‹ Jacques Callot, sa vie, son œuvre et ses continuateurs (volume 2)Chapitre 18 sur 53 · lACOlKS CAL LOT · texte numérisé non relu

lACOlKS CAL LOT

(piarls à oaiiclic. la liMe ol le regard dirigés vers le spectateur; il soiiiil à peine, il semble éprouver le saisissement (rtin enfant devant une personne qui l'intimide ; si choyé qu'il soit des princes, si fortement trempé qu'il se sache, il se trouve bien petit en face de Van Dyck.

Esme de Boulonnois, Jacques Lubin, Polanzani ont, à des époques différentes, repris pour leur compte l'estampe de Vosterman, mais ils l'ont outrageusement dénaturée.

A son passage à Bruxelles, le graveur lorrain était devemi l'homme des cours, le gentilhomme artiste faisant parade de ses armoiries et de ses distinctions. Et c'est bien quelque chose alors, au milieu de ce monde espagnol intolérant, peu à même de comprendre autre chose que le noble métier des armes, il est reçu chez l'hifante, confère avec Spinola, le vainqueur de Bréda, sur les dispositions à donner à son travail. On convient de traiter la scène à vol d'oiseau, comme si le dessinateur se fût trouvé sur quelque édifice élevé permettant d'embrasser les iiorizons dans leur plus grande étendue. Le jour choisi seia l'arrivée de Doua Isabelle-Claire-Eugénie au milieu des Espagnols victorieux, prêts à entrer dans la ville prise. Eu égard aux dimensions inusitées, Jacques Callot gravera le sujet en six planches différentes, destinées à être rejointes et aboutéesuine boi'dui-e générale se continuera d'une pièce à l'autre

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demaiiièiv à foinicr un cadre cuinplet apiôs le liiage

1 définitif.

^i r;ill)iiiii (le l"Alli('i-tiii(' L'ût ('h' l'œuvre préparatoire de Callot. il eût renfermé le croquis des équipages de rinfante. le dessin des carrosses spéciaux qui lui servirent à faire son entrée, et que Jacques Callot ne pouvait concevoir d'imagination. Il eût mentionné les accidents de terrain indispensables, le groupement des compagnies suivant leur ordre vrai, car c'est là surtout ce qu'il était allé chercher à Bruxelles. Or nous n'y voyons rien de tel. Les petits épisodes isolés qui s'y rencontrent sont précisément ceux qui se traitent daliundance; ils sont vraisern-

; blables, mais non pas authentiques.

Le siège de Bréda était une lourde tâche pour un artiste adonné par tempérament aux choses microscopiques: mais Callot n'avait point à changer sa manière. Ce qu'on lui demandait avant tout, c'était de rester lui et de remplir un grand espace du panorama complet de la bataille. Comprise ainsi, la composition ne comportait pas des figures de plus de cinq ou six centimètres dans les plus grandes dimensions: en revanche les lointains devaient se

|j couvrir de masses énormes, rangées en bataille ou

' déployées sur la ligne, de forêts ou de terrains traversés par des cours d'eau. Un mètre quarante sur un mètre vingt à couper de scènes et d'épisodes variés I La perspective aérienne s'employait alors couramment

dans ces sortes de représentations militaires: Perissiiii et Toitoi-el en avaient t'ait usage dans leurs planches des guerres de religion en 1572; Claude Chastillon, ingénieur topographe attaché aux armées d'Henri lY, s'était essayé aussi à ces descriptions idéales des principaux châteaux forts de la Fiance. Callot n'avait ([u'à les suivre en corrigeant ce que leui's esquises renlérmaient de naïvetés ou de méprises. 11 revint à Nancy joyeux de son voyage dans les Flandres et des hommes éminents qu'il avait rencontrés par delà. Mais, tout en se mettant à la besogne avec l'ardeur fiévreuse qu'il déployait, il n'oubliait [)oint les commandes moins sérieuses.

