‹ Jacqueline et Colette: romanChapitre 9 sur 40 · LE MARTYRE DE SAINTE EUTERPE · texte numérisé non relu

LE MARTYRE DE SAINTE EUTERPE

Rosette ouvrit le vieux bouquin, le cala sur ses genoux et commença de lire, pendant qu'Albert de Lénars s'allongeait dans son grand fauteuil, interrogeant parfois du toucher de sa main gauche l'inertie persistante des doigts de la droite. L'enfant de sa voix claire et appliquée parcourait la légende au cours de laquelle l'artiste retrouvait les impressions de peinture et les souvenirs de coloris qui s'étaient jadis éveillés sous ses doigts.

« Sainte Euterpe était la fille d'un citoyen deThessalonique du nom de Théodote, noble et riche qui vivait adonné au culte des idoles et n'avait jamais consenti à recevoir le baptême que beaucoup de païens briguaient alors, soit par mode, soit par politique. Son ardeur contre les chrétiens était si grande qu'il avait consacré l'enfant qui venait de naître à une des fausses divinités qui, selon la

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Fabl:e, présidaient aux Arts et l'avait nommée Euterpe, ce qui signifie en langage grec bonne réjouissance, La miséricorde de Dieu fit qu*il se trouva parmi les esclaves de Théodote une vieille nourrice qui avait secrètement reçu les lumières de notre sainte religion et qui en fit partager les bienfaits à celle dont elle prenait soin. Cette enfant grandit en sagesse et en beauté sans que son père eût eu connaissance de la foi nouvelle qu'Euterpe professait* Mais il arriva que le Proconsul Romain, Méliton, ayant ordonné de grandes fêtes en l'honneur de la déesse Cybele qui était particulièrement honorée en cette partie de la Grèce, on choisit pour figurer dans ces cérémonies et pour danser devant l'autel de la Déesse, les plus belles et les plus nobles jeunes vierges du pays. Euterpe, avertie qu'elle devait paraître dans ces jeux sacrilèges, se cacha avec Taide de sa nourrice et sut trouver un lieu si retiré qu'il fut impossible de la découvrir et que la pompe dut s'achever sans elle. Mais Théodote qui la faisait rechercher prit des mesures si exactes qu'il finit par approcher du lieu où sa fille était retirée, cependant .peut-être n'eut-il pas découvert sa présence si Dieu, qui réservait à cette néophyte la couronne du martyr, n'avait permis qu'un violent parfum de lys et de roses ne vînt accuser la présence de la fugitive. Le père pénétra donc dans le réduit d'où venait cette odeur si suave et fut bien surpris d'y^ trouver son enfant entourée des fleurs les plus rares et qui rendaient une odeur exquise sans qu'on put expliquer comment elles avaient pu être apportées là en si grande quantité.

Cependant cette découverte ayant été divulguée, Théodote ne put soustraire sa fille aux interrogatoires de Méli-> ton qui la fit comparaître devant lui et commença par lui appliquer un soufflet devant tout le peuple, après quoi, à la considération de son père, il lui offrit de sacrifier à la

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Déesse, moyennant quoi elle aurait la vie sauve. Mais la vierge chrétienne, malgré les prières et les supplications de Théodote, resta inébranlable dans sa foi, de manière qu'elle fut menée au supplice par des soldats qui portaient devant elle les instruments de son martyre et, au moment où le bourreau trancha sa tété, il se répandit un délicieux parfum de fleurs tandis que dans les airs on entendait les accords d'une musique céleste... > Rose s'interrompit :

— Papa, dit-elle, c'est ce qu'on appelle mourir en odeur de sainteté. Mais Théodote, s'il aimait sa fille, dut être bien attrapé quand il a découvert le pot aux roses. — Tu ne livrerais pas tes filles comme cela, toi.

— Ça dépend.

— Tu es un papa atroce.

— Je suis sûr que si on cherchait A.ntoinette, on la découvrirait à son parfum.

— Oui, il est spécial ; c'est un mélange.

— Ah ! ma chérie, je voudrais bien la marier.

— Je ne sais pas pourquoi tu me dis cela à propos du martyre de Sainte Euterpe. — A moins que tu ne compares M. Charpentier au Proconsul Méliton qui était un homme affreux.

^ Rose souviens-toi des singes de Singapour.

— Papa, je te promets de n'y pas songer quand je verrai ton candidat.

Un moment on fit du bruit dans le petit escalier qui. montait du premier étage à l'atelier et Lucien parut dans Tencadrement d'une portière soulevée,

— Monsieur le Docteur Dusser demande Monsieur.

— Le Docteur [I Mais il n'a pas besoin de se faire annoncer. Qu'il entre.

— C'est qu'il est avec un autre Monsieur. Le Monsieur qui est venu l'autre dimanche.

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Albert de Lénars regarda d'un air sévère Rose dont les lèvres se contractaient sous une envie de rire.

— Dites à ces Messieurs que je les prie de bien vouloir monter jusqu'ici.

Et les deux hommes entrèrent.

