MANUSCRITS DE PLUTARQUE A TONTAINEBLEAU
donc, je crois, s'entendre des manuscrits de la Bibliothèque royale, soit qu'Amyot les ait jusque-là ignorés ou négliges, soit qu'ils aient été rapportés pour la plupart entre 1559 et 1363 par quelque ambassadeur de la Péninsule.
Si ces arguments valent pour l'édition de i > 59, — alors qu'Amyot était déjà précepteur des Fntants de 1-rance, et habitait la « Royale maison de Fonteinebell'eau », — ils valent à plus forte raison pour la première traduction de 1)42-1546; et nous pouvons conclure, je crois, que, pour cette version manuscrite de sept Vies de Plutarque, Amyot n'a pas eu recours aux manuscrits de la Bibliothèque royale. La question ne se pose même pas pour les biblio-
quitta l'évcché d'Auxerre, au plus tard, nous dit l'abhé Lebeuf, pendant rautoniuc de 1562 (Mi'iii. pour irrvir 11 l'hisf. riv. et ceci. d'Aiixeirc, éd. iS^i.Tonie II, p. 1)4). Les bulles de son successeur, le cardinal de La Bourdaisiére, qui ne furent présentées au chapitre d'Auxerre qu'en juin de l'année suivante, (cf. Lebeuf, op. cit., p. 156), sont néanmoins datées du 10 décembre 1 562. Celui-ci, d'ailleurs, d'après une note de l'édition citée des Mniioircs de Lebeuf (IL, p- i)6, n. 2), est déjà qualifié élu évéque d'Auxerre, dans les Ri'0;istrcs du Vatican, le 16 décembre 1560. Quoi qu'il en soit, il le fut officiellement dans la seconde moitié de 1562, en septembre, si l'on en croit la Gallia Cbrhtiana (tome XIL col. 357). — Il est donc, au point de vue de la chronologie, également possible que la lettre de l'Hospital, datée du mois d'août 1562, ait été confiée à Lenoncourt ou à La Bourdaisiére. Mais rien ne nous fait supposer que le premier soit allé à Rome à cette date, et même il semble bien être resté alors à la cour. On sait au contraire que son successeur, qui avait été ambassadeur à Rome d'avril 1558 à juin 1561 (cf. Fleury-Vindry, Les Ambassadeurs pennancnti an xvi'' siècle, in-4", p. 16), y alla très fréquemment, même après cette date ; l'abbé Lebeuf nous dit qu'il résida encore moins dans son diocèse que ses prédécesseurs Robert et Philippe de Lenoncourt, et qu'on ne peut produire aucune preuve qu'il y soit même passé, <i si ce n'est peut-être en allant de Paris à Rome, ou durant son séjour en France en 1566 ». {Op. cit.,\\, p. 155). II est donc très vraisemblable que le titre d'évêque d'Auxerre dans la lettre citée par Bourdelot se rapporte à Philbert Babou de la Bourdaisiére, le prédécesseur immédiat d'Amyot, qui mourut à Rome le 25 janvier i'-,~i.
thèqucs italiennes, puisque son départ pour \'enise est postérieur à la rédaction du dernier de ces manuscrits de dédicace.
EDirioxs
Il nous taut maintenant déterminer, s'il est possible, de quelle édition ijjrecque Amyot s'est servi pour cette première version. lïn 1542, le texte complet des Vies avait déjà été publié trois fois :
I" chez Junte, Florence, 1517, in-folio. 2" chez Aide, Venise, i ) 19, in-folio. 3" chez Bebel, Bàle, 1533, in-folio.
L'exemplaire annoté par Am5'ot, qui se trouve à la Bibliothèque de l'Arsenal, est de l'édition aldine de 1 5 19, mais ces notes manuscrites étant de 1555 et de 1583 (i) nous n'en pouvons tirer aucune présomption pour ce qui concerne la traduction de 1542-46. Tout au plus serions-nous portés à supposer qu'il ne s'était pas servi alors de cet exemplaire.