Ouand le duc Henri était mort, Jacques Callot s'était mis bravement à graver, sous les ordres de la Ruelle, dont nous avons parlé déjà, les plaques de métal qu'on allait lixer à la bière. Elles contenaient « les an et jour et heure que teu le duc Henri H'' du nom est déceddé, ensemble les ans mois et jours qu'il a vécu et régné avec un éloge à sa louange. »

Dans ce travail purement manuel l'artiste rappelle le grand François Clouet occupé à mouler en cire le visage du roi Henri H; si honorés qu'ils fussent l'un et l'autre, ils ne pensaient pas déchoir, ni perdre leur temps, et l'idée ne leur fût point venue de refuser ce devoir suprême.

Dans les instants qu'il se donnait à lui-même entre | chaque fragment du siège de Bréda, Callot reprenait

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la ,2ravure iiilciruiiiiiiic df l;i Ptnidoïe, représeiilée (li'lMiut an iiiilicii de rjis-.ciiildi'e des Dieux, dr la Gcnëalogie de Lorraine, (.'ii riKniiiciir du iioiivcaii duc Charles IV, de la Grande Thèse, il terminait égaleiueiit les sept pièces dites de la Grande Passion, sur la vie du Christ. Cotte dernière œuvre est une des plus sincères du inailiv: les Hébreux qu'il iiousuioud'e pjocèdeut à la lois des Gueux, des Boliémiens, et des paysans des Caprices. Dans là Mise en croix, d'un réalisme saisissant et profond, nous assistons à quelque scène de Testampe des Sui)plices. Sur un tertre avoisiuanl, refoulé par les gardes costumés à la mode du temps, le peuple attend que la croix s'élève. La Vierge s'évanouit : les charrons cherchent à dresser Tarbre de justice; derrière, les deux larrons solidement garrottés et qui seront crucifiés à leur tour. Tous les appétits féroces et bas des foules sont peints sur les visages des spectateurs : dans leurs toiles les plus vantées. les grands maîtres de la peinture n'avaient pas mieux surpris la majesté effrayante et lugubre du sujet. Eu bon courtisan Callot n'oublie pas ses princes, et leur succession au troue appelle à chaque fois une offrande nouvelle. Yn jour de l'été J()'25. il s'est égaré dans cette partie des jardins du Palais appelée le Parterre; il y a rencontré Charles IV et sa jeune femme Nicole, arrêtés devant les joueurs au ballon. Quel cadre plus charmant eùl-il pu imaginer que ces

terrasses ombrao^ées, ces corbeilles de fleurs.

l)onr y

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enfei'iiior \c couple piiiicier? Tel (ju'il est cependanl avec le haslion des daines dans le lointain, le parterre lui parait un peu bourgeois; il raccommode à sa guise, il le liausforme; le bastion devient unetei'rasse magnitîque prolongeant la vue. Une foule brillante parcourt les allées, recberclie l'ombre, c'est le printemps, le gai printemps de la Loii'aine; des vers viennent sous la pointe de Callol, rémiiiiscence lieureuse, ou bien improvisation liabile :

Ce dessein l'aroiiné des lioniieurs du jiriiilcinps l'enjolivé d'objets de divers passetenis C'est vostce aage madame, on les douceurs encloses Nous sont autant de fleurs ou rosiers précieux Qui pousseront sans fin les doux-flairantes roses Dont l'odeur aggréra aux liomnies et aux dieux.

Le titre porte : « Parterre du palais de Xanci taillé en eau-lorte et dédié à Madame la ducbesse de Lorraine par Jaque Callot son très liumble serviteur et sujet le 15 d'octobre 1625. »

Le succès du Parterre fut très grand à Nancy, et Charles IV comprit ce que perdrait la Lorraine à laisser un pareil homme chercher fortune ailleurs. Le siège de Bréda, continué sans relâche, n'était pas sans faire concevoir des craintes : l'artiste n'irail-il pas quelque jour se fixer à JUuxelles, où les promesses les plus brillantes l'appelaient? Les générosités de Henri II étaient un exemple que son successeur voulut imiter de son mieux. Cette fois le don iiracienx

