CALLOT A FLORE^CE. I6I2-I62I
Les tâtonnements. — Callot grave VEn/er de Bernard Poccetto. — Gravures au burin d'après les maîtres. — L'album des Funérailles de Marçuerite d'Autriche. — Callùt à l'atelier de Julio Parigi: les encouragements et les conseils. — Cosme II, grand-duc de Toscane, et les artistes — Callot grave au burin les Batailles des Médicis — Callot et les tendances italiennes. — Parigi et les fêtes florentines. — 11 grave la Guerre d'Amour, sa premit're œuvre réellement personnelle.
Longtemps encore le jeune artiste tâtonnera, cherchera à dégager sa personnalité des influences de milieu. Il voudrait inventer lui aussi, car il ne doute de rien, mais le dessin lui manque, la pratique du burin a sensiblement alourdi sa main. Il revoit Ganta Gallina. son ancien maître, qui constate des progrt^s én(jrmes, sans deviner toutefois ce que produira par la suite cette énergie incroyable. Callot reprend le burin, les travaux insipides : il se condamne à la transcription de grandes histoires médiocrement payées, entre autres d'un Enfer et d'un Purgatoire d'après Bernard Poccetto, celui qu'on nommait familit-ieineiit Bernard Pochet dans le chn français des
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artistes i la lions. On est à ces représentations à Florence tont anssi bien qn'à Rome; les Flamands ont transporté des Pays-Bas en Italie l'amour des compositions macabres où les diables tourmentent les damnés, plus tard Callot reprendra le sujet pour lui-même, il mettra au service de son imagination les souvenirs apportés de Lorraine, la terre classique des sabbats; il combinera cette partie vécue avec les données fantasmagoriques d'un Jérôme Boscb ou d'un Breughel pour esquisser une Tentation de saint Antoine inimitable, qui demeurera le type classique du genre, le modèle de Téuiers et de tous les autres. Poccetto toutefois gardait une certaine froideur académique dans cette grande scène de la damnation éternelle; ses ^figures traitées sobrement et sans crànerie continrent le dessin plus audacieux i du graveur. Des inadvertances même se sont glissées dans la planclie ; on y voit par exemple des cadavres emportés par les flots de la rivière infernale coucbés sur les eaux, sans pénétration, comme si le Cocyte eût été gelé. Singulière œuvre de débutant malgré tout, travail énorme de mise en place, de groupement ,j que les plus liabiles eussent à peine osé! En dépit de sa volonté, Jacques Callot s'y montre le disciple indéniable de Thomassin; es Sadclers lui ont laissé leur forte empreinte: il n'est pas encore lui. mais toujours eux, et quand il cbercbe à transporte! sur le cuivre la Sainte Famille d'Andréa del Sorte,
et quand il taille priiihlcmeiit ÏEccc liomo (Ta près Stiadaii.
L'eau-l'uiie lui paraissait un mode de reproduction jilus docile, il sy était donné déjà, mais les marchands d'estampes n'en avaient pas le débit assuré que leur fournissait le burin. Il avait à son arrivée à Florence, et par fortune singulière, collaboré à l'album des Obsèques de Marguerite d'Autriche dessiné par Tempesta. Son origine nancéienne fut-elle de quelque poids dans le choix du grand-duc? on ne le saurait dire, car le jeune homme était alors bien humble, bien délaissé, bien méconnu. Les recommandations du comte de Toniielle s'étaient perdues à Rome; leur effet n'eût guère pu accompagner Jacques à la cour de Toscane. Quoi qu'il en soit, l'œuvre, à peine terminée par le peintre, fut conlîée aux graveurs, et pour l'expédier plus lestement, on se servit de l'eauforte, moyen rapide, plus en rapport avec le talent de Tempesta qui l'employait lui-même. En quelques semaines Callot termina quinze planches sur les vingt-neuf de la série.
I Nous sommes encore loin des finesses spirituelles, "^ des pratiques ingénieuses que la maturité du talent nous montrera bientôt; mais l'interprète n'avait pas le champ libre. S'il pouvait songer en travaillant aux ouvrages similaires de Frédéric Brentel lors des obsèques du duc Charles, les modèles fournis par Tempesta ne valaient point à beaucoup près les
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esquisses de la Ilièie. La vie de la reine d'Espagne ne prêtait point aux grands développements, et le peintre s'était gardé de lâcher la bride à sa verve habituelle. Quand le petit livre parut chez les frères Serniatelli sous le titre de Essequie délia sacra.... Maesta di Margherila d^Auslria (IGJ'2), il ne lit pas grand bruit dans le monde. Simple souvenir destiné aux fidèles de la reine, pages de journal écrites sans prétention, elles eussent été oubliées depuis longtemps sans la gloire ultérieure du Lorrain.
