
— Ça va très bien.
— Mais nous n'avons encore fait que des amies. Il faut que notre nom se répande.
— Elles le diront partout.
— J'en doute. Les Lanauze aiment à se vanter de se coilTer chez Joséphine ou les sœurs Vincent.
— Enfin cette première journée est toujours encourageante.
— Attendons les autres»
Au moment où, un peu par bravade, un peu par affectation de mercantilisme, Marguerite sortait sur le trottoir pour faire monter les volets de tôle sur les vitres et la devanture : — Si Rose me voyait, pensait-elle, elle aurait honte de moi, — une auto s'arrêta en ronflant devant le magasin et la face blanche de la bonne M*"* de Blaru apparut penchée sur la glace de la voiture. Marguerite s'approcha, ouvrit la portière et Tembrassa.
— Je viens voir comment vont les affaires.
Et la jeune fille cria joyeusement :
— Très bien, Madame, vous ne voulez pas entrer?
— Je n'ai pas le temps ce soir, mais je viendrai demain. Il est bon qu'on voie souvent une auto devant votre porte. Cela fait toujours rager les voisins.
— Laissez-moi aller prévenir Nette.
— Non, non, je file. Embrasse ta sœur pour moi. Ton père va bien ?
— Oui, Madame, toujours au régime.
— Ça lui apprendra à être moins gourmand.
Maintenant Antoinette et Marguerite, se tenant gaillardement par le bras, se hâtent à pied vers l'avenue de Yilliers. C'est bon après une journée passée à travailler dans une arrière boutique de sentir Tair libre et frais du printemps vous flatter les * joues, balayer les pensées de commerce et de gain. Elles sont « comme tout le monde )) et dans les jolies parisiennes qui, encore emmitouflées de fourrures légères font sonner le bitume sous les rythmes de leurs talons, qui distinguerait les modistes ayant passé le jour à garnir des toques, à trousser des formes ou à vendre des chapeaux ?
Cependant, comme elles traversent la rue Jouffroy, rasées par la rapidité des autos, dépassées par les cornes assourdissantes du tram, un pas qui se fait entendre der-
50 JACQUBLINB BT GOLEXTB
rière elles se rapproche. Elles n'en sont plus à redouter, coçnme tant d'autres, l'impertinence des suiveurs ; elles savent comment avec un froid silence on réprime l'insistance des rares oisifs à qui l'absence de devoirs guerriers ou autres permet encore ce divertissement lâche et sot ; mais connaissant aussi le danger de se retourner et de s'arrêter ; elles poursuivent sans la hâter leur course. Une veste bleue les rejoint, les devance et soudain s'arrête*
Henri de Revel fait volte-face et, les doigts d'abord militairement au front, il les aborde , le képi à la main.
— Oh I Mesdemoiselles, que je suis heureux de vous voir I
— Vous êtes donc en permission P
— Mais oui, pour la première fois depuis que j'ai eu l'honneur de vous rencontrer au Cinéma. J'ai su, tout à fait par hasard, que Monsieur votre père avait été fort souffrant. Il va bien, j'espère !
— Beaucoup mieux, quoiqu'il ne sorte pas encore.
— Ëtes-vous toujours chez vous le dimanche P
— Mais oui, c'est même le seul jour où l'on puisse nous trouver. Car, vous ne le savez peut-être pas, nous avons un magasin depuis quelque temps.
-^ On m'avait bien dit quelque chose comme cela. Antoinette déclare :
— Nous sommes modistes maintenant.
La surprise le fait hésiter, il se reprend pourtant et dit, le ton sincère.
— Je vous félicite. Si vous me le permettez^ je viendrai vous voir dimanche prochain.
Et il s'éloigne par une rue qui s'ouvre devant lui. Les jeunes filles continuent leur course.
— Tu vois, dit Marguerite, il se défile, tu as eu tort de lui parler comme ça.
— Mais puisqu'il viendra dimanche.
Savoir ?
— Alors, c'est un idiot et je m'en moque.
Pourtant un mutisme, un peu plus de précipitation dans la marche témoigne que la sœur aînée réfléchit et Marguerite respecte ce silence qui les accompagna jusque dans l'atelier du peintre.
Celui-ci rêvait, étendu dans un grand fauteuil, pendant que Rose écrivait des lettres qui jonchaient son petit bureau de grandes feuilles couvertes d'une écriture régulière.
— Eh I bien, papa, comment as-tu été?
— Mais très bien, mes chéries, Rosette ne m'a pas quitté. Et même cela me contrarie. Je vejix qu'elle sorte, qu'elle prenne l'air.
— Papa je t'assure...
— Et vous, mes enfants, comment s'est passée cette première journée de combat ?
— Il n'y a pas eu de bataille, de petites victoires tout au plus
— Racontez-moi un peu cela. Je ne peux pas m'habituer à ridée de voir mes filles fabriquer des chapeaux et les vendre."
— Tu fais bien des tableaux, toi, et tu les vends bien.
— ... Oui... autrefois... Mais voyons 1 Comment avezvous déjeuné ?
— Comme des Ambassadrices. Victorine avait donné à Lucien un plat très confortable à improviser qu'il a fait cuire dans la petite pièce à côté de Tarrière boutique... pardon, Rose, de l'atelier ; il nous a servies et nous avons bien mangé. Rosette, tu sais que j'ai fini ce béret que nous avons appelé l'Alpin et aussitôt je l'ai vendu.
— Tu l'as vendu ?
— 3o francs à Marie-Louise de Bré vannes. Il lui va I... Mais toi, papa, tu as dû bien t'ennuyer sans tes filles.
— Pas du tout, j*ai fait de la peinture.
— Comment ?
— Oh I pas avec ma main, mais dans ma tête, je compose des tableaux, je vois des lignes, je sens des couleurs. Si vous pouviez vous imaginer les jolis groupes que j'ai faits aujourd'hui. C'est même mieux que quand j'avais un crayon entre les doigts. En somme, c^est de matérialiser la pensée qui est difficile. Il vaut mieux la rêver. C*est pour cela que les amateurs sont les seuls vrais artistes.
Il parlait légèrement avec un peu d*ironie triste et ses filles se turent comprenant sa peine.
DIMANCHE ET LUNDI
Bien qu*il ait fait sans retour le sacrifice de sa moustache, Lucien n*a pu se résoudre à réendosser la livrée que Rose, un jour de vanité rétrospective, songea à tirer du camphre pour la lui faire porter de nouveau. Il lui semble que Tuniforme français qui lui fut jadis collé au corps par la sérosité de sa blessure, soit devenu une seconde peau qu'on ne peut changer sans une horrible souffrance. Aussi le complet bleu qui Phabille a-t-il une coupe militaire et sa tenue s'est-elle à jamais raidie dans l'attitude du « garde à vous ». Cela ne l'empêche pas de servir le thé aux goûteurs du dimanche, bien qu'Albert de Lénars lui ait offert de laisser ce soin à une camériste. Ce goûter aujourd'hui est plus somptueux que d'habitude ; pour fêter leurs premiers bénéfices les filles du peintre ont multiplié les gâteaux, les sandwich, les petits fours et même un chocolat mousseux fume à côté de la théière dans le broc de vieil étain où les doigts de l'ornemaniste semblent encore avoir laissé leur empreinte.
II y a beaucoup de monde et le dimanche des sœurs très
— Pas du tout, j*ai fait de la peinture.
— Comment ?
— Oh I pas avec ma main, mais dans ma tête, je coni> pose des tableaux, je vois des lignes, je sens des couleurs. Si vous pouviez vous imaginer les jolis groupes que j'ai faits aujourd'hui. C'est même mieux que quand j'avais un crayon entre les doigts. En somme, c'est de matérialiser la pensée qui est difficile. Il vaut mieux la rêver. C'est pour cela que les amateurs sont les seuls vrais artistes.
Il parlait légèrement avec un peu d*ironie triste et ses filles se turent comprenant sa peine.
DIMANCHE ET LUNDI
Bien qu'il ait fait sans retour le sacrifice de sa moustache» Lucien n'a pu se résoudre à réendosser la livrée que Rose, un jour de vanité rétrospective, songea à tirer du camphrq pour la lui faire porter de nouveau. Il lui semble que l'uniforme français qui lui fut jadis collé au corps parla sérosité de sa blessure, soit devenu une seconde peau qu'on ne peut changer sans une horrible soufiPrance. Aussi le complet bleu qui Thabille a-t-il une coupe militaire et sa tenue s'est-elle à jamais raidie dans l'attitude du « garde à vous » . Cela ne l'empêche pas de servir le thé aux goûteurs du dimanche, bien qu'Albert de Lénars lui ait offert de laisser ce soin à une camériste. Ce goûter aujourd'hui est plus somptueux que d'habitude ; pour fêter leurs premiers bénéfices les filles du peintre ont multiplié les gâteaux, les sandwich, les petits fours et même un chocolat mousseux fume à côté de la théière dans le broc de vieil étain où les doigts de Tornemaniste semblent encore avoir laissé leur empreinte.
Il y a beaucoup de monde et le dimanche des sœurs très
54 ^TAGQUBLtNB Et COLETtÈ
suivi d'habitude, a ce jour-là un éclat tout particulier. L'animation est cordiale et badaude autour des nouvelles modistes qui ont osé cette chose inouïe d'avouer leur travail et leur commerce. Aussi les questions et les exclamations se multiplient, les unes avec une expression laudative d'admiration, les autres avec l'accent de la protection et de l'intérêt» toutes marquant le sentiment de satisfaction d'une telle responsabilité évitée.
Alix et Andrée Levymer-Durand sont arrivées les premières montrant d'un signe discret les canotiers qu'elles achetèrent, tandis que Marie-Louise de Brévannes entre un peu tapageuse, en exhibant son a alpin )) qui fait l'admiration de tout le monde. Les Lanauze viennent plus tard, encore un peu confuses de leurs marchandages, mais Lucie Cormier s'excuse de n'avoir pas encore paru rue Godot de Mauroy. Dans l'attitude de chacune, il règne comme une gêne la peur de gaffer. Antoinette et Marguerite accueillent intrépidement les unes comme les autres et répondent tranquillement sans insister sur leur genre de vie, semblant considérer leur nouvel état comme une chose toute naturelle qui ne doit provoquer ni l'étonnement ni la commisération.
D'autres encore s'amènent. Les Lembas sincèrement intéressées à la réussite de TafTaire, promettant de claironner les noms de leurs amies et voilà que les uniformes commencent à se montrer : cavaliers en permission, artilleurs en congé de convalescence, fantassins encore étourdis du bruit des batailles récentes, aviateurs serrés dans leur tenue noire, repondant sans entrain aux questions qui se pressent, mais gardant au fond de leurs yeux comme une vision d'infini. Le petit Talmont se glisse parmi les groupes assemblés devant la table de goûter ; il essaye de corriger son absence d'uniforme par une impeccabilité de tenue et ses guêtres blanches> pense-
t-ilf valent bien les gros souliers a touchés » au régiment que Jacques Lemierre promène orgueilleusement sur les tapis du talon.