Essayons donc de trouver dans les variantes de ces différentes éditions un critérium plus solide pour reconnaître le texte qui a servi de base à sa première traduction.
Vers le milieu de la \'ie de Philopœmen il est question à plusieurs reprises du tvran des Lacédémoniens, successeur de Machanidas. Le manuscrit d'Amyot porte le nom Oiiabis, qu'il corrige dès 1559, en Nabis.
(i) Cf. cl), m de la i" p.irtic. p. 124.
L EDITION DE JUNTE, Ijiy 165
— Or l'édit. d'Aide, 1519, et l'édit. de Bebel, 1533, donnent Nié'.; : seule parmi les textes grecs imprimés, l'édition Junte 15 17 présente la leçon '()va6''.;. Cette leçon se trouve d'ailleurs, nous dit Sintenis, dans les mss. Parisinus et Palatinus, et dans le recueil de variantes de Vulcob. — Mais le recueil de Wilcob n'existait pas en 154) ; d'autre part, Amvot ne pouvait connaître le Palatinus, n'étant pas encore allé en Italie ; quant au Parisinus, il s'agit ici d'un ou de plusieurs manuscrits qui n'étaient pas encore dans la librairie de Fontainebleau, ainsi que nous l'avons vu tout à l'heure. Un seul texte grec fournissait donc cette leçon à Amyot : l'édition de Junte 1317.
Il est vrai que la leçon Onahis est adoptée par les premières éditions de la traduction latine variorum : celles du xv^' siècle n'y ajoutent aucune note : celle de Josse Bade 1 520 observe en marge Nabis Z/ivc; d'autres enfin corrigent la traduction en Nabis, et renvoient à Justin (lib. xxx)(i). —La leçon Oiiabis ÇO^y.ëi^') n'était donc fournie à Amyot que i" par l'édit. Junte, 2" par la traduction latine, mais accompagnée dans la plupart des éditions de cette dernière d'une note rectificative, qui devait tout au moins mettre le lecteur en éveil. Écartons même ce dernier argument ; autant il serait admissible qu'Amyot eût perdu de
(I) Si nous nous reportons à cette référence dans les éditions dont devait se servir Amyot (Aide 1522, Junte 1525, R. Estienne 1543) nous y lisons partout la leçon Xahis (à l'accusatif Nahin ou Xnhim). De plus, l'édit. Ruehl, dans la collection Teubner, qui adopte p. 185, Nahiiii, énumére p. xi.i les variantes suivantes: Q? nabim, P. nabi, C. nahiii, E' F S T naviiii, L. giiavi, & mividem : pas une seule fois Ouabin.
l66 JACQUES AMYOT
vue le texte ij;rec pour la traduction isolée d'un nom propre, autant cette supposition paraît improbable pour un mot qui revient à cinq ou six reprises dans la même vie. Nous pouvons donc conclure avec vraisemblance que si le texte grec dont se servait Amyot eût porté la leçon Xabis, il y serait sans doute revenu : nous verrons en effet que l'on ne saurait accuser notre traducteur d'un excès de confiance dans l'interprétation de l'édition latine variorum ; la négligence seule lui fait parfois adopter les contre-sens qu'il y rencontre; mais, lorsqu'il s'agit d'une variante, il semble la rejeter de parti-pris, quitte à l'adopter plus tard quand il la lira dans Estienne ou dans Xylander. Il est donc fort probable que c'est à l'édition de Junte, i)i7, qu'Amvot a emprunté la leçon Onahis.
Cet exemple d'ailleurs n'est pas le seul. Au début de la même vie nous lisons dans Aide, i)i9; et Bebel, 1533 :
T(Tjv ôâ 'i a ;j.Ev(ov, or.zçi ■(;/. (^Bi'lh'l -^aaiviov ot.s.0 };/.) i6Ar,T'./.ov ôè oia'.Tav sTaipav (^Beh'l ÉTîoav xïî ajxT,3''.v êîvai.