A Tatelier de Julio Parigi où le voici mêlé aux jeunes, aux ambitieux, Jacques Callot tenait une bomie place. Mais pourquoi se cantonnait-il dans ces copies niaises de dessins ou de tableaux contraires à ses goûts? Que n'allait-il de Fa vaut en se perfectionnant dans le dessin et la perspective, en cherchant à vivre de sa vie propre, à inventer comme les autres? Toutes ces réllexions de Parigi, Tenfant les avait faites depuis longtemps, et je laisse à penser la joie avec ; laquelle on les accueillit, on les caressa, on chercha , à leur donner une suite. Servi par des yeux admirables, capables de fouiller le métal dans ses moindres coins, par une main assez ferme pour sertir d'un (rail (îiiùlbiire les phis microscopiques lîgurines, Callot suivit les conseils de sou uuiitre. C'est dans cette péi'iode d'enfantement qu'il se créa des formules à lui, des moy.ens spéciaux, venus de partout un peu, ef «[u'il devait conserver sans y changer rien
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jusqu'à la lin de sa vie. Elé^-aiit el uiièvn' à la mode italienne, naturaliste suivant les procédés flamands, il combine entre eux ces éléments différents pour donner la vie tout ensemble et la grâce à ses personnages. Et qu'on ne s'y trompe pas, jamais il ne sera vulgaire ni grossier même dans ses plus basses conceptions; ses mendiants, pour déguenillés ou malpropres qu'ils paraissent, ne garderont rien de la crasse stupide et hideuse des gueux flamands; ses baroni seront des César de Bazan en rapière.
Les estampes de la Vie de Marguerite d'Autriche attirèrent raltention du grand-duc. C'était Cosme II, tils de ce grand Ferdinand 1 qui tenait de ses ancêtres le goût réfléchi et fécond des belles choses; sa mère, Christine de Lorraine, était la petite-fille de Catherine de Médicis par Claude de France. A l'amour très vif que la princesse portait aux gens de Lorraine se joignait une passion héréditaire pour les artistes. Jacques Callot bénéficia de ces bonnes volontés toujours en éveil; il reçut de Cosme II les encouragements les plus honorables, jusqu'à toucher une petite pension mensuelle en même temps qu'on lui donnait lin logement dans la galerie réservée aux peintres et iuix sculpteurs.
Le voici plus libre, plus à même de courir le monde ft d'y chercher des impressions. Les conseils de Pai-igi ne seront point perdus pour lui : il va faire de soi. eomme disent les Italiens; mais il sait temporiser, il
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vcul alleiidiv. Le dessin lui iiiaïKiucuii peu, ses éludes premières assez négligées lui imposent le devoir de se perfectionner dans la copie des maîtres. Il jette les yeux à droite et à gauche, un peu au hasard, sans abandonner complètement le burin. Toutes ses œuvres se ressentent alors de ce stage volontaire et momentané, soit qu'il grave les Miracles de V Annonciade , le portrait de Ferdinand de Médicis, ou qu'il redise dans ime coupe savante et froide, encore hien rapprochée de la manière de Thomassin, les principaux faits du règne de Ferdinand I, sur les dessins de Roselli. Cette dernière suite, improprement appelée les Batailles des J/cf/zcîs, apparaît dans les estampes de Callot comme une note isolée, si éloignée de ses accents personnels, qu'elle semblerait apocryphe, n'étaient les signatures authentiques qui la décorent. Jamais burinisle de profession ne s'identifia à ce point avec un modèle; la gravure est la peinture même de Roselli, connecte, polie, impeccable. Callot avait alors vingt-deux ans. En soi le sujet pouvait lui plaire; il y rencontrail la cérémonie du mai'iage de Cliristine de Loi'rainci avec Ferdinand, les visites de la duchesse aux écoles de jeunes filles créées par elle; il savait que ces* estampes iraient à Nancy rassurer ses amis sur ses destinées, et Jacques n'était pas fâché d'excuser ses escapades passées par ces preuves flatteuses d'un commencement de réussite. Il donna tous ses soins à la perfection idéale du métier dans les seize
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planches de la série, et bien qiu^ les originaux fussent de mains différentes, il les rapprocha au point de laisser confondre Roselli nu Poccetto dans la traduction.
Tailler à vingt-deux ans des scènes de l'imporl-Hice de l'Enfer et des Batailles des Médicis, ren-
Ferdinand faisant fortifier Livoimie. — Estampe de la suite dite Les Balai/les des Médicis.
:ontrer chez les praticiens un encouragement à ses efforts, c'eût été pour beaucoup la route tracée; ou 's'en fût tenu à ce résultat sans écouter les conseils peut-être jaloux ou intéressés de Parigi. Callot donna cependant raison à son maître. Ce qui l'enthousiasmait dans Ganta Gallina, c'était la touche spirituelle }t enjouée de sa pointe, l'adresse avec laquelle il