Comme on est très affairé autour du thé, l'apparition d'Henri de Revel et de Laurière produit une petite sensation. Depuis sa rencontre avec les deux sœurs dans l'Avenue de Villiers, il a du s'informer, apprendre la décision nouvelle de M""* de Lénars et serre avec un affectueux respect les mains que les jeunes filles lui tendent. On sent qu'il connait la situation où se trouve la famille et que sa sympathie éveillée cherche un moyen d'être utile.
— Je me suis permis de vous envoyer ma mère rue Godot de Mauroy. Justement elle a hesoin d'un chapeau pour une matinée. — Vous ne connaissez pas ma mère ? Elle n*est pas toute jeune naturellement, mais elle est encore
charmante.
— Nous serons très heureuses de nous mettre à sa disposition... Si elle nous fait l'honneur de sa visite» nous aurons un modèle pour elle.
Juliette, un cake à la main, vient se jeter à Tétourdi dans l'entretien.
— Nette, dit-elle, Hortense Lembas organise un tennis pour cet été...
Mais elle s'interrompt.
— Oh ! mais pardon, je tombe dans un flirt. , Antoinette répond froidement :
— Pas du tout, M. de Revel me commande un chapeau pour sa mère. Ainsi tu vois... je fais du commerce, même ici.
Edgar de Talmont déclare :
— Cet été j'aurai fini mes cours aux Hautes Etudes, alors je pourrai m'engager. Jusque là mes parents ne veulent pas me le permettre.
— Cet été ! mais la guerre sera finie I
— Croyez-vous ?
— Papa, qui a toujours des renseignements certains, professe Juliette de Lanauze, nous a dit Tautre jour qu'il n^y aurait pas de campagne d'hiver. On signera la paix au commencement de l'automne.
— Dieu t'entende, mais ça dépend de quelle paix. — Il y en a de toutes sortes.
- — Il n'y en a qu'une seule que la France puisse accepter.
Les uniformes, un moment groupés, alternent des propos relatifs à la guerre, mais ces propos s'attardent surtout sur la nourriture, le couchage, les préoccupations matérielles. Pourtant de temps en temps un mot héroïque nullement préparé file, éclate, éclaire comme une fusée au milieu de l'entretien et tous alors cessent de sourire, tandis que le petit Talmont mal à Taise dans sa jaquette civile publie :
— Moi je vais tacher d'être interprête dans l'armée britannique. J'aime beaucoup l'uniforme anglais.
— Il me semble, dit Antoinette un peu sèchement, que l'uniforme qui va le mieux à un Français est celui de la France.
Cependant l'entretien entre Antoinette et Revel, si malencontreusement coupé par Juliette, s'est raccroché et se poursuit.
— Est-ce que, demande-t-il, vous irez au bord de la mer en août comme d'habitude ?
— Vous oubliez toujours que nous sommes tenues à Paris par nos nouvelles fonctions.
Elle souligne, en l'exagérant, le mot de fonctions ce qui pourtant parait obscurcir de tristes.se les yeux de l'officier.
— D'ailleurs je ne sais si la santé de mon père luiper-
DIMANCHE ET LUNDI 57
mettra encore de voyager. Si cependant son médecin le conseillait je renverrais aux Rosettes.
— Pourtant le grand air vous ferait du bien à vous aussi. — Je vous trouve un peu pâle. — Pardon si je me mêle de ce qui ne me regarde pas.
Cette observation lancée avec une timidité affectueuse aussitôt corrigée par la restriction et Texcuse, lui permet de poser ses yeux plus franchement sur le visage charmant qu'il a devant lui. Il en parcourt rapidement les clartés et les ombres, admire que la lumière répandue comme une onde sur les délicates fraîcheurs du teint s*y joue et »*y combine avec la douceur des traits, la tendresse des méplats, le rythme des lignes. Mais ce qu'il aime surtout» ce qu'il chérit, c'est la franchise lumineuse du regard, ces yeux qui ne se détournent ni ne refusent, qu'il sent près d*être doux et tendres, mais qui pourraient aussi facilement devenir froids, irrités, révoltés. Et quel changement alors dans l'expression de cette figure sur laquelle peut se poser un glacis d'indifférence irritée.
Par un effort de volonté il fait fléchir l'insistance de son plaisir admiratif et se sent aussitôt récompensé en voyant les prunelles bleues s'adoucir à travers les cils. Aucun des deux ne peut analyser celte sensation furtive, et justement pour cela, elle reste intense et durable.
Cependant les nouvelles se pressent et se contredisent. Le pessimisme des Lanauze s'afQrme encore documenté des renseignements du père à qui l'amiral LireJ^ a confié que le port de Saint Malo est bloqué par des sous-marins allemands et que les transports venant d'Amérique sont coulés au large. Marie-Louise au contraire tient de bonne source que l'Angleterre va nous envoyer deux millions de ses troupes de l'Inde encadrées d'officiers japonais. Les uniformes sans se prononcer affirment leur confiance en la victoire finale.
58 JACQUELINE fit COLfittè
Il est 7 heures et M** de Blaru entre blottie sous d'épaisses fourures. Ses bonjours sont amicaux. Les jeunes filles raccueillent empressées, l'entourent aimables, l'interpellent rieuses. Elle évite de parler du nouveau magasin démodes et jette aux jeunes gens des mots affectueux en les appelant à elle. Cette femme a les façons aisées et obligeantes des éducations anciennes. On sent pourtant en elle une certaine défiance de la vie. Celte du castor qui se sait une fourrure convoitée des chasseurs et craint de la leur laisser. Elle est un peu honteuse, un peu inquiète de sa fortune et tente de la diminuer aux yeux des autres, — aux siens surtout en déplorant la cherté de la vie, Targent qui ne rentre pas.
— Ce terme-ci j*ai encore eu six locataires qui ne m*ont pas payée. Mais moi, on ne me fait pas grâce de mes contributions. Je vais être obligée de vendre mon auto.
Elle est bien décidée à ne pas exécuter ce projet mais cette expression d'une résolution qu'elle ne suivra point, la rassure et la console en même temps qu'elle accuse aux yeux de tous le trouble profond que les événements ont jeté dans ses revenus. Elle interrompt les plaintes et les indignations sur les prix nouveaux des denrées pour demander des nouvelles de M. de Lénars et sollicite la permission de monter lui dire un petit bonjour à l'atelier. Marguerite qui sait avec quel ennui son père souffre qu'on
tracasse ses rêveries fait de son mieux pour écarter la visile menaçante, multiplie tant de prétextes que la marquise
finit par dire avec un petit ton d'impatience et de
rancune :
— Dites tout de suite, mes enfants, que j'ennuie votre père ; une vieille figure comme la mienne n'est pas agréable à voir pour le peintre 'de Psyché.
C'est avec un peu de mauvaise humeur que M"' de
ùiMANCfiB BT LT7N0Î 50
filaru quitte le salon en se laissant embrasser par les petites. Et Lucie Cormier observe :
— La vieille Blaru n*a pas l'air content. Vous auriez dû la laisser monter chez votre père. C'est un héritage à soigner, vous savez.
— Je n'y pense guère et je l'aime beaucoup sans songer à son héritage. Mais il y a des jours où elle empoisonde papa et, nerveux comme il est...
— Vous savez que vous êtes étonnantes toutes les trois, vous sacrifiez tout à votre père.
— Il nous a sacrifié tant de choses.
— Oui, je sais qu'il est très bon pour vous.
— Si ce n'était que cela, ce serait très simple» mais mon père, et c'est une chose dont je lui garde une reconnaissance que je ne puis dire, a renoncé pour nous à ce qui était lo but et la raison d'être de sa vie.
Elle hésitait un peu avant de parler et Lucie dit avec un air de discrétion hypocrite :
— Alors, je n'insiste pas.
La jeune fille sentit qu'elle était mal comprise.
— Vous entendez à côté. Papa était artiste. Il pouvait en être un grand. Il y a au Luxembourg une toile de lu^ où les autres peintres trouvent presque du génie, — c'est eux qui disent presque, ^- et tout d'un coup il a abandonné cette voie pour se mettre à faire ces petits tableaux qui ont ou avaient tant de succès en Amérique. Pourquoi ? Parce que ça lui rapportait de l'argent et ' que la maison était lourde, qu'il nous voulait gentilles et bien habillées. Eh bien, il a renoncé, sans hésiter, au grand succès d'art qui l'attendait pour se lancer dans ce qu'il appelle l'entreprise de peinture. Et ce n'a pas été sans une peine profonde que je connais, moi, que je partage maintenant. J'ai compris qu'il s'était transformé en un autre artiste,
60 JACQUBLINB BT GOLETTB
en un producteur, charmant à mon sens, mais tellement différent de ce qu'il voulait être. Et c'est pour nous qu'il a fait cela, pour nous faire vivre. Quelle n'est pas sa tristesse maintenant, son désespoir quand il sent que sa main lui refuse tout service ; qu'il est obligé de rêver les tableaux qu'il pourrait faire... Ah ! pauvre père, je peux bien au moins lui éviter l'ehnui d'une femme excellente, mais un peu ennuyeuse quelquefois.
Henri de Revel qui s'approchait pour prendre congé de la jeune fille, entendit la fin* de sa phrase.
— Monsieur votre père est heureux. Comme vous savez bien l'aimer.
Le salon de M"*' de Revel, en rotonde sur le boulevard Flandrin, dominait une vue charmante d'arbres et de terrains fleuris par le printemps. La vieille dame venait de rentrer et s'arrêtait, en soulevant la mousseline légère des rideaux, à considérer les incidences du jour dans les inégalités du sol. Un pli de souci chiffonnait son front et ses yeux étaient en désaccord avec la grâce heureuse de la journée qui' s'achevait. Elle s'assit pourtant et tenta d'ouvrir un livre.
Mais un bruit qu'elle aimait lui fit poser sa brochure ; elle attendit que la porte s'ouvrit du côté par où son fils devait entrer et ne fut pas déçue dans son attente. Il parut sous ce costume militaire qui était devenu son vêtement unique depuis deux ans et après avoiç baisé le front de sa mère, vint s'enfoncer auprès d'elle dans une bergère d'où il voyait les contre-allées du bois s'épaissir lentement d'obscurité.
Le fils vit le silence et l'air pensif de sa mère, s'étonnant qu'elle ne l'accueillît pas avec son empressement habituel. Avec une hésitation et une crainte où revenaient ses
DIMANCHE ET LimDI 61
anciennes habitudes de petit garçon gâté, mais timide, il demanda :
— Eh bien, maman as-tu été rue Godotde Mauroy ?
— Oui, j'ai vu des chapeaux, ils ne sont p^s cher.
— Tu en as commandé un ?