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de deux iiiille livivs l;iil ;i Jacques Cùillot laissait claireiiiont entrevoir la peii^i'-c du [iiiiiee :

(f. Au sieur Jacques Callol, seLil[)leur en taille douce, demeurant en ce lieu, la sounne de deux mil frans que S. A. par effectz de sa lilj(''rallité luy a octroyé en don pour luy dunnei* moyeji de continuer sa demeure en ses païs, ou il aiu'oit esté arresté par ieue S. A. que Dieu absolve! »

Au fond le maître ne songeait p(jint à quitter la Lorraine; son ménage nouveau l'y retenait, ses amis l'entouraient, il vivait largement de la situation personnelle acquise et de celle de son père. Et puis qu'eût-il fait dans les Flandres, perdu dans ce monde inconnu pour lui, qui lui avait fait bonne chère à son passage, mais qui pourrait voir d'un œil moins favorable une installation défniitive?

Le travail du siège de Bréda tire à sa fin; toutes les péripéties des derniers jours de l'investissement ont été décrites dans des petits tableaux indépendants et successifs, comme si les opérations se fussent déroulées les unes après les antres devant le spectateur. Les meilleures qualités de l'artiste se retrouvent là tout entières; les effets d'arrangements et de groupements ont été ménagés avec une discrétion merveilleuse. L'étendue immense des plaines n'est point vide comme on l'eût pu craindre, elle n'est point non ])his tro}) cbariiée de monde. L'objet ]>iiiici|i;il qui Irniipe les yeux, c'est l'arrivée de

rinfanto Claire-Enni'iiio an (?amp. Dans nn défilé incroyable de Ironpes de tous genres, parmi les piqniers et les carabins, au milieu des compagnies de cheval ou de pied en ordre de bataille, les carrosses espagnols cheminent en longue procession; sur le passage de la princesse, les tètes de ces héros lilliputiens s'inclinent. Au loin les escadrons s'('branlent, les estafettes portent les ordres. Toute Téconomie spéciale des sièges apparaît clairement dans son pèle-mèle curieux d'hommes, de bètes et de cliarrettes ; les yeux les moins préparés conçoivent les dispositions d'approches, et surprennent dans une déduction logique la marche des opérations. Jacques Callot se révèle dans cette page l'interprète subtil et disert de l'histoire, en même temps que le metteur en scène hors de pair des renseignements fournis par Spinola. Il a su d'ailleurs conserver son indépendance, il a voulu faire vrai sans s'inquiéter des prétentions espagnoles. Les sièges sont une grave affaire où les généraux ne paradent guère en ('(•harpes brodées; et d'ailleurs les allégories fastidieuses ne sont point son fait, il les abandonne aux moindres compagnons. Ce qu'il veut, c'est la vie toute simple, un bivouac où se réchauffent quelques cavaliers, une ferme pillée, un officier désarçonné, un cheval lançant une ruade, un chien égaré, des riens cliarmants qui sont la physionomie d'une époque, sa note propre, et qui en disent plus long

JACQUKs C.\l.[.(iT Kir.

, que les parades sulfinicllcs cl nmsqiiées <les |i('iiih'es

I de cour.

Les planches du siège de Bréda eurent nu Icxte

I explicatif publié chez Plautin, à Anvers, eu 16'28, et joint ordinairement aux épreuves collées sur toile. 11 faut bien croire que les premiers tirages datent à |)eu près de ce temps; on s'expliquerait diflîcilement en eflet la légende suivant à deux ou trois ans (rintervalle l'appaiitiou des estampes. D'ailleurs

I reflet causé par la prise de Bréda se continua longtemps dans les Flandres espagnoles. Herman Hugo en publiait une relation en 16"29, traduite par Chifflet en 1631: des relations anonymes pour ou contre les Espagnols racontent les mêmes choses en 10*25. 1626 et 1628. Quoiqu'il soit. Callot avait mis la dernière main à son travail longtemps avant 1629. car c'est la diffusion de ces estampes qui lui vaudra la commande du siège de La Rochelle et

I l'amènera à Paris: nous en reporterions volontiers à Tannée 1627 l'achèvement définitil.

