‹ Jacques Callot, sa vie, son œuvre et ses continuateurs (volume 2)Chapitre 7 sur 53 · lACQlES CAILOÏ · texte numérisé non relu

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dans ce champ de trente centimètres de largeur sur vingt-deux de hauteur que l'artiste a placé plus de trois mille individus dont on devine presque les idées tant leurs gestes ont de crânerie et de personnalité! Du coup Ganta Gallina se voyait dépassé et vaincu i)ar un de ses admirateurs d'hier, par le plus jeune de ses élèves. Quand les acteurs princiers furent admis à contempler ce tour de force, ils n'en pouvaient croire leurs yeux. Et comme s'il eût compris que ce public spécial s'arrêterait davantage à la précision des costumes, à la vérité des poses, Callot n'avait rien négligé de ce qui pouvait snrprendre les profanes à première vue. Si loin qu'elles fussent placées dans la perspective, les dames montraient leurs jupes à ' vertugades, leurs collerettes empesées en éventail; pas une plume ne manquait aux feutres des seigneurs, pas une épée à leurs ceintures. Et cette recherche infinie, qui eût pu écraser l'œuvre et lui donner l'aspect froid et guindé des miniatures, ne nuisait en rien à la tenure générale. L'artiste avait créé l'espace, il faisait grand, au reboni's des Bolonais qui voyaient petit dans leurs toiles immenses.

Cette Guerre cV amour — pour conserver le nom traditionnel donné à ces estampes — marque le point de dépaj't sérieux de la carrière de Jacques Callot. Toute sa vie artistique s'élèvera sur les infiniment petits en giavuie. qu'il transformera par son génie en concep-

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lions grandioses. Une légende colportée par ses biographes attribue à je ne sais quelle contemplation des mosaïques de Sienne composées par Dnccio la précision extrême qu'il mettait dans ses contours, la netteté prime-sautière de ses moindres griffonis. L'opinion ne vaut pas qu'on la discute sérieusement. Callot venait à son heure, juste assez tùt pour emprunter aux Italiens et aux Flamands le meilleur d'eux-mêmes et le redire dans sa langue à lui, avec son tempérament et ses admirables moyens d'exécution. S'il idéalise parfois son sujet, c'est qu'il a vécu à Rome et à Florence et qu'il s'est imbu des maîtres d'Italie: s'il est souvent brutalement vrai, c'est qu'il a connu les œuvres du Xord pleines de franchise, et qu'il a gardé son accent d'origine; mais la manière dont il procède n'est de personne. Lui seul pouvait animer d'une taille lestement enlevée, sans reprises, les petits êtres peuplant ses fonds. Hoffmann, le rêveur allemand, subissait le charme de ces lointains : « Pourquoi, disait-il, ne puis-je me contenter jamais de voir tes œuvres étranges et légendaires, o maître ? pourquoi conservé-je toujours en moi le trait qui sertit chacune de tes figurines pleines de hardiesse?... Je me persuade très bien que leurs physionomies s'éclairent ; les plus éloignées viennent sur moi vigoureuses et naturelles! »

CBLLOT A Florence. 1613-1621.

Callot invente un procédé nouveau sur vernis dur. — Les Caprici di diverse figure réputés par lui sa première œuvre; Callot créateur de l'espace. — Callot interprète à sa manière les sujets de piété. — Influence de^ Flamands sur son travail et sa composition. — La Tentation de saint Antoine, et le diable en Lorraii^c; souvenir d'enfance mis à profit. — La gravure du Saint Mansuet en l'honneur de l'tvéque de Toul. bienfaiteur de la famille Callot. — Le Massacre des Innocents. — Callot petit-raaitre. — Influence de Callot sur lécole des vijrnettistes français des dix-septième et dis-huitième siècles. — Les Combats des Galères. — VÉventail. — Les Pantalons. — La Foire de Vlmprunela, son chef-d'œuvre. — Les titres d'ouvra^'cs et les illustrations. — Retour en Lorraine à la mort de Cosrae II .