— Je l'ai même emporté tout de suite.
Un éclair de triomphe passe dans les yeux du lieutenant.
— Ah ! montre-le moi.
M™* de Revel sonna et dit à une femme de chambre qui parut :
— Caroline, apportez-moi le chapeau que j'ai acheté aujourd'hui pour que je le montre à M. Henri.
Sérieuse et sévèrement vêtue, la servante d'une quarantaine d'années revint en tenant sur son poing une toque de satin noir agrémentée d'une toufTe de plumes délicieusement posées.
— Il me semble qu'il est très joli.
— Oui, et vraiment pas cher. — Quand la jeune fille m'a dit le prix, j'ai été honteuse. Elles vendent vraiment trop bon marché.
— Tu as vu M'^* de Lénars, quel efiFet t'a t-elle fait?
La maman fouilla de ses yeux pensifs le visage trouble de son fils.
— Tu t'intéresses beaucoup à cette jeune fille ?
— Ne la trouves- tu pas intéressante ?
— Ceries oui. — Eh bien M"" de Lénars m'a paru franche, très gentille, très digne dans la profession qu'elle a choisie et qui est si nouvelle pour une jeune fille de son monde.
— N'est-ce pas, maman, elle a entrepris cette tentative avec un entrain, une aisance... Comme un brave cheval qui aborde franchement l'obstacle.
62 JACQUELINE BT GOLEtTfi
— Comme tu en parles. Elle teplait donc bien I
— Si c'était vrai qu'en dirais-tu ?
Il posait la question avec un embarras confui, regardant sa mère en face pour la première fois depuis le commencement de Tentretien. Le visage de cette mère aVaitpris un caractère singulier de bonté austère.
— Pourquoi me demandes- tu cela. -- Aurais- tu des projets sur cette jeune fille. — Je pensais que tu m*avais envoyé chez elle simplement pour lui procurer une cliente, mais... . ;
— Mais ?
^ — Moi qui te connais bien, je vois maintenant que tu avais une pensée de derrière la tète.
— Alors je te répète encore : qu'en dirais^tu P
Cette fois il était au cœur de Tenquôte commencée et ce guerrier sentait dans tous ses membres un tremblement nerveux dont il ne pouvait se défendre. M*"* de Revel éprouvait le même émoi que son fils.
— Est-ce sérieux P Est-ce que tu songerais à épouser cette jeune fille P
— Je la connais depuis longtemps. C'est une famille extrêmement honorable. Le père est un artiste d'une certaine valeur.
— Mais.., il parait qu'elle n'a aucune fortune. .
— Ne sommes-nous pas riches pour deux.
, — Oui, mais nous serions presque gênés pôur trois ou quatre.
— Tu as vu Antoinette, n'est-ce pas qu'elle est charmant^ ?
— Je l'ai trouvée très jolie et très aimable, mais,..
— Oh I je t'en supplie, maman, pas de mais» Ne commence pas à t'opposer à ce mariage.
— Avant tout t'es-tu assuré des sentiments de M"* de Lénars.
DIMANCHE BT LUNDI 63
— Non, quelque déiîr que j'en ai eu, je n'ai voulu rien faire avant que tu Taies vue.
— Je te remercie de ta confiance. Eh bien, voilà le résultat de ma visite : j'ai trouvé M"" de Lénars très jolie ; comme taille, comme- maintien elle e»t parfaite. Elle m*a paru avoir de Tesprit et elle a d*excellentes façons. Tu Vois bien que, bien que pas prévenue je l'ai bien étudiée.
— Et je t*en remercie.
'-^Mais...
— Ah I Voilà encore le mais. . .
— Mais, mon enfant, je l'ai vue dans sa boutique, m milieu'de ses modèles qu'elle fait elle-même, parait-il, et cela,' je ne puis Toublier.
— Comment, maman, toi !
— Oui, oui. Je ne suis pas si moderne que toi, je n'ai pas encore*abandonné mes vieilles idées... et je me fais difficilement à l'idée de voir mon fils songer à épouser une modiste !
— Une modiste I
— Oui, une jeune fille dont la première pécore venue pourra dire j'ai acheté l'autrejour un chapeau chez Antoinette, j'ai été très mal servie, on m'a volée.
— D'abord ce n'est pas sous le non d'Antoinette qu'est le magasin, la raison sociale est Jacqueline, Colette et Cie.
Tout le monde sait aujourd'hui que ce sont M*^*' de Lénars, les filles du peintre, comme on dit, qui font des chapeaux et les vendent.
— Ce n'a rien que de très honorable.
— C'est très honorable, mais ce n'est pas brillant.
— Je ne tiens pas à faire un brillant mariage.
— Moi, j'en avais ^rôvé un pour toi. Si cette jeune
fille n'était pas survenne, il serait déjà fait, je te le garantis.
Malgré le trouble du moment, la curiosité l'emporta, il demanda :
— Qui donc ?
— Annette Leberger.
— Je Tai vue, elle est jolie, je vous remercie,
— Et si bien apparentée. Sa sœur a épousé le duc de Caudale.
— Celui qui est cbef de Cabinet du Ministre à Tlnstruction Publique.
— Tu serais là à la source des honneurs.
— Non, maman, ne me parle pas de mariage, il n'en est qu'un pour moi.
— Tu sais, mon enfant, que je ne suis pas une vieille avare. Certes nous avons de quoi vivre et même assez largement, surtout quand le régime des moratoriums aura cessé. Mais enfin si toute cette fortune disparaissait, te vois-tu avec toute une famille sur le dos ?
— Il ne faut pas prévoir les malheurs de si loin.
— Mais on peut éviter de les attirer sur soi. Non, — mon fils, tu as bien voulu me consulter, tu n'as pas encore fait part de tes proîets à M"" Antoinette, cela me prouve que tu n'es pas encore décidé à Tirréparable. — Moi qui rêve pour toi d*un si bel avenir, soit que tu restes dans Parmée où tu as déjà conquis ta place...
D'un geste orgueilleux elle avança la main, mania un instant la croix de guerre qui insensiblement, battait sur le cœur du jeune homme, sous le halètement léger de son émotion.
— Soit que tu veuilles vivre un peu avec ta mère à Saint-Cernin où tu peux te faire nommer député avec les souvenirs de ton père... Tout cela pour épouser une petite marchande de modes, de la rue de Mauroy. — Certaine-
OIMÂNCHB ET LUNDI 65
ment la famille est honorable, mais le père vit de son pinceau et il n'a pas même la légion d*honneur.
— ïu lui reproches cela ? 11 ne s'en est même pas occupé.
— Il a eu tort. Il n'avait pas un talent à s'en passer.
Henri de Revel trouvait que sa mère avait des sentiments bien vulgaires, mais il ne voulut pas l'irriter en les combattant. Il se leva de la petite bergère basse danslaquelle il avait enseveli ses révoltes et ses réponses indignées Le soir s'était enfin abattu tout à fait sur les creux de pays que cerclait la ligne grise des fortifs.La lumière raréfiée des réverbères ne laissait distinguer que des pans d'ombre fondue dans la nuit épaisse. L'obscurité du salon s'éclaira parce qu'une porte venait de s'ouvrir et que Caroline apportant les journaux du soir avait d'un coup de pouce éveillé Télectricité.
La mère et le fils déplièrent les feuilles avec des doigts fiévreux et ne parlèrent plus que de la guerre.
En sortant de la rue Godot de Mauroy, Antoinette et Marguerite prirent, bras dessus, bras dessous, les rues qui tournent autour de la place de la Madeleine. Chaque soir quand le temps le permettait elles faisaient ainsi la route à pied et cette marche alerte, dans l'air attiédi, leur était un réconfortant capable d'éventer les ennuis ou la préoccupation du jour. La jeunesse souvent l'emportait et le rire des deux sœurs s'envolait au souvenir d'une cliente un peu godiche ou d'une autre trop difficile.
— J'ai passé, disait Marguerite, devant les sœurs Vincent, elles ont de bien jolis modèles. Il faut que lu viennes les voir. Au besoin nous pourrions en acheter un pour le copier.
— Il vaudrait mieux prendre celte petite qui est venue
66 JACQUELINE BT GOLBTTB
se proposer aujourd'hui et qui sort de chez elles. Elle a des idées et me fait T effet d'une bonne fille*
-<— Qu'est-ce que tu dirais d'un tagal noir avec des épis jaunes ?
— C'est bien été ; nous sommes en mai^ il faut songer aux modes d'hiver.
Antoinettte cependant trottait, moins bavarde que d'habitude. Les deux sœurs étaient si étroitement unies que leurs pensées communiquaient sans s'échanger en pa«rol09. Pourtant un événement de la journée dominait leur causerie et elles hésitaient à l'aborder. En approchant de leur demeure, il fallait venir à ce sujet et la cadette demanda brusquement :
— Tu ne me dis pas quelle a été ton impression sur la dame qui est venue vers 3 heures ?
— M"' de Reveî? Je l'ai trouvée très aimable. Elle semblait très contente de son chapeau.
«-* C'est son fils qui Ta envoyée ^
— Elle n'en a pas parlé, mais je l'ai deviné et je le re«mercierai si je le vois.
— Une chose m'a surprise, c'est qu'elle ne nous ait pas dit qu'elle venait de sa part. C'eut été pourtant bien naturel.
— C'est vrai, j'en ai été étonnée aussi. Mais comme elle n*en avait pas ouvert la bouche, tu as vu que je n'avais pas pipé quand elle m'a donné son adresse*
— Elle te regardait beaucoup. On ne m'ôtera pas de ridée qu'elle voulait t'étudier. Moi je l'ai reconnue tout de suite. Tu te rappelles que nous Tavons rencontrée à la matinée des Yiremont P Comment ne nous sommes-nous pas fait présente r à elle.
— Parce que papa était encore assez malade et que nous n'avons fait que paraître chez ces gens, d'ailleurs insupportables.
DIMANGHB ET LUNDI 67
— G*est égal, ça me paraît drôle que M"" de Revel ne nous ^ait pas dit un mot de son fîls et se soit comportée comme si elle était chez une modiste ordinaire.
Antoinette ne répondit pas.
Par la grande vitre, largement ouverte de l'atelier, l'air de Juin, entrant doux et bleu, courait comme une eau fraîche sur les bibelots, les meubles, s'attardait sur les esquisses, sur les toiles commencées. Il semblait un petit genre fureteur, venant visiter les coins d'ombre pour les étudier, les angles assoupis pour en éveiller la vie, les couleurs et les nuances pour y faire danser les rayons de la lumière. Cet air folâtre et joueur comme un jeune ctiien,il soulevait les plis des rideaux, faisait voleter avec un bruit sec les feuilles de papier posées sur les tables, allait caresser douéement la chevelure ou flatter les joues du peintre étendu somnolant dans son grand fauteuil.