Sans qu'il s'en doutât Callot venait de faire œuvre d'orthodoxie, il comptait comme un militant parmi les catholiques. La défaite du prince d'Orange commentée par lui devait fatalement le conduire à célébrer la ruine des protestants par Piichelieu. Et cependant, pour bon catholique qu'il fût, sa pointe n'était point l'arme d'un sectaire, il plaçait l'art trop haut pour se compromettre à politiquer. S'il

conscnlil à décrire cos campagnes, c'est liien plus à cause de leurs cotés pittoresques, de la nouveaulé des scènes à composer, que pour satisfaire l'orgueil des vainqueurs, ou ses haines particulières. C'est son scepticisme même qui le prémunit contre les entraînements et lui permet de manœuvrer à l'aise sur une donnée scabreuse; jusqu'à la fin de sa vie Callot restera le poète ti'anquille des bohémiens ou des gueux.

TI

Œuvics nancéieniies de Callot. — La duchesse de Clievreuse à la cour lorraine. — Les fêtes, les inlrigrues. — Callot chargé avec le peintre Claude Deruet de la décoration du palais, et de la construction des machines nécessaires aux réjouissances. — Les souvenirs de Parigi. — Description du Combat à la barrière donné dans la salle neuve du Palais. — Callot grave des planches pour la relation qu'en fait le poète Henri Humbert. — Prétendus démêlés de Callot et de Deruet. — Travaux religieux en clair obscur. — Le Brelan. — La Carrière. — La Chasse.

Les encouragements du duc Charles créaient des oljligations pour Callot. il tenait à se montrer dévoué en se consacrant plus exclusivement aux œuvres nancéicnnes. D'ailleurs les occasions n'allaient point lui manquer dans cette cour rajeunie où les frivolités italiennes s'étaient implantées. Charles IV préférait les joutes et les chasses aux emharras de la politique extérieure; il recevait volontiers des hùtes illustres et jetait l'or sans compter aux artistes capables de l'aider dans ses folies. Par une maladresse qui devait lui coûter bien cher dans la suite, avec la légèreté de son âge et de ses mœuis, le duc avait reçu dès la

(iii (le l'aiinro 1076 la belle (liichossc de Chevrciise, rennemie jinc'e de Rirlielieii : la (.oi'raiiie devenait un pays neutre on les proscrits trouvaient asile assuré et table ouverte. Sous ce bénéfice « la blonde Rolian » était arrivée à Psaucy, y avait rencontré une foule de gentilshommes provinciaux désireux de paraître en sa présence, et de faire les fous en compagnie d'une princesse à la luode. L'histoire rapporte que Chai'les lY fut touché plus que tout autre des grâces singulières de la charmeuse; il voulut l'étonner par son luxe, et pour y parvenir il appela Callot à son aide.

On rêva de préparer pour les jours gras de 1627 une fête populaire dans le goût de la Guerre cV amour des Médicis. Des cavalcades seraient organisées dans le palais, où les gentilshommes lorrains rempliraient des rôles allégoriques et légendaires. Pour clore la journée Charles IV descendrait en champ clos au milieu d'une des grandes salles du château transformée en hippodrome, et il lutterait à pied contre un adversaire, à la barrière, comme on disait à Nancy, c'est-àdire en louinoi.

Ce fui le dimanche 14 février que la représentation commença. Elle avait ses metteurs en scène, Claude Deruet, le peintre officiel, chevalier du Christ de Portugal, et Jacques Callot, chargé de garder la iiK'iiioire de ces belles choses; elle avait également son lii^bMiograpbc anijioiib', Henri Ilnmbeil. poêle

de la coiir qui déciiiait vn prose eliacuii des tableaux de la céréiiioiiie.