Ce texte est traduit dans les différentes éditions latines (trad. variorum) par :
Cui illi id quod crat asscverabant, cum omnibus rcbu.s iiitcr atlilcticuni et militare corpus et vitam intcrcsse, tum \'cro aliani vi\-cndi formulam et aliud cxcrcitationis j i "cnus esse.
l'édition de Jl'XTE, 1)17 ^<^7
Mais Amvot, si précis et si complet d'ordinaire, ne rend nullement la parenthèse o~zz y.v (id quod erat).
« On luv feit responce que la disposition du corps et la façon de vivre des Athlètes, c'est à dire de ceulx qui font niestier de tclz combat/, comme est la lucte, est en tout et partout contraire à celle d'ung homme de guerre, mesmement quant à la manière de vivre et de s'exerciter (i).
Cette traduction, peu explicable si l'on se reporte à la vulgate, s'éclaire par le rapprochement du texte de Junte i)i7. \'oici en effet comment cette édition ponctue le passage :
Ce texte explique : i° qu'Amyot n'ait pas traduit la parenthèse o'-sp y,v ; 2" qu'en revanche il ait insisté sur la définition de l'athlétisme, puisqu'il lisait dans le grec o-$pY,v àO/.Y-',xov. qu'il ne pouvait comprendre que de la manière suivante ; « quant à la profession ou manière de vivre que l'on appelle athlétique ».
— De même, si la traduction d'Amyot dans un autre passage (2) : « ne peult anester en place, ains boult et brusle d'un ardent désir de les employer » se comprend mal, comparée au texte grec de 1)19-1533 « ooywvTa ■/.y.'. 'i).s-'oijL£vov r.zh- v/v o'. v.j-Cr^ Èvics'.av », ne peut-on pas en voir l'origine dans la leçon ôpywvTa xa-.
(1) Ms. fol. 3 r' et v".
(2) Ms. fol. 12 r\
l68 JACQUES AMYOr
'i£'jYCija.îvov qui est prcciscmciit celle de l'édit. de Junte 1)17 (0 ?
A ces arguments tirés de la traduction même du texte grec, j'ajouterai une remarque dun autre ordre.
Les éditions grecques de i ) 19 et 13^3, et toutes les éditions de la traduction variorum^ mettent la \'\c de Sertorius après celle d'Eumènes. Seule l'édit. junte 1517 intervertit cet ordre. Or le manuscrit d'Amvot adopte cette interversion. Je sais bien qu'elle n'est pas absolument arbitraire, et que le tait de mettre ici le romain avant le grec, ou plus exactement d'intervertir l'ordre chronologique des héros (2) pourrait s'expliquer parla particule o£ qui se trouve dans la première phrase de la \'ie d'Eumènes. Néanmoins j'ai quelque peine à croire que ce simple mot, que précisément ici Amyot ne traduit pas, l'ait amené à bouleverser l'ordre donné par les éditions grecques et latines. Et d'ailleurs, s'il eût été si scrupuleux sur la place respective de ces deux biographies, il aurait dû noter que le parallèle commence ainsi :
(i) Nous reconnaissons que l'on rencontre s;ins doute dans cette dernière des erreurs qu'Aniyot n'a pas reproduites, p. ex. JTaioïv pour îTÉfiav; xîvô)v pour xa'.vwv ; mais d'abord, on remarquera que ces erreurs sont faciles à corriu;er d'après le contexte, — et de plu>, aucune des trois éditions n'est exempte de ce genre de variantes.
(2) Cf. Micliaelis, De oniiitc vilaitim Pliitmcln pnnillcliiriim. lîerlin, i87>, in-8". — Mais cette remarque n'avait sans doute pas été faite par les éditeurs du wr' siècle. — C.\. aussi l'ouvrage récent de Konrat /.iegler, Die UcherUcft-niugigcschichtc dcr vcrglficheiiilrii Lrhciiihtsihnil'iingfii Phifiiirhs, Leipzig, 1907.