Albert de Lénars s'était endormi en rêvant de peinture et son sommeil continuant Timage ébauchée pendant la veillée, la lui représeatait encore, mais plus vague et plus molle, plus parfaite aussi!peut-être parce qile plus inachevée... Ce repos était tr^s doux et fut un moment triomphant parce que l'illusion magique du somme faisait croire au dormeur qu'il avait retrouvé Tusage de sa main^
Il la sentait souple et dactile, adroite et sûre ; le fusain se fixait entre ses doigts, traçait sur le châssis les grands traits d'une composition nouvelle et son esprit, sous ses hachures noires, pressentait des tons, établissait des valeurs... Un mouvement se fit dans les moirures de Tair et le parquet craqua doucement, il s'éveilla, vit devant lui M"' de Blaru.
— Vous dormiez, Albert?
— Non, non, je me recueillais.
— Je suis fâchée d'avoir troublé votre recueillement.
— Ah ! je rêvais que j*avais encore ma patte !
Il voulut agiter ses doigts pour matérialiser le songe heureux dont on le tirait, mais la communication du cerveau avec les fibres restait coupée et tout ce qu'il obtint fut un insensible frémissement des phalanges. Il sourit tristement et regardant sa vieille amie :
,— Vous voyez, dit-il, ce n'était qu'une chimère.
Elle s'asseyait près de lui, prête par ses façons à la confidence.
— Personne ne peut nous écouter ?
— Antoinette et Margueritte sont à leur magasin. Rosé a été faire une course pour ses sœurs.
— C'est très bien, j'ai à vous parler, ^i- Chère amie, vous m'effrayez.
— Ce que j'ai à vous dire n'a rien d'effrayant. Songezvous à marier vos filles P
— Certes.
— Y songez-vous sérieusement ?
— Les parents songent toujours sérieusement à marier leurs filles jusqu'au jour où ils déplorent avec le même sérieux, d'avoir un gendre.
— Eh bien, ce gendre que vous ne regretterez pas d'avoir accepté, je viens, moi, vous le proposer.
— Ah ! chère amie !
— Voilà : il est venu chez moi Tautre jour. Il a vu Antoinette à une matinée des Vircmont, depuis ce temps il ne pense qu'à elle et comme il a su que nous étions liés^ il est venu me trouver.
— C'est P
— Vous ne le connaissez pas. C'est un industriel qui fait en ce moment une fortune immense eii fabriquant des obus pour TEtàt. Il a déjà deux usines et va en fonder deux autres en province. Du reste un homme parfaitement bien élevé, de très bonnes manières et qui possède déjà de capital une centaine de mille livres de rentes.Il n'a ni particule ni titre, mais je pense que cela vous est égal.
— A l'heure qu'il est, chère amie, cela ne compte plus pour rien, c'est même quelquefois gênant...
Dans une rapide visiorf le peintre se rappelait ses débats à l'Ecole des Beaux-Arts et quelle défiance, quelle mauvaise volonté lui avaient valu son nom bien modeste de gentillâtre.
— Il n'y a que l'âge qui pourrait être une objection, M. Charpentier-Laval a quarante-deux ans.
— Antoinette en a vingt-cinq. Il y a une assez grande disproportion, mais enfin ce ne pourrait pas être un empêchement sérieux.
— Vous me ravissez.
— Entendons-nous. Cette petite est très difficile. Elle a refusé ce qu'on est convenu d'appeler de très beaux partis.
— Mais mon protégé, — car décidément c'est mon protégé, — n'est pas mal du tout.
— 'Et comme caractère?
— On n'arrive pas à quarante deux ans sans avoir fait ses preuves. J'ai pris mes renseignements. Tous s'accordent à dire que c'est un homme charmant et capable de rendre une femme très heureuse.
— 11 ne me reste plus qu'à vous remercier, chère amie. Il faut que je vois ce Monsieur et surtout que ma fille le Voit, car tout dépend d'elle et je ne saurais la contraindre en rien.
— J'ai pensé qu'il pourrait venir visiter vos tableaux. G*est un prétexte excellent.
^ — Je vous préviens qu'Antoinette passe toutes les journées dans son magasin et qu'elle est hostile à tout ce qui peut ressembler à une entrevue, à la classique entrevue. Mais attendez donc : votre M. Charpentier ne serait-il pas un embusqué P
— Non, il a obtenu un sursis d'appel. Le travail de ses usines est trop nécessaire à l'Etat. Mais voilà ma chère petite Rosinette.
L'enfant entrait ; c'était une jeune fille, car ses cheveux relevés en chignon lui donnaient l'allure et la grâce d'une grande personne. Les deux amis la suivirent de leurs yeux encore inaccoutumés à cette transformation dans son caractère, cette petite Rose que la veille encore ils considéraient comme une gamine.
Les façons de M'"'' de Blaru avaient dû laisser une impression de confidence dans Tatelier ou plutôt l'aspect heureux et préoccupé de ton père avertirent la nouvelle venue.
Elle flaira le mystère sur lequel les lèvres delà Marquise s'étaient jalousement refermées et prit un air indifférent malgré sa curiosité éveillée. M*"" de Blaru aimait les diminutifs et leur trouvait de la grâce.
— Eh bien, Rosinette, tu ne travailles donc pas avec tes sœurs ?
— Il faut bien que je reste un peu avec papa.
— Elles ont beaucoup d'ouvrage en ce moment ?
— Tant qu'elles ont été obligées de prendre encore une seconde ouvrière. Celle-là vient de Étiez Lajsarine,
— J*irai Içs voir demain rue Godot.
— Vous leur ferez bien plaisir.
Rose soumit son front au baiser barbu de M"* de Blarii et raccompagna jusqu^à la porte en subissant beaucoup d^observations et de conseils sur Thyglène du peintre, puis d'un bond elle remonta l'escalier et vint de nouvestu embrasser son père. La curiosité faisait pétiller ses yeux, son premier mot fut : ^
— Qu'est-ce qu'elle te voulait, papa ?
— Elle venait me voir.
— Oh I elle avait un air mystérieux. Et (j^uand je suis arrivée vous vous êtes tus brusquement.
— Quelle inquisition ! Mais, je t'assure, nous ne di* sions rien de confidentiel.
— Quelle blague ! -
— Tu as des façons de t'exprimer 1
— Je m^exprime comme un citron, c'est entendu, mais dis, dis vite ce qu'elle voulait.
— Et si elle a demandé de ne pas le dire ?
— Tu le diras tout de même à ta petite Rosette.
Câline, elle se glissait sur les genoux du père, l'embrassait, l'importunait jusqu'à ce que souriant et subjugué le vieil homme finit par consentir, racontant la visite et la proposition faite.
La petite ne s'indigna pas de l'âge du candidat. Elle fut sensible à l'énoncé de ses revenus, dit'sa reconnaissance à la vieille amie pour la fortune inespérée qu'elle apportait à sa grande sœur.
— Car elle serait folle de refuser, n'est-ce pas, papa.
— Il faudrait d'abord le voir. Elle fera ce qu'elle voudra. /
— Mais papa, songe donc I Au lieu de s'éreinter à faire des chapeaux, pouvoir en acheter tant qu'on en veut, vivre sans inquiétude, mon Dieu, quelle différence !
Ces mots qui révélaient au peintre l'angoisse qu'avaient dû traverser ses filles depuis son oisiveté forcée» le frappèrent, rémurent. Ses yeux, involontairement, se jetèrent sur la main qui reposait sur ses genoux. Il en maudit rinertie meurtrière par qui ses enfants connaissaient cette quasi-misère dont toute sa vie il avait côtoyé Pabîme avec la terreur d'y tomber. Le fameux magasin de la rue Godot de Mauroy ne lui inspirait pas confiance. Il considérait l'effort d'Antoinette et de Marguerite comme une sorte de sport devant lequel son aristocratie renâclait et qu'il ne pouvait admettra qu'en ne le prenant pas au sérieux.
-^ Cela les amuse, pensait-il, mais cela les déconsidère un peu, enfin laissons les faire.
Aussi cette proposition de mariage, ce prétendant surgi, le troublaient-ils singulièrement et de nouveau la puissance de son imagination s'exerçait surla possibilité d'une vie heureuse, brillante, élégante, celle qu'il avait toujours rêvée pour ses filles et qu'il avait cru pouvoir leur donner jusqu'au jour où la demi-mort avait glacé sa main.
Mais le difficile était d'amener sa fille aînée à se rencontrer avec Charpentier-Laval. Il savait l'horreur et le dégoût d'Antoinette pour les entrevues auxquelles se prêtaient si gaillardement certaines de ses amies. Jamais elle ne consentira à s'exhiber dans l'atelier « comme un cheval qu'on fait trotter » et s'il usait d'une ruse, difficile à combiner, ne serait-il pas deviné facilement par l'enfant fière et habituée à pénétrer les pensées les plus profondément enfouies dans les fosses du cœur.
Que faire ?
Gomme Rose le regardait de ses yeux épieurs^ il pensa devant elle, dit ses craintes et ses espoirs, la difficulté d'organiser le mécanisme d'une rencontre.
— Mais puisqu'il connaît déjà Antoinette, ce n'est pas
74 JAGQUELll>7B 1t COLETTE
elle qu'on exibera, ce sera plutôt lui qu^on fera trotter devant ma sœur. Sa Oerté ne peut s^ofifenser de la chose.
— Alors ce sera sa délicatesse. Tu connais bien ta sœur.
— Dame, papa, moi à sa place
Ils furent interrompus dans leur causerie confidentielle et tendre "par l'entrée du D*" Dusser qui venait prendre des nouvelles de son malade. Celui-ci, soulevant sa main droite de la gauche, la montra d'un air piteux au savant qui la mania quelques instants d'un air d'indifférence enjouée :
— Maintenant que l'état général est meilleur, dit-il, nous allons pouvoir essayer ce massage électrique avec lequel j'espère vous rendre l'usage de ce membre. Quand voulez-vous que nous commencions ?
— Quand vous voudrez.
— J'apporterai demain mon appareil.
— Impossible, cher Docteur, demain c'est dimanche, le jour où mes filles reçoivent et comme elles voudront certainement assister. . .
— Mais le lundi elles sont prises. J'ai passé l'autre jour devant leur magasin. Il a vraiment très bon air et il m'a semblé qu'elles avaient en montre des chapeaux ravissants.
Elles sont assez contentes, en effet, mais moi, je demeure toujours incrédule.
— Vous avez tort, il faut avoir la foi.
— Je n'ai pas renoncé à mon rêve d'un beau mariage. •» Elles sont si jolies, c'est une dot cela.
— C'est une charge aussi. Avant la guerre il y avait des hommes qu'une femme très belle effrayait. C'était une occasion de dépense, J'ai connu un jeune homme qui cherchait à épouser une jeune fille laide. Et il était très riche.