La salle neuve, entourée de gradins en escaliers, tendue de tapisseries, pouvait contenir plusieurs milliers de spectateurs. Dans un coin, face à la barrière de la piste, un échaland splendide réservé aux princesses. Au-dessus des portes, un ciel avec un soleil éclatant perçant les nuées. Le soir était venu, et dans Tonibre douteuse de la scène, les riches joyaux des darnes étincelaient à la lumière des torches portées par des pages à pied. Bientôt les chars font leur entrée; ils paraissent, eux aussi, un peu de soleil dans la demi-obscuritt' de la salle; ce sont de lourdes marliines de carton et de bois figurant des monstres marins, des nefs guerrières, des animaux fantastiques, mises en mouvement par des hommes cachés à l'intérieur. Ainsi arrivent dans Tordre arrêté d avance le prince de Phalsbourg tenant le combat. MM. de Macey. de Yroncourt et de Marimont. les sieurs de Couvonge et de Chalabre. le comte de Tornielleen Jason, le marquis de Moy, cousin du duc de Lorraine, sous le nom de Pyrandre. et enfin le duc Cliarles IV sur un char, en Apolidn. tout étiiicelant de pierreries, écrasant les humbles mortels, comme il se devait.

Qu'on se figure un défilé de chars historiés dans un cirque ou un hippodrome: chaque machine fait le tour de la piste suivie par une autre, en file

indienne. Très lentement on s'avance, les héros assis saluent les dames; des acteurs chantent les yei'S improvisés pour la circonstance. Et puis les voitures une fois sorties, les tenants du combat revenant à pied en armure de joute, couverts de plumes et tenant leurs lances. Il ne peut y avoir d'imprévu en pareil cas; tout est réglé par avance, les vainqueurs seront le duc et le marquis de Moy son invité, le vaincu M. de Phalsbourg, qui ne peut décemment avoir la préhmtion de battre Apollon ou Pyrandre.

On reporte à Deruet le mérite de ces arrangements, et Callot lui-même l'assure dans la préface du livre gravé à ce sujet en l'honneur de la ducnesse de Chevreuse; quoi qu'il en soit, nous imaginons que les souvenirs de la Guerre iVamour lui permirent de contribuer à la décoration pour une grande part. Mais ce que Deruet n'eût point su faire, c'était de montrer dans de petites estampes, dans des espaces minuscules, la foule énorme entassée dans la salle neuve du château. Et pensez qu'en dépit de l'exiguïté extrême des figures nous les pouvons juger assez bien pour reprocher une fois de plus au graveur ses modes arriérées,- les collerettes énormes qu'on ne portait plus môme à Nancy au temps de la duchesse de Chevreuse. Rien ne saurait donner idée de la tournure guindée de toutes ces poupées, fagottées, endimauchées, copiant leurs gestes les unes sur les autres, et se tenant sur leurs petits ergots pour paraître plus

iiclles. Le génie de Callut a su comprend le ces misères, et il les redit avec nii Inio et une liiinidiiiextrêmes.

Deruet eiit eu mauvaise grâce à taquiner Callot sur ce point, comme le prétend Félibien. Son rôle à lui s'était borné au dessin des machines, peut-être même à la peinture des accessoires. Quant à prétendre composer d'après ces énormes choses les esquisses fouillées et précises destinées à la gravure de Callot, c'eût été folie. Il faut prendre le récit de Félibien pour ce qu'il vaut, c'est-à-dire pour un méchant propos émanant d'ennemis de Claude Deruet. La préface dont nous parlions met à néant tous ces contes saugrenus.