Jacques Callot a vingt quatre ans, l'âge où la «arrière se dessine définitivement : il a l'ait ceuvre personnelle dans la Gueule cVainotir, il a élargi sa manière, il est à son tour un maître écouté. Une cliose le gène pourtant dans l'exécution ténue de -t'S gravures à l'eau-forte. c'est le vernis mou dont les Italiens couvraient leurs planches de cuivre et sur lequel ils dessinaient à la pointe avant de baigner le métal dans l'acide. Les finesses s'émoussaient à ce travail, le trait venait gras, écrasé, un peu lourd. A peine a-t-il commencé que déjà les perfectionne-

mollis lui a|)|);u'nisseiit possibles. Si Ton subsliliiait à la malirrc peu résistante (piebpie enduit plus ferme où Tonlil pourrait pénétrer sans creuser un sillon élargi, quelles merveilleuses tailles n'obtiendrait-on pas? Et comme le jeune boni me fréquente des lu- Ibiers, qu'il les voit user d'un liquide brillant prompt à séclier, assez dense pour permettre au grattage les plus subtiles textures, il l'étend sur le cuivre, il l'essaye, et les résultats l'élonnent et le ravissent.

Tout lui devient facile à présent. Il pourra sans crainte de compromettre ses lointains s'abandonner aux ténuités impondérables que son œil perçoit nettement et que sa main sait définir. Peut-être un peu de gène au début, quelque raideur inattendue; mais Callot surmontera beiulot ces légers obstacles, il saura tourner les difficultés, assouplir ses moyens; il bénéficiera de sa découverte pour dépasser ses concurrents. Son trait ferme et ininterrompu pastichera le burin et plongera dans la stupéfaction les rivaux italiens ou flamands qui constatent et ne comprennent plus.

L'idée lui vint de mellre à profit sa trouvaille dans une suite d'estampes qui pussent servir de modèles aux dessiuateurs à la plume alors très nombreux, et qui missent en relief les qualités de son art nouveau, il voulait cette fois voler de ses propres ailes, et ne demander rien à personne; Parigil'y engageait vivement avec une bonhomie et un désintéressement

]»ion rares entre ^eiis de mèine inélier. Mciis que ferait-il Ijien pour conquérir la popularité nécessaire et triompher auprès de tout le monde? Les sujets pieux étaient usés jusqu'au ridicule: Tliistoire demanderait ti'op de recherches. Pourquoi ne pas s'en tenir aux scènes journalières plus facilement décrites.

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Figure des Caprices de Florence.

plus aisément comprises, aux peintures de mœurs en un mot?

A la façon des compositeurs d'opéra qui égrènent dans une ouverture les motifs principaux de leur drame lyrique, Callot parait avoir cherché dans son imagination les fantaisies qu'il écrira plus tard. L'alhum entrepris par lui sous le nom de Caprici di diverse figure, et que nous pourrions appeler varia

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lions sur divers thèmes, nous montre dans une série de cinquante estampes de huit centimètres sur cinq, les gueux, les nobles, les bossus, les pantalons, les paysans réunis, confondus. En leur qualité de modèles plusieurs de ces figures sont doubles, présentées à la fois dans leur esquisse et dans leur mise au point, d'autres sont uniques, mais les fonds sont alors fouillés et enrichis avec une prodigalité que le maître ne dépassera jamais.

Nous sommes à Florence et le graveur ne manque pas de nous décrire les fêtes, les tournois déroulés sous les yeux d'un personnage de premier plan chargé de faire comprendre les espaces. Dans l'une des pièces nous assistons au défilé des tributaires du grand-duc de Toscane sur la place de la ville. Des milliers de personnnages s'agitent, se groupent. Là-bas dans un coin, sur une estrade, le souverain: plus loin, les vassaux bannières déployées. Un peintre lyonnais, Jacques Stella, s'essayera plus tard à reprendre le même sujet dans une eau-forte de dimensions ordinaires, mais quel abîme le séparera de son prédécesseur! Les figures lourdes, appesanties se meuvent dans une almosphèi'e éli'oite et grise. Au lieu des gaietés drluillol. (hi (linbleau corps de chacun de ces points iniimés ddiil il a vermicnh' sa planche, des héros à l'antique, compassés et mesquins. Le génie deCallot savait faire naître les illusions absolues de l'espace, mais il communiquait aussi la vie à chaque unité et

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lui (Iniiiiait iiii lùIc (h'iiiii dans la scène, au cuiiliaii-c (It's habiles qui obtiennent des fuurniilicments en luunillant les éléments entre eux.