Sur un clin d'œil de son père, Rose s'était écartée, respectant les confidences possibles f^du malade au médecin
malgré sa curiosité toujours en éveil. Le père continuait :
— On est venu me proposer un parti magnifique pour Antoinette.
Il dit la situation.
— C'est un industriel, M. Charpentier-Laval • Mais vous le connaissez peut-être.
Je le soigne depuis longtemps ou plutôt je ne le soigne pas, car il a une santé magnifique, mais il est très de mes amis ; en effet ce serait très bien, seulement il n'est plus tout jeune.
— 11 faut toujours passer sur quelque chose et ce que vous me dites de lui me fait plaisir.
— Comment n'y ai-je pas pensé plutôt ! Je croyais qu'il ne voulait pas se marier.
— Il paraît que c'est la' vue d'Antoinette qui l'a décidé.
— Il a de bonâ yeux. — Où en êtes-vous de cette négociation?
— Il faudrait que ma fille le vit, car tout dépend d'elle.
— Et son magasin l'occupe beaucoup. Mais elle est libre le dimanche et c'est le jour où vos filles reçoivent. Laissez-moi vous amener mon ami un de ces jours-là. Peut-être demain. Il prendra pour prétexte une visite de vos tableaux, car il a du goût en peinture.
— Mon cher ami, vous me sauvez la vie. Je ne savais comment arranger cela sans que ce fût la tradionnelle entrevue qui exaspérait mes filles.
— Je vais lui téléphoner ce soir et je tâcherai de vous Ta mener demain.
— Vous êtes le meilleur des amis !
Rosette qui jugeait que sa discrétion s'était assez manifestée rentra dans l'atelier. Elle connaissait le vieil ami depuis l'enfance et ne s'intimidait pas devant lui.
76 JACQUELINE BT COLETTE
— Eh bien, ça marche, ce mariage ?
— Quel mariage ?
— Celui à propos duquel on m*a poliment priée de sortira
— C'est tout à-fait ridicule, on ne t*a pas du tout priée de sortir et il n^a été question de personne.
Le médecin sourit et s'en alla laissant dans ce débat son malade et Rosette. Celle-ci aussitôt dit à son père.
— Dusser est donc en relations avec -M. Charpentier- Laval ?
— Petite masque ! Tu écoules aux portes, maintenant ?
— Non, mais du moment que tu étais en conférence avec le Docteur j'ai pensé
— Je lui montrais ma main,.,., mais au fait pourquoi ne pas te le dire, il connaît ce jeune homme et l'amènera demain.
— Ce jeune homme !
— Ne parle pas ainsi devant tes sœurs. Tout homme qui se présente avec des idées de mariage est un jeune homme.
— Bien, papa. — Je leur dirai.
— Je te prie de ne leur rien dire. Surtout avec Tair fichant que tu viens de prendre. C'est toi qui as fait Vater plusieurs mariages de tes sœurs.
— Oh ! papa, par exemple, moi !
— Oui, avec tes manières de te moquer du monde. Sais-tu pourquoi la race des éléphants diminue dan g l'Inde d'une façon inquiétante ?
— Je ne savais pas du reste.
— Eh bien, c'est parce que quand un éléphant songe à l'hyménée et qu'il a jeté les yeux sur une jeune éléphante, le jour où il se présente comme fiancé ofBciel et qu'ils ont l'autorisation des parents de] se promener
trompe dessus, trompe dessous, aussitôt les singes que ce flirt amuse au plus haut point, s'appellent, se groupent, arrivent à quatre pattes de tous les points de la forêt et se mettent à suivre le jeune couple, en faisant mille contorsions, en se tirant par la queue, en exécutant des cabrioles. L'éléphant très collet monté et pudique par nature, n'ose pas exprimer sa flamme, soupire, en se taisant comme le vieux grenadier de Napoléon et finit par renoncer à des projets qui lui étaient chers, « comme on dit dans le monde ».
— Papa, je te promets de ne plus faire le singe.
Elle éclata de rire et l'on ne s'occupa plus que d'organiser cette rencontre.
— Antoinette et Marguerite sont bien fines, disait Rose, je ne te réponds pas qu'elles ne devinent aussitôt ce qui se passe, mais je te promets de ne pas blaguer le pachyderme.
M. CHABPMTIER-LAVAL
Sous le jour de franchise qui fait luire sa gaieté dans le salon, une dizaine de jeunes £lles sont réunies, toutes jolies ou du moins gentilles et celles qui subissent cette restriction tendent à la racheter par des secours étrangers qui utilisent les avantages» atténuent les défauts, soulignent les supériorités en évitant les imperfections. Malgré la guerre qui ruine les uns et enrichit les autres, la somme des toilettes est d'un ton de générale et pareille élégance. Un œil exercé, un œil de femme peut tout au plus distinguer la richesse et la cherté d*un tissu à côté du chic adroit d^une étoSe achetée à bon marcl\é, la coupe d'un tailleur révélée en opposition avec le (( fait chez soi » qui parfois n'a pas moins de tournure et peut-être de recherche. Peu d'hommes encore, ils viendront plus tard. Albert de Lénars est encore dans son atelier, toujours devant le panneau intact et vain sur lequel ses yeux à défaut de sa main posent des lignes et des touches dans lesquelles sa rêverie hésite w ôc perd. La conversation est bruyante, nerveuse, imprudente.
M. GHARPBNTIBR*LAVAL 79
Lucie Cormier ; Je viens de la retraite de Saint-Augustin. Quel admirable sermon du Père Gratien !
Francine Charras : Moi de Saint-Louis d'Antin où Tabbé Leregard nous a parlé des tables tournantes.
Pauîe de Lanaaze : Nous, nous venons du mariage de Philippine de Gesvres. Un monde énorme. Le marié en uniforme. Il repart dans huit joyrs pour le front.
Marie-Louise de Brévannes : On se marie beaucoup en ce moment. — Cela prépare des veuves.
Thérèse de la Chalinière : Oh ! chère amie, quelle triste pensée !
Francine Charras : Un homme qui peut être blessé, cela vaut mieux encore qu'un mutilé comme le Ciel nous en réserve peut-être.
Andrée Levymer : Ou qu'un embusqué ingambe.
Plusieurs ; Jamais je n*épouserai un embusqué.
Lucie : En somme après la guerre, un embusqué, cela ne se verra pas.
Paule de Lanauze : Ça se verra mieux qu'une jambe G Q un bras en moins.
Lucie : croyez-vous?
Juliette : M^^** de Gesvres était ravissante. — Il faudra que je vous Pamène rue Godot de Mauroy, Antoinette, ce sera une bonne cliente.
Antoinette : Qui épousait-elle donc déjà ?
Juliette et Paule : Mais le Duc de Luxembourg-Moritfort, ma chère d*où sortez-vous ?
Atitoinette : de mon arrière^bou tique.
Yvonne Lemhas : J*ai vu entrer le cortège. Le marié avait vraiment grand air.
Suzette : Je Tai rencontré plusieurs fois dans le monde, mais je le trouve plutôt commun.
Juliette : Il ressemble à ce jeune homme qui vient ici quelquefois. Comment l'appelez- vous ? M. do Rerel.
Marguerite : M. de Revél n'a pas l'air commun. Thérèse : Pas du tout,
Paale : Tout ce que vous voudrez, mais il est sale. ' Antoinette se récrie, |
— Lui, sale ! vous ne parlez pas sérieusement. Il est toujours si bien tenu I
Lucie Cormier prit Tair voyou qu'elle affectait pour atténuer les rosseries qui fleurissaient sur ses lèvres et se balançant sur ses grosses jambes :
— Ah I je ne savais pas qu'il ne fallait pas parler de M. de Revel. Alors c'est le béguin, c'est le béguin ! — Pardon ma chère.
— Vous n'avez pas à vous excuser, Lucie. Je ne comprends pas ce . que vous avez à parler de béguin, quand
, M. de Revel vient ici à ses rares moments dé perm., il est très gentil, très convenable, mais c'est tout.
Marguerite vint à la rescousse, irritée que sa sœur n'eut pas plus sévèrement (( mouché )) l'impertinente :
— Lucie ne peut pas voir un jeune homme sans s'imaginer qu'il y a un flirt ou un mariage en train.
Comme d'habitude M"' Cormier biaisa, couvrant d'un franc rire ses hypocrites sous-entendus.
— Ne vous fâchez pas, Marguerite, il est tout naturel , vous l'avouerez, que Revel trouve votre sœur charmante.
La sœur allait répondre quand le D' Dusser parut au seuil du salon. Il étaft suivi d'un individu qui n'avait que l'âge qu'on voulait lui donner selon que sa figure de brave homme pouvait plaire ou déplaire. Ses cheveux grisonnants encadraient une tète énergique, mais un peu vulgaire et son élégance était si correcte qu'elle semblait disparate sur son torse musculeux à qui manquait évidemment un autre costume plus habituel.
— Votre père n'est pas là ?
M. GHARPENTIBR-LAVAL 81
— Je vais le prévenir. Docteur, il va descendre.
— Je lui amène mon ami, M. Georges Charpentier- Laval, qui admire beaucoup son œuvre et voudrait voir des toiles. — Bonjour Marguerite.
Antoinette s'était enfuie pour chercher son père, le Docteur et le nouveau venu restèrent au milieu du groupe des jeunes filles qui les dévisageaient, curieuses.
Thérèse de la Chaulinière dit à Marie-Louise d'un imperceptible mouvement des lèvres :
— Ça sent l'entrevue.
— Il est bien, ce Monsieur. Lucie intervint :
— Je le recx^nnais. Il venait chez mon père.
— Alors, parles, qu'est-ce que c'est ?
— Avant la guerre il ne faisait rien, car il a une grosse fortune, mais depuis 1 914 il s'est mis à la tète d'usines de munitions et j'ai entendu dire qu'il gagnait jusqu'à 600.000 francs par an.
Le chiffre fit. une impression profonde sur Lucie dont les yeux s'alanguirent. Pendant ce conciliabule les deu]^ hommes, par contenance parcouraient le salon, s'arrétant aux quelques toiles qui s'étageaient sur les murs.
— Mais je vois très peu de Lénars ici.
— Albert en a très peu. Il vendait beaucoup et très vite avant d'être malade. Vous en trouverez cependant quelques autres dans l'atelier.
Le visiteur venait de tomber en éveil devant un tableau qui représentait une vierge chrétienne s'avançant entre des soldats romains vers le martyre. La démarche de la sainte figurait une joie ailée, une impatience desouffrir pendant que les bourreaux promenaient devant elle les instruments de supplice sous un soleil ardent s'écrasant et faisant resplendir un mur de Temple païen... Toute la composition était d'un faire harmonieux et léger mais
82 JAGQUBLINB ET GOLfiTTB
les faces et les attitudes des tortionnaires étaient modelées dans une vigueur qui, par moment, rappelait la manière espagnole d'un Vélasquez ou d'un Goya.