« Madame, y disait Callot en s'adressant à la duchesse de Chevreuse, cette royale maison à qui monseigneur vostre mary doibt la gloire de son sang, a de tout temps accoustumé de passer les heures du loisir en des exercices que la vertu ne peut desadvouer. C'est pourquoi Son Altesse continuant les nobles coustumes de celles de ses ancêtres a voulu par sa propre personne, en l'année présente, sous des feintes utiles, animer les images de la vérité. A cet etfet m'ayant honoré par ses commandements du soi ng des machines avec le sieur Deruet, de qui le piriceau par son rare artifice donne chaque jour ses leçons au naturel: elles n'ont pas esté trouvées du tout différentes de ses intentions. Mais alin que des

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gestes héroïques qui seront à jamais présents à ceux qui les ont admirés puissent approcher le sens des plus esloingnez, je tasche d'en faire vivre les figures par mes crayons, etc.... »

Voilà qui est au plus clair. Callot et Deruet donnent le modèle des chars, mais Callot seul s'attache à esquisser dans ses estampes, la physionomie des fêtes; hàtons-nous de dire, par ce que nous savons du talent de graveur de Deruet, que seul Callot pouvait et devait le faire.

Le Combat à la barrière se ressent très vivement de Parigi à dix ans d'intervalle : on surprend le graveur en flagrant délit de devoir d'élève dans la gravure des machines destinées aux entrées. Mais quand il ahandonne ces planches préliminaires et presque sacrifiées pcrur se consacrer tout entier à l'intérieur de la salle, soit qu'il nous la montre du coté où se trouve Téchafaud des princesses, soit qu'il en donne un aperçu plus général en faisant face aux portes d'entrée, il redevient le Callot lorrain, celui des Supplices ou du Parterre.

11 ne savait guère, le pauvre artiste patriote, que ces réjouissances, ces flonflons et ces panaches cachaient pour l'instant un coin hien noir de Thistoiie de Lorraiue. Rien ne transpire encore des sentiments de rancune du cardiual de Richelieu qui veut attendre. Peut-être ménie les planches innocentes du Combat à la barrière vinrent-elles le troublera Paris

ot lui laisser craindre la propagande de sa belle eniu'iiili'. Il sait les intrigues de Charl«'S IV et en cunnait l'origine, mais l'heure n'est point t-n'ore venue d'agir.

Par une singulière fantaisie Jacques Callut, habitué à la sobriété extrême du travail, et qui demande à I l'esquisse renforcée de quelques ombres sévères le \ secret de ses vigueurs inimi laides, cherche vers ce , temps à faire jouer les lumières intenses ou les clairsobscurs dans des compositions religieuses. 11 s'y était essayé déjà dans la Grande Passion, sans succès. • La Sainte Famille à table et le Brelan ne valent point sensiblement mieux. On le sent mal à l'aise dans ces accumulations de tailles destinées à figurer 1< s ombres épaisses de la nuit; les ligures éclairées I IIP des lampes ressortent en taches blafardes sur l''^ fonds, ^"était la précision des contours, on pourrait doiuier tout aussi bien ces estampes à quelqu'un de ses continuateurs.

Le Brelan, ce^t LEnfant prodigue tombé dans une maison de jeu. A la lueur d'une chandelle, plusieurs }i isonnes sont occupées à voler un niais. Une femme tient les cartes et les abat sous l'inspiration du pro- !i,ue. Mais derrière elle un aigretin à feutre emplumé -'ti i discrètement un miroir de son manteau relevé Iles haut, et découvre le jeu à l'adversaire qui y lit 'ouramment.

•lacques Callot critiquait un vice lorrain, sous

couleur d'Iiisloiir saiiilo. L'enfont prodigue, coiffé à la française, c'est quelque jeune écuyer d'alors perdant son temps et sa jeunesse en compagnie de malandrins. Et la passion des cartes n'est pas née d'hier, non plus que les tricheries ne sont hien nouvelles. Les ducs de Lorraine avaient heau sévir contre les brelandiers, comme on appelait alors les coureurs de tripot, il y en avait un peu partout à Nancy dès le commencement du dix-septième siècle. Une ordonnance sévère datée de 1505 essayait d'y porter remède, et son préambule ne manque pas d'une certaine tristesse :

(c La trop grande licence des vices, y esl-il dil, qui petit à petit s'est parcy devant glissée non seulement en nos villes, mais aussi en nos bourgs et villages, a tellement gagné sur les habitants d'iceulx que méprisant l'honneur de Dieu... ils se sont adonnés la plus part aux jeux prohibés et deffendus, les autres à boire et à hanter les tavernes et cabarets, ou vivans dérèglement, le plus souvent surpris de vin, ils se querellent pour de légères occasions. » {Recueil de Fr, (Je Neu [château, p. 48.)