Le vieux Docteur n'avait rien perdu de son calme heureux, mais on ne pouvait en dire autant de son com* pagnon, M. Charpentier-Laval qui, très ému, semblait se recroqueviller dans l'ombre fallotte de son ami. Les bonjours s'échangèrent cordiaux, et Dusser déclara :

— Mon ami n'a pu, l'autre dimanche, visiter que vos tableaux qui sont aux murs du salon. Il m'a exprimé aujourd'hui le désir de voir les toiles accrochées dans votre atelier et je me suis permis de vous l'amener.

— Soyez le très bien venu. Monsieur.

L'industriel se vit menacé de stations en pauses'd'admi-

ralion devant des peintures auxquelles il n'entendait rien et, prenant son parti, il s'avança vers le peintre prononçant avec le petit bêlement que l'appellation imposait :

— Maître...

Il se reprit, trouvant que ce titre artistique n'avait rien à faire dans l'entretien qui allait s'engager.

— Cher Monsieur, le Docteur s'est servi d'un prétexte dont vous ne sauriez être dupe. J'aime mieux vous dire tout de suite la vérité.

Dusser avait attiré la petite Rose sur ses genoux et composait avec elle dans un angle de l'atelier un petit groupe qui pouvait autoriser l'attitude contidentielle des deux hommes. Charpentier continua :

— Je sais que M"' de Blaru a bien voulu vous parler de moi et se faire l'interprète de mes sentiments pour Mademoiselle votre fille... J'ai eu dernièrement l'honneur de revoir celle-ci et n'ai pas changé... au contraire ; Toulezvous me permettre de m'adresser à vous et de solliciter sa

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main. On vous a dit, je crois, ma situation de fortune. Je suis prêt à vous la faire établir par mon notaire qui vous exposera les avantages que je compte faire à M''" Antoinette. . .

Sa voix se perdit dans un tremblement pendant que le peintre lui serrait la main avec une émotion silencieuse.

Rose n*avaît pas perdu un mot de cette palabre, pourtant lointaine. Elle se pencha k Poreille du vieux médecin.

— Je m'en doutais, il demande Nette à papa. Seulement il n*a pas l'air de se douter que ça la regarde aussi, cette affaire là. — Ecoutez d'ailleurs.

— Je suis très honoré. Monsieur, de la démarche que

vous faites auprès de moi. En ce qui me concerne, je

serais heureux de l'accueillir favorablement, mais tout dépend de ma fille que je dois consulter et je ne puis vous

répondre tout de suite...

La phrase était banale comme une lettre entre souverains, Partiste le sentit et comprit au froid de son cœur rimportance de ces paroles où se jouait l'avenir d'une existence. Pas un instant une préoccupation personnelle ne vint se jouer dans sa pensée, mais il eut un éblouissement en voyant papillotter devant ses yeux la vie future de son enfant. Il fallait cependant ajouter quelque chose.

— Croyez, Monsieur, que ma sympathie vous est acquise, quelle que soit la décision de ma fille. Vous savez, sans doute, qu'elle ne possède aucune fortune.

— Je n'ai pas envisagé cette question qui est sans importance pour moi. Tous mes vœux seraient comblés si je pouvais obtenir l'aveu de M"* Antoinette. Maintenant que j'ai accompli cette démarche, voulez-vous me permettre, Monsieur, de jeter un coup d'œil sur les belles toiles dont je n'ai pu encore admirer que quelques-unes.

— Faites, cher Monsieur, faites, si toutefois vous jugez cette formalité nécessaire. — Rosette.

Elle accourut.

— Rosette, montre à Monsieur quelques-unes des peinturlures de ton papa.

Il se rejeta dans son fauteuil, alluma sa pipe et laissa s'évaporer dans la fumée son inquiétude et sa rêverie.^

— Evidemment, se disait-il, évidemment ce mariage n'est pas celui que j'avais ^ rêvé pour Nette. L'homme est un peu lourd, un peu fruste et les remarques qu'il se croit obligé de faire en ce moment même n'indiquent pas un sens très artiste.

Il prête l'oreille un moment au dialogue du visiteur et de Rose, puis continue sa fumerie et ses rêves après un imperceptible mouvement d'épaules. -

— - ... Mais il a l'air d'un très bon homme et tout ce qu'on m'a dit me confirme cette opinion. Nette sera heureuse. .11 lui manquera peut-être la petite romance qui berce la vie, mais combien y a-t-il de fausses, notes dans cet air-là P — Il n'est pas commun, c'est déjà beaucoup. Et puis on ne vous trouve jamais vulgaire quand on a 5 ou 6oo mille livres de rentes.

Le visiteur s'approchait de lui.

— Consentiriez- vous, mon cher Maître, à me céder quelques-unes de vos œuvres ?

— Mon Dieu, oui, cher Monsieur. A part le Martyre de sainte Eaterpe que j'ai légué par mon testament au Musée du Louvre, vous pouvez choisir dans le tas.

Cinq minutes plus tard le Docteur disait en montant dans l'auto de Charpentier ;

— Je n'ai jamais vu chez un artiste un tel détachement de son œuvre. Et ce n'est pas une pose, je le connais bien.

L'usinier interrogea avec un petit frémissement d'angoisse dans la voix :

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