— Dirait-on que c'est le même peintre qui a fait le Bain de Psyché ou les délicieuses danses de Nymphes qui sont chez lord Londendron P
M. Charpentier-Laval fit un geste d'indifférence et le Docteur dut lui dire :
— Ayez un peu Pair connaisseur, que diable , sans cela nous^ serons percés à. jour. Voyez les yeux fixés sur nous.
Mais la porte qui s'ouvrait délivra l'industriel de cette affectation d'hypocrisie : Albert de Lénars, appuyé au bras d'Antoinette, apparaissait au seuil du salon. Le trait de soleil qui les touchait Pun et Pautre, )es faisait diversement ressortir, car si le peintre gêné de la lumière et comme offensé de cette violence de jour clignait des yeux et recevait cette averse de clarté avec une sorte de timidité, la jeune fille au contraire semblait s'offrir au soleil dans une complète ignorance de la splendeur où l'astre en la baignant semblait prendre plus d'éclat et de magnificence. Les jets qui se posaient sur son front jouaient dans Por des cheveux, dans la carnation d'une chair comme fluide et dont les transparences auraient eu quelque chose de fragile et d'inconsistant sans la belle santé qui révélait le rose d'une peau intacte de tout fard. Le couple ainsi posé dans une attitude qui ne comportait nulle recherche formait un tableau qui grâce au costume avait quelque apparence de modernité, tandis que son sens véritable et profond donnait cette impression d'émotion intense qui vibre dans les figures silencieuses et exprès* sives de l'art antique.
M. Charpentier-Laval demeurait immobile devant cette apparition qui, avec Paide du soleil, pouvait être qualifiée
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de radieuse. Le Docteur dut faire un effort pour rompre cette sorte d*ankylose et mener son ami au mattre de la maison. 11 fut reçu avec une hauteur cordiale par le père qui l'observant le trouva inférieur à l'idée qu'il s'en était faite.
-^ Antoinette, pensait-il, avec ce lourdaud, Antoinette si fine, si délicate I
Il fut même secrètement froissé quand il le vit s'approcher de ses filles près des tasses de thé, être entouré par la bande rose et jeter des regards avides sur Antoinette. Alimentée par le babil de Lucie Cornfiier qui se prodiguait, la conversation fut bientôt générale et le nouveau venu parut peu à peu s'amuser beaucoup. Rose qui d'abord avait gardé une attitude dénigrante, s'harmonisa, rît comme une folle aux plaisanteries de l'industriel pendant qu'Antoinette et Marguerite toutes deux se tenaient à l'écart et comme sur la défensive.
— Il me semble, vint leur dire Lucie Cormier que l'amateur ne se presse guère à voir les tableaux du Maître. Il devrait mieux soigner son prétexte.
Juliette de Lanau\e cueillit au vol ce propos :
— Vous croyez donc que c'est une entrevue ?
— C'est clair comme le jour.
— Eh bien, dit la bonne Marie-Louise, j'en serais bieo heureuse pour Antoinette.
— Moi aussi, insinua méchamment Suzette Lebas, d'autant plus que ça ne va pas les chapeaux ; je me suis laissé dire que les clientes devenaient rares.
— Ce n'est pas étonnant, une fois la première curiosité passée on aime mieux en revenir aux fournisseurs dont on a l'habitude.
— Et puis ce ne sont plus elles qui font les chapeaux. Elles ont maintenant deux ouvrières qui viennent de chez les grandes modistes et qu'elles ont trouvé moyen de
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débaucher. Ce sont les modèles des sœurs Vincent ou de Lazarine^ alors pourquoi les quitter ?
Marie-Louise éclata :
— Mais tout simplement parce que ce que vous payez i5o francs chez Lazarine, vous l'aurez pour quarante francs chez nos amies... et aussi parce que ce sont no^ amies et que nous devons les aider.
Le petit Talmont pérorait dans un groupe de permissionnaires sans importance quand Lucien ouvrant la porte s*effaça en bon militaire devant les trois galons qui brillaient tout neufs sur la manche de M. de Revel. Le nouveau capitaine devait à cette nomination le droit jde passer quelques jours à Paris ; il s'en expliqua modestement sans faire valoir son nouveau grade, préoccupé par l'animation qu'il devinait et le mouvement diapré des jeunes filles auxquelles de nouvelles arrivantes étaient venues se joindre. Il fut attiré par les éclats de rire qui s'élevaient de la table où M. Charpentier-Laval trônait, mis à l'aise par l'accueil de Lucie Cormier, définitivement attelée à sa conquète.^Le regard confiant du jeune homme se voila d'une ombre de tristesse en reconnaissant le richard dont il dut subir la poignée de main. Il le porta sur Antoinette avec une peine profonde. Mais la jeune fille semblait indifférente à ce qui se passait autour d'elle et ses yeux reflétaient une froideur glaciale singulièrement contrastée avec l'agitation qui brûlait dans ceux de ses compagnes encore surexcitées par l'arrivée d'Henri, auquel Laurière était venu se joindre.
Une heure plus tard les deux amis cheminaient par les rues où les derniers rayons du soleil s'étendaient obliquement commençant à s'obscurcir et où l'anémie du soir décolorait les choses avec cette tristesse qui accompagne la fin d'un beau jour.
M. CHABPENTIER-LAYAL 85
Laurière proposait :
— Tu vas dîner avec moi, nous arroserons tes galons.
— J'ai promis à ma mère. Mais viens chez elle. Tu sais
qu'elle est toujours heureuse de le voir.
— Nous ne pourrons pas causer.
— Tu as quelque chose à me dire.
— D'abord à te féliciter. J*ai appris ton avancement par les journaux. Tu n'avais pas daigné me l'annoncer.
— C'est un avancement par le canon. Il ne restait plus que moi d'officier dans notre compagnie.
— C'est dur, hein, Verdun ?
— C'est inimaginable. Mais nous tenons comme des tigres. Passeront pas.
— Que je voudrais'^être là !
— Ne t'en fais pas, va. C'est beau, mais c'est l'enfer. Enfin c'est un peu plus calme dans ce moment. Mais je sors de la tragédie pour tomber dans le drame.
— Quel drame ?
— Tu n'as pas compris le sens de ce qui se passait chez les Lénars. Tu ne coanais pas ce M. Charpentier qui était chez elles aujourd'hui ?
— Un gros commun.
— Eh bien je ne me suis pas trompé une seconde, c'est un prétendant pour l'aînée.
— Où as-tu pris ça ?
— C'esi que je le connais, moi, ce M. Charpentier, il est follement amoureux d'Antoinette, depuis longtemps, depuis une matinée où il Ta rencontrée chez les Viremont et il cherchait partout une occasion de lui être présenté. — Il me l'a demandé à moi. Heureusement que j'ai toujours le prétexte de Verdun.
— Tu le connais donc ?
— Nous sommes du même pays. Déjà avant la guerre.
86 JACQUBLINB BT GOLBtTB
il avait une usine de papiers peints qui occupait 800 ouvriers et il gagnait 100 mille francs par an. Maintenant il en a monté d'autres ; il travaille dans les munitions et doit se faire dans les 5o mille par mois.
— Diable I
— Il a trouvé moyen de se faire amener par le D'^ Dusser qui est un ami intime de Lénars. Maintenant qu'il est dans la maison, c'est une affaire faite.
— Tu crois qu'il va épouser Antoinette ?
— Il faudrait qu'elle fut folle pour hésiter. Avec cette fortune là. Et en somme» il est acceptable ce garçon ; un peu commun seulement. Tu sais la situation de Lénars et il parait que le magasin de la rue Godot de Mauroy ne donne pas ce qu'on en attendait.
— Qui est-ce qui t'a dit cela ?
— Une amie de ma mère, M°^' Lepointre qui est venue ce matin déjeûner avec nous et nous a dé&lé un tas de potins sansr se douter que celui-là m'intéressait spécialement.
— Tu penses donc toujours à...
— Il vaudrait mieux que je n'y pense pas. Ma mère, qui m'a confessé, ne parait pas tenir à ce mariage et maintenant il me sen^ble qu'il va devenir tout à fait impossible. Ce sera le grand regret de ma vie d'avoir raté ce bonheur. ^
— Ces bonheurs là, ça se retrouve.
— Jamais, mon cher, [vois-tu quand on est jeune on dépense sa vie sans compter. Mais on n'a qu'elle dans ce monde et quel chagrin on doit avoir quand plus tard on s'aperçoit qu'on l'a gâchée. Je parle bien entendu sans penser à la guerre qui peut régler d'un coup toutes les questions d'avenir.
— Sauf pour les pauvres diables comme moi qui sont réformés.
M. CfiARPÀNtiBR-LAVAL 8?
— Console-toi, mon vieux, c'est vous qui êtes les témoins du duel, ce qu'on appelait autrefois les - seconds.
— Les seconds se battaient !
Une ombre de tristesse indicible obscurcit les yeux de Laurière, mais Tami dominé par l'idée fixe reprit avec violence.
— Que veux-tu? Dçpuis que je connais Antoinette de Lénars, c*est^à-dire depuis 3 ou 4 ans, toujours elle m'est apparue comme la femme nécessaire, la compagne indispensable de ma vie, Avant la guerre je la considérais surtout comme une jolie et enviable jeune fille, mais depuis...
— 11 me semble que cette terrible lutte où tu figures...
— La guerre ne fait que décupler et sanctifier les sentiments vraiment profonds. Quand je suis au feu et que je me dis : Dans deux minutes peut-être un obus m'emportera et je n'existerai plus, ceftle idée qui vient rarement, d'ailleurs, — car on n'y résisterait pas si elle était continuelle, — cette idée est comme une chambre noire d'où l'image d'Antoinette se dégage lumineuse et vient vivifier l'âme. Bien souvent en voyant un camarade tomber à côté de moi, j'ai eu cette pensée égoïste : toi tu es mort tout entier, tu n'emportes plus une image. — Peut-être qu'il en avait une aussi tout de même.
— Mais si tu aimes vraiment comme tu dis, pourquoi ne t'es-tu pas déclaré ? Pourquoi ne parles- tu pas ?
— Ah I pourquoi ? — Pourquoi ne dit- on pas les choses qui vous brûlent les lèvres? Pourquoi est- on bien élevé? D'abord ce n'est que depuis peu de temps« tiens depuis
nolrô rencontre à ce Cinéma que j'ai cru comprendre qu'Antoinette pouvait peut-êti^e. . . que je ne lui déplaisais pas en tous cas. Elle est si froide, paraît si indifîérente au milieu de toutes ces évaporées qui Tentourent. Et puis je ne voulais pas faire cette chose -là légèrement, sans consulter ma mère. Alors sont survenues cette guerre et les angoisses de la patrie. Comment songer à autre chose P Les perm. pourtant, c'est fait pour rentrer dans la vie réelle, pour rattacher les petites ficelles qui nous faisaient autrefois mouvoir ; à chaque perm. je revoyais M^^* de Lénars, était-ce le moment de faire une démarche en 7 jours, quand on pouvait être le lendemain un mutilé... ou un cadavre. Puis j'ai vu que malgré tout on se mariait, j'ai eu peur qu'Antoinette ne m'échappe^ j'ai songé à faire faire une demande par ma mère.