A cent vingt années d'intervalle, rien n'est changé dans l'amour du jeu, et l'artiste a voulu nous montrer les ressources ordinaires des tricheurs pour corriger la fortune; c'est ce qui donne à ses estampes une allure vécue si particulière; il n'invente pas, il nous fait pénétrer simplement dans la vie de

JACOIES CM.I.OT 115

SOS conleinjMiiniiis. soil qu'il peigne les gens du peuple anioiircnx des supplices, assistant à la nioit du Cliiist. sdil (jnil nous eiilraine à la suite d'un viveur dans les maisons mal lamées où la raison s'égare.

Parfois même il veut décrire un intérieur tranquille de bourgeois, et c'est la Sainte Famille à table qu'il nous moidre: le père cl la mère assis et l'enfant Jésus buvant dans un giand vcne. Ici encore, comme dans le Brelan, Callot a cherclié les effets de lumière; les auréoles des saints personnages éclairent leurs visages au milieu de l'obscurité. Mais sa main si liabile à préciser les contours, à déterminer d'un trait les figures, s'embarrasse des tailles nécessaires aux fonds noirs. L'effet est boueux et médiocre, parce que les subtilités du tirage lui sont inconnues et que ses plancbes à l'eau-forte imitent le burin.

Cependant il revenait toujours, et à son grand liouuL'ur. aux félcs populaires, dans lesquelles son |) génie jouait plus à l'aise. 11 iïilhiil un })endaut à son Parterre deXancy, et le sujet s'imposait de lui-même. Tout près du palais, il y avait une rue très large, une manière de place qu'on nommait la Carrière, où se faisaient les tournois, les parades foraines, les courses de chars. La Hière en avait autrefois dessiné une vue lors des funérailles du duc Charles III; mais il avait diminué l'espace en renconil)rant de spectateurs entassés.

Callot rêvait d'v réunii-, comme dans un tableau.

HG JACQUES CALLOT

synoptique, les mille Inils de la vie nancéienne; le Parlerre, c'élail la iiul)lesse, la proineiiade aristocratique; la Carrière ouvrirait une vue d'ensemble sur la bourgeoisie. 11 y mit d'abord un combat à la barl'ière, avec ses juges du camp montés sur des échaf'ands, des palissades à hauteur d'appui arrêtant les spectateurs. Et devant, les gens indifférents à la scène, les faiseurs de tours sautant sur un cheval sellé au faîte d'un tremplin, des traîneaux lancés à toute vitesse, des flâneurs arrêtés et devisant. Dans un coin, deux duellistes vident une querelle sans plus de souci des archers de ville, qui ont cependant le devoir, de par les ordonnances de Christine de Danemark, « de les assommer et exterminer sur l'heure! » Il y a encore progrès dans cette œuvre charnTante; les tons gris ont une harmonie lumineuse d'un surjirenant effet.

Pour toucher un peu à tous les sujets, il entreprit de graver une chasse princière, un de ces laissercourre seigneuriaux que les ducs de Lorraine réservaient à levu^s hôtes de mar(iue. Autoui* d'une enceinte, et pour fermer les issues aux bètes, les piqueurs ont tendu leurs toiles dès la veille. Le cerf, conduit rondement par une meute de courtauds lorrains appuyés par des veneurs à cheval et des valets à pied tenant leiii- liucliet, se jette dans une clairière. Les dames suivent dans les carrosses lourds, ces chariots liranlaiits mal sus|)eM(liis fjui sautent follement dans

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