Lursqn'il écrivit la dédicace de cet album incomparable en rhonneur de Laurent de Médicis, le jeune artiste avouait ingénument n'avoir rien produit encore qui fût de lui. « C'étaient là, disait-il. les premières fleurs qu'il eût cueillies dans le champ de son stérile esprit. » Ce qui est vrai dans cette déclaration ])lus modeste qu'il ne convient, nous croyons lavoir trouvé. Toutes ces fantaisies n'avaient point été inspirées par les Florentins ou les Romains. Beaucoup venaient en droite ligne de la terre lorraine, et ce sont celles-là qu'il avait cultivées dans son champ. et mises en coupe réglée à la bonne occasion. Quoi qu'il en soit, elles eurent une fortune inespérée et forcèrent l'admiratinn (\l'> }>1us hostiles. Les amateurs, maîtres souverains des réputations naissantes, s'arrachèrent les épreuves de premier tirage. Plus tard Jacques Callot, retiré à Nancy, parvenu au faite des honneurs, tentera de reprendre ces charmantes liistoires.il se voudra copier lui-même: mais sa main semblera alourdie : la grâce disparaîtra. C'est que son talent tout d'improvisation et de rencontre est mal à Taise dans une copie, même de lui.

La peinture des mœurs ou des usages contemporains entraine facilement le gros public. Tout le monde se juge capable de discuter une œuvre où sont

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représentées les figures connues. Mais comment rester original en imaginant api'ès tant rrantres nnc Salutation angélirpie, un Massacre des Innocents, une Tentation (Je saint Antoine"! La l'éputation (Fun artiste avait alors hesoin de ces consécrations hiéi'atiques, dont les Italiens ralï'olaient, et que les maîtres des quinzième et seizième siècles avaient rendues officielles dans la carrière. Au temps de Callot, la tradition et l'idéal se combinaient pour composer des pages incolores toujours semblables, soi-disant imitées de l'antique, mais plus justement inspirées les unes des antres à satiété, sans l'elief ni valeur propre.

Sans avoir voulu se dégager complètement de ces errements, Callot cherchait à reprendre pour son compte les légendes bibliques, à les décrire dans une note plus personnelle. Peut-être s'attardait-il parfois, dans les soirées d'hiver, à parcourir les estampes des pi-imitils iUdiens ou flamands dont les épreuves étaient demeurées dans les cartons de Parigi ou de Ganta Gallina. C'étaient là des vieilleries bien extraordinaires, où les Hébreux portaient la toque des bourgeois du seizième siècle, où Jeplité ou Josué semblaient des clievaliei^s bardés de fer. Mais quelles imaginations délirantes ces vieux iTavaient-ils pas. Voici le saint Antoine du Beau Martin, de ce Schongaùer à peine connu de la génération nouvelle, qui a décrit les diables avec une complaisance apocalyptique; celui

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de J(''rùiiie Bosch, celui de Breughcl. cl liiiil djuilres. Le diable n'est point ini étranger pour Jacques Callot. et s'il ne l'a point vu. il le pourrait décrire gj^ifle à griffe d'après les vieilles femmes de Lorraine. Chez lui. là-has. f ennemi, comme on disait, conduit le monde. Il l;iit grêler, tonner, mourir les gens ou les bestiaux, il entraîne les sorcières au sabbat dans les plaines. De graves magistrats discutent sur sa puissance, sur la couleur de sa peau, sur son odeur. Suivant qu'il revêt telle forme ou telle autre, il se nomme Verdelet. Saute-Buisson ou Persil, et parait en chat noir, en b(juc, en luup. Ses satellites lui obéissent aveuglément. Les moindres sont de hideux monstres poilus et cornus, qui se logent dans une àme comme dans une auberge et la rongent d'envie, d'orgueil ou de concupiscence.