— Toujour les vieux jeu.
— Je suis vieux jeu. Mais j'ai trouvé en maman une répugnance, une hostilité que^e ne pouvais m'expliquer. Enfin est tombée comme la foudre la maladie de M. de Lénars, la paralysie qui Ta suivie et la révélation, — pas pour tout le monde, maman était au courant, — de la situation réelle du peintre. C'est elle qui m'aurait décidé si, en arrivant du front, ces jours-ci, je n'avais appris l'installation du fameux magasin de modes. ~Ça a refroidi encore ma mère qui rêve pour moi d'un mariage très chic et très riche. Mais moi, ça m'a charmé... Et voilà qu'il faut que je me heurte aujourd'hui à ce richard avec ses usines et ses millions. Je ne remettrai plus les pieds Ave* nue de Villiers. "
— Si tu juges comme tu me l'as' dit M"* Antoinette, comment peux-tu la croire capable de faire un mariage d'argent ?
— Eh 1 mon cher, l'idée du sacrifice est bien puissante
M. GHARPBNTIBR-LAVAL 89
sur un caractère comme celui-là. La pensée de sauver son père, d'apporter dans la maison une aisance qui serait acceptable avec une fortune comme celle-là» les conseils des amies, des petites sœurs, l'exemple.. • Mais nous voici arrivés...
Le dîner finissait ; en 1916 ce n'était pas encore le régime chétif des restrictions et des jours sans \iande ; le bon repas confortable et soigné avait égayé tous les esprits et quelques accrocs au régime, autorisés par le Docteur Dusser, en rendant plus de confiance au peintre, lui avaient donné un entrain que depuis de longs mois ses enfants ne connaissaient plus. Son bumeur qu'il se donnait rarement la peine de faire paraître, était ce jour-là enjouée et légère, vivement promenée d'un sujet à un autre et les effleurant sans s'y arrêter. On avait parlé d'abord de cet babitûel sujet de guerre et les uns et les autres, même les jeunes filles, étaient venues apporter leur contribution de nouvelles plus ou moins certaines. La résistance de Verdun, les préparatifs de l'Angleterre, les incidents parlementaires occupaient tour à tour le tapis ou en disparaissaient avec facilité et cette aisance française qui est le coefficient de toutes causeries. Pourtant, à certains moments, à certains silences, on sentait la préoccupation qui, depuis le commencement du diner
ÊMfiARAAS 91
avait pesé sur Pinquiétude des convives. Lorsque Lucien les eut reconduits dans le salon où Télectricité luisait, cette dominante s'établit et pendant que Taînée des sœurs versait au Docteur sa tasse de café moelleux et liant, le vieux médecin la regarda avec cet air d'infinie bonté qu'éveillait en lui la présence des filles de son ami.
— Tu as Tair toute songeuse, ma grande ?
— Mais non, dit-elle vivement. Un petit peu de migraine seulement.
— Toujours le dimanche soir, elle souffre ; c'est fatigant de recevoir tant de monde quand on doit travailler le lendemain.
Cette observation de Rose déclencha le ressort que tous souhaitaient voir jouer sans oser y porter la main. Marguerite' exclam a :
— Nous avons eu beaucoup de monde.
— Trop.
— Mais c'est un drôle de type que votre ami, Docteur,' M. Charpentier. Il nourrissait, paraît-il, un désir passionné d*admirer les œuvres de papa et il n'a même pas demandé à monter dans l'atelier.
— Il était trop occupé.
— Par le martyre de Sainte Eutrope.
— Ou par Lucie Cormier. Je n'ai jamais vu une jeune fille avoir une attitude comme celle-là.
— C'est que pour une jeune fille comme Lucie qui n'a pas un sou de dot c'est un beau chopin que M. Charpentier.
— Ce n'est pas une raison pour faire des mines devant lui comme une bonne qui se présente envoyée par un bureau de placement.
— Je trouve en effet les airs de Lucie Cormier assez déplaces, mais enfin il n'y avait pas qu'elle et M, Chapelus n'a pas paru y faire une grande attention.
92 JACQUBLINB BT COLETTB
— Ghapelas exprime trës bien l'impression qa'il m'a faite. Chapelas, cervelas, quelque chose de gras.
— Voilà encore Rose avec ses surnoms, maintenant je ne pourrai plus voir ce pauvre monsieur sans penser à
Le Docteur et le peintre échangeaient des coups d'œil soucieux et Albert de Lénars dit en souriant malgré lui :
— Voilà encore le singe qui fait des siennes.
— C'est vrai, papa, j'ai tort.
— Tu m'avais pourtant promis...
Antoinette avoua :
— Voyons, nous pouvons bien parler franchement devant le bon Docteur. C'était ce que voua appelez une entrevue.
— Eh bien, oui, là, puisqu'on ne peut rien vous cacher, maintenant, c'est à vous, mes enfants, de dire vos impressions.
— Mais d'abord, observa Marguerite, une entrevue pour qui de nous, parce que si c'est pour moi, très peu pour moi.
— Tu sais bien que c'est pour Antoinette qu'il est venu, le Docteur le dira s'il est sincère.
— Oui, je le dirai, et j'ajouterai que je ne comprends pas la légèreté avec laquelle vous pcfioez ces choses-là. M. Charpentier a loo mille francs de rentes à lui. 11 se fait dans ce moment près de 600 mille francs par an. Cela vaut la peine qu'on examine sérieusement sa recherche.
îcherche me plaît.
}us parlez comme si vous aviez chacune une dot et l'étiez pas obligées de travailler de vos mains, n'y a pas de honte à ça.
est même très flatteur.
Ttes, mais ce n'est pas sûr. J'aimerais voir Andans la belle position de fortune qui s'offre à elle
et dont elle est digne. Si elle n'a pas le cœur pris d'autre part, elle serait impardonnable de ne pas faire attention à ce que je lui dis.
Antoinette se mit à rire avec des éclats forcés.
— Mais je ne connais pas du tout les intentions de ce Monsieur.
— Eh bien, M™* de Blaru s'est chargée de les transmettre à ton père.
— Elle est bien honnête.
— Ma petite Nette, ne plaisantons pas toujours, oui ou non celui-là te plaît-il ?
— Il est bien difficile de répondre à une question si précise. Je viens de voir ce Monsieur pour la première fois de ma vie. Tout ce que je puis dire, c'est qu'il ne m'a produit aucune impression ni en bien ni en mal.
Le Docteur eut un léger tressaillement.
— Ah 1 mais alors, je n'en veux pas tant. Tu demandes à réfléchir, c'est un grand point. Avec ta raison et ta sagesse tu finiras par en venir où nous voulons.
— On ne se marie pas avec sa sagesse et sa raison... Du moins je l'avais pensé jusqu'ici.
Ce mot fut dit avec une sensibilité intense de mélancolie et le peintre sentit dans son cœur se glisser une peine profonde. Ainsi c'était sa faute, son imprudence à ne pas savoir prévoir qui mettait sa fille faible et désarmée devant le sacrifice de son cœur... de son amour peut-être. Il mesura soudain l'immensité de son imprévoyance et de cette griserie d'art dans laquelle il avait vécu. Le remord se traduisit par cette exclamation désolée :
— Ah 1 si j'avais fait une assurance quand il était temps encore !
De leur côté les jeunes filles n'étaient pas moins pensives.
Si Rose songeait surtout à des questions de costume et
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au prochain goûterdesViremont, Antoinette et Marguerite par une habitude de préoccupation pensaient au magasin de la rue Godot et au travail du lendemain. Dans leur rêve un prochain modèle se formulait, et surtout chez l'ainée des sœurs une appréhension née depuis^quelques jours seulement se formulait et devenait menaçante. Il y avait des jours que pour des fournitures de modèles, elle avait dû signer à une maison de gros, une traite qui faisait son chemin petit à petit et sans crier gare allait échoir. Son imagination voyait déjà le garçon de banque arriver au magasin, le voyait remettre la fiche indifférent et terrible. Elle ignorait la procédure qui suit les effets impayés, s'en épouvantait, assistait déjà à la saisie, la faillite, et son âme nouvelle dé commerçante s'indignait de cette honte, de cette ruine. Pourtant elle était « au-dessus de ses affaires » et les comptes débiteurs équilibraient le petit budjet du magasin, mais il fallait présenter des factures^ s'aliéner peut-être des clientes, tuer dans leur développement un ensemble de pratiques. S'adresser encore à M"" de Blaru, elle n'y songeait pas sans effroi. Elle connaissait la vieille dame qui ne pardonnait pas Tinsuccès. L'idée de la visite qu'il faudrait faire, des questions qu'elle aurait à subir, des conseils qu'elle devrait accepter, la remplissait d'horreur et de dégoût.'
Elle développait ses inquiétudes à sa sœur Marguerite dans la petite chambre qu'elles habitaient ensemble pendant que Rose passait les nuits dans un cabinet près de l'atelier, à la portée de la voix de son père.
— Dans combien de temps l'échéance ? demanda la cadette.
Et Antoinette répondit avec l'accent de la désolation ;
— Dans la jours. J'ai calculé ce matin exactement dans le calendrier de mon paroissien.
— Si c'ejst à ça que tu occupes ton temps quand tu es à la messe !
— Le bon Dieu ne peut pas m'en vouloir.
— Et bien, il y a le clou.
— Le clou ?
— Ne fais pas la sucrée ; le Mont-de-Piété, si tu aimes mieux.
— C'est vrai, je n'y avais pas songé.
— Tu n'as pas l'instinct du commerce.
— Mais je ne sais comment m'y prendre. Et puis quoi engager ? Il faut quinze cents francs..
— Nous les retrouverons facilement sur les bijoux que nous a donnés M"* de Blaru et que nous ne portons jamais. Personne ne s'en apercevra.
— Ah I tu me rassures 1
— Quand on pense que nous en sommes là !
— Sur Targent de papa il reste encore 17.500 francs au Comptoir. xMais pour rien au monde je ne veux y toucher.
— Tu aimes mieux laisser vendre notre maison. C'est ingénieux.
Les deux sœurs en ce moment enlevaient d'un même geste leurs blouses et les fraîches rondeurs de leurs épaules, de leurs bras parurent sous la finesse des linges. Marguerite regarda Antoinette avec une admiration heureuse.
— Tu ressembles comme cela à la Sainte Euterpe de papa.
— Grand merci du compliment. Le Docteur prétend que cette martyre n'a jamais existé ; c'est le nom d'une muse qui a été inscrit dans la \ie des Saints par l'erreur d'un copiste.
— En tous cas, je ne vois pas Sainte Euterpe portant ses bijoux au clou, comme tu dis.