Jacques Callot connaît par le menu leurs singulières odyssées. Il a entendu parler de cette veuve qui, sous l'inspiration du diable, se prit à vagabonder et à parler toutes les langues tout à coup. S'il se résout à traiter une tentation de saint Antoine, il luoiitrera tous les démons d'enfer comme s'il les eut vus. tant il pourra les préciser et les distinguer eiiti-e eux. L'œuvre des anciens maîtres ne sera plus qu'un prétexte; il voudra enchérir sur eux par la multiplicité énorme des détails. L'homme du Xord, amoureux du merveilleux, des fantômes, des conceptions saugrenues, se ti-nhir;! lui-même à cette cour de

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FluiviU'C si peu (MicliiiL' aux. raiilasiiiagories iiuiics. Touteriûs il restera le peintre des mœurs de suii époque sous couleur d'histoire sainte. Son compatriote Nicolas Remy, l'auteur de la Dœmonolatria, pourrait [)eiit-ètre mettre un nom sur ces personnalités infernales et les retrouver toutes à l'aide des dépositions de sorciers brûlés par lui.

Mais, comme nous le disions tout à l'heure. Jacques Callot n'est point le premier peintre des diableries; il a simplement bfodé sur un thème connu. Les grandes lliéories d'esprits tentateurs tourmentant les âmes avaient eu chez nos pères le même succès que les danses macabres. On voyait peu d'églises qui n'eussent les unes ou les autres de ces représentations empreintes à la fois de piété et de dévergondag<\ de sagesse et de folie. Jérôme van Acken, dit Bosch, dont nous parlions tout à l'heure, s'était voué aux fabulations diaboliques avec toutes les ressoui'ces d'une imagination vagabonde. Il ht des Tentations pour Philippe le Beau, pour les moiuistères, pour l'uniM-rs entier: c'était une spécialil»'. Le cardinal Gi'iinaiii. amoureux des œuvres flanuuides, possédait une diablerie dans son palais à Venise; Philippe II d'Espagne en avait fait installer une dans la cband)re où il nioui'ut. Bientôt Jérôme Cock popularisera ces tra\an\ par la gravure, il en portera les épreuves en Italie, le^ montrera aux Ghisi ses élèves. Comment Jacques Callot n'aurait-il pas rencontr»' quelqu'une de ces

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irabandes? Elles avaiciil dv* (jiioi Iciilcr s;i verve caustique, elles réveillaient eu lui les vieilles histoires du pays, les coûtes ef'iVayauts des veillées.

Dans r intervalle des besognes commandées, et pour éviter les applications soutenues si nuisibles aux artistes, il voulut essayer de retracer la légende du saint aux prises avec les esprits du mal. Mais la donnée n'était pour lui qu'un prétexte. Dès les premiers traits de son esquisse, saint Antoine se voyait reléguer aux derniers plans,' dans une grotte éloignée, disparaissant au milieu des ligures grimaçantes et hideuses. Au contraire les démons tiennent la bonne place; ils tombent du ciel, sortent des rochers, rampent ou s'envolent avec une furie incroyable. Chacun d'eux personnifie un vice humain; il y a les êtres difformes et pansus buvant à plein verre ; les gnomes monstrueux affublés d'oripeaux mondains, bard(''s de cuirasses comme des héros de guerre, les nains bossus chevauchant des carcasses renversées. Des coquecigriies effrayantes ont l'habit des moines, d'autres celui des princesses. Certains ul)jets inanimés font tout à coup des mouvements, des rochers même s'animent et menacent. Sur la rivière qui les sépare du saint, des bacs inouïs sont lancés et envahis par des légions de bètes audacieuses. Et le malheureux compagnon de saint Antoine, portant sa clochette au col. sert de monture au plus

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