— En somme pourquoi n'accepterais-tu pas le mariage
96 JACQUBLINB BT GOLBTTB
avec M. Charpentier. Cela résoudrait toutes les difficultés.
— Ne me parle pas de cela.
— Pourquoi ?
— Parce que j'aime mieux ne pas y penser. Tiens, couchons-nous et dormons. J'ai sommeil.
Elle ne devait cependant pas dormir, car une lutte douloureuse tendait et secouait ses nerfs. Dans cette pose horizontale du lit qui décuple et exaspère tous les sentiments, la veille s'imposait à sa pensée et cette pensée était attachée à la critique sévère de sa conduite et de ses répugnances ; tout cela se développait dans le silence nocturne avec cette cruauté de tortionnaire que connaissent les consciences neuves et scrupuleuses. Elle évoqua et lit passer sur l'écran les visions de la journée. La masse un peu lourde etpuissanté de M. Charpentier auquel le- nom de Chapelas, — cette sorte de synonymie découverte par Rose, — venait se mêler avec une nuance de ridicule, se produisit sur le champ lumineux du rêve. Bien qu'elle voulut obliger son idée à se formuler en bienveillance, la raillerie de la petite surnageait : Chapelas ! Cha pelas ! Mais aussitôt une intervention austère de la raison venait condamner la fantaisie et le peu de sérieux avec lesquels la jeune fille envisageait la situation. Pouvait- elle refuser la chance unique qui se présentait d'assurer toute la vie des siens ? Dans les ténèbres obscurcis de ce débat un doute sourdait en vrille, se faisait lentement jour sans amener une lumière complète : est-ce qu'il n'y avait pas un autre prétexte que la mauvaise plaisanterie d'un enfant à ce raidissement de tout son être ? Est-ce que ce prétexte n'avait pas un nom ? Dans le non être qui commençait à l'envahir, elle n'osa formuler le nom que les subconscients lui glissaient, celui de Henri de Revel, et en ce moment la grande vague de sommeil qui emportait sa jeunesse l'envahit tout
d'un coup, la noya^ la roula au fond de l'inconscient.
^ Quand elle s'éveilla, sa conversation de la veille au soir avec Marguerite se représenta dans sa mémoire avec une netteté lumineuse, mais moins sévère et plus rassurée. Elle s'en étonna sans se rendre compte que ce changement était dû à la belle matinée de soleil qui splendoyait dans les vitres et sur les feuilles nouvelles des arbres. Mais elle se souvint aussi des devoirs qui réclamaient sa présence au magasin et, d'un mouvement vif, se jeta au bas de son lit. Les prières qu'elle avait coutume de faire avec sa sœur étaient longues et pressantes ; elles les écourtèrent ce jour-là, Il fallait veiller, avant de partir, à la santé du père, donner les ordres nécessaires à la tenue du logis. Antoinette se dit : Je n*ai pas le temps de songer à moi. Elle avait pourtant bien besoin de se « débrouiller Pâme » ; niais ce toquet de M*"® Leroux demandait qu'on y mit la dernière main et il fallait courrir rue de Cléry chercher ces plumes que la Maison Larmonier, — gros et demi-gros — ne se décidait pas à livrer malgré les coups de téléphone et les lettres de rappel.
Des soins la retardèrent et. ce ne fut que vers 1 1 heures qu'elle put entrer dans le magasin où Marguerite, assise déjà l'attendait, une inquiétude concentrée sur sa jolie iîgure évàltonnée. Leurs esprits étaient tellement d'accord qu'elles n'avaient pas besoin de parler pour se comprendre et l'échange de leurs regards suffisait.
^Qu'est-ce ^qui est arrivé ? demandaient ceux de l'aînée.
— P«egarde» répondaient les yeux de Marguerite. Line feuille de papier rouge tremblait sur la table de travail parmi les ronds de fil de laiton, des barbes de plume ou des fleurs artificielles formant de jolis bouquets
factices. La grande sœur se jeta sur la fiche avec un cri d'angoisse.
— Comment c'^st la traite de Caprin ? Je croyais qu'ils ne devaient la présenter que le i5.
— Nous nous sommes mises dedans.
— Qu'est-ce que tu as fait ?
— ^ J'ai dit qu'on passerait payer à la banque.
-^ jM[ais comment avons-nous pu nous tromper ainsi ? J'avais pourtant dû inscrire la date sur mon carnet.
— C'est que tu as inscrit une fausse date. Enfin le fait est là. On est venu ce matin.
-*• Tu as un sang-froid qui démonte.
— • Il devrait te remonter au contraire. Tu sais ce que nous avons convenu hier.
— Ah! oui, les cadeaux de M*"' de Blaru. — Mais où ça se trouve-t-il ces endroits-là pour engager ?
— Nous allons chercher dans le Bot tin.
Elles n'avaient que des listes futiles de mondanités où des noms d'oisifs s'étalaient sous des titres pompeux et durent envoyer Lucien emprunter à un commerçant voisin le gros volume cartonné de toile grise qui les renseigna. L'adresse se trouva. Elles la choisirent dans un quartier où personne ne les rencontrerait et pas trop loin du magasin pour ne [pas perdre de temp , la rue Tronson du Coudray,
— Il faut des papiers.
— Lesquels ?
— Le bail du magasin et des lettres.
— Comme tu es au courant.
— Rose m'a dit que papa allait quelquefois dans ces endroits-là.
— Pauvre papa ! — Allons, j'y vais 1 — • Heureusement nous avions emporté la broche et les pendentifs. — Tu
vois, tu disais que c'était inutile ces bijouxMà. Ça sert pourtant.
En dépit de cette gaieté feinte son cœur était serré d*un étau de glace pendant qu'elle suivait les rues encore province qui entourent le jardin de la Chapelle expiatoire. Son pas précipité, sa respiration courte étaient d'un coupable et malgré la température assez tiède, elle abaissa sur son nez une voilette avant d'entrer chez le banquier du pauvre. Antoinette respira en constatant que la salle était presque vide. Des plumitifs griffonnaient d'un air revèche sur des tables salies d'encre et deux personnes seulement attendaient sur des bancs, deux femmes : Pune lamentable ayant autour d'elle des paquets enveloppés de linge» l'autre, bien mise et raidement assise en qui Ton devinait la bourgeoise et la commerçante économe et gênée. Les bijoux disparurent dans une pièce écartée d'où partaient des chuchottements et d'où une voix lançait de temps en temps un chiffre comme une condamnation sans appel.
M"* de Lénars entendit crier :
— N«3-3ooo.
£t sentit une joie soulever son cœur. On lui proposait bien plus qu'elle n'avait espéré. Avec cela elle pourrai t non seulement acquitter la traite, mais ehcore faire marcher pendant un certain temps la maison.
Gomme elle sortait rafraîchie et délivrée, heureuse de respirer le bon air qui venait en tièdes bouffées jusqu'à ses lèvres sa joie se figea en une mortelle surprise. Sur le trottoir opposé elle venait de reconnaître Henri de Revel.
Sa voilette relevée pour répondre aux questions du scribe, laissait en plein à découvert son visage où le soleil et le jour se jouaient et nulle reconnaissance ne pouvait être évitée. Déjà le jeune homme retirait son képi, abordant
la jeune fille avec des marques d'amical respect. Remise de son trouble par une violence de -volonté elle sourit à celui qui la saluait.
— Vous, ne direz pas d'où vous m'avez vue sortir.
— Il est tout simple qu'en ces lemps difficiles on s'adresse là et la seule impression que je puisse en ressentir est celle du respect et de l'admiration.
Ils remontèrent la rue de TÂrcade, passant sous les fenêtres du photographe Nadar et débouchèrent en face du jardin où le monument de Louis XYI courbe ses voûtes funèbres parmi des balancements de branches et des sautillements d'oiseaux. Pour dire quelque chose, Antoinette observa :
— Gomme il fait bon ce matin !
Ils avaient fait quelques pas le long de la grille qui enclôt le square. Une porte se présenta, ils entrèrent. Ce ne fut qu'en froissant du pied le friable gravier qu'Antoinette se rendit compte qu'elle avait accompagné le jeune homme. Un banc se présentait, il s'assit, osa la tirer par la main I
— Arrêtons-nous un instant ici. Vous n'êtes pas pressée et l'atmosphère est si douce.
— Mais si, je suis pressée. Marguerite doit m'attendre. Pourtant elle avait conscience de devoir quelque chose
à Revel pour la discrétion qu'elle allait réclamer et consentit à se poser près de lui. Malgré elle, elle sentit une impression bienfaisante de repos et de tranquillité dans le calme relatif de cet îlot de verdure, entre les rauquements des autos et le roulement glissé des trams. Il commença :
— Gomme je suis heureux de vous avoir rencontrée. Icj du moins on peut parler. Ghez vous, c'est impossible, il y a trop de monde.
— J'en profite pour vous demander de ne dire à per-
sonne d'où vous m*avez vue sortir. Je me trouvais un peu gênée dans mon commerce. Les factures ne rentrent pas. Vous me promettez, n'est-ce pas?
— De tout mon cœur.
Il semblait maintenant moins pressé de parler et plus occupé du gravier qu'il tourmentait de sa canne que de la jeune fille palpitante à ses côtés. Tout d'un coup, il demanda, surmontant par un peu de brutalité, son hésitation timide :
— Ça ne va donc pas les affaires ?
— Mais si, mais je vais vous dire...
Ses explications furent longues et confuses ; elle s'y perdait pendant que lui, tout au plaisir, à Témotion de la voir, se taisait, la regardait, épiait sur ses lèvres les pensées qui se choquaient et se contredisaient parfois. Il avait quelque chose à prononcer qui ne pouvait se formuler et se donnait le prétexte d'écouter, quand il sentit qu'un plus long silence déconcerterait celle qui ne parlait que par contenance. Henri de Reyel osa balbutier alors :
— Si vous vouliez bien permettre au plus respectueux de vos amis de se mettre à votre disposition.
Antoinette s'était levée brusquement du banc où l'intérêt de l'entretien l'avait fait asseoir, son visage était devenu soudainement pâle et sa voix tremblait.
— Vous ne m'avez pas comprise, Monsieur, j'étais en train de vous expliquer que la situation de notre magasin de modes n'était nullement compromise. Vous voyez que nous n'avons pas besoin de recourir à nos amis et si nous y étions forcées, ce serait à des amis moins... nouveaux, que nous nous adresserions.
— Je vous fais toutes mes excuses...
Il se levait à son tour si troublé du mauvais succès de
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son offre qu'il la laissa s'enfuir, la vit à travers les barreaux de la grille traverser la rue et s^engager dans les ruelles subitement assombries par le passage d*un nuage dans le ciel. Quand le volètement de sa jupe disparut à Tangle d*un mur, il éprouva un désespoir immense comme s'il devait ne jamais la revoir.