‹ Jacques Callot, sa vie, son œuvre et ses continuateurs (volume 2)Chapitre 9 sur 53 · JACQUES CU.LUT · texte numérisé non relu

JACQUES CU.LUT

se perd ni ne se eontund. Ponr le suivre dans ces descriptions infinies jamais lassées, poussées aux

Le Massacre de-^ Innocents.

limites extrêmes de la vision, il faudrait les prodigieux organes dont la nature l'avait doué. Et si Ton recourt aux moyens factices, aux verres grossissants.

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les ti'oiivaillos iiouvollos se l'ont, même sur ces collines du lointain dont les contours semblent à peine sensibles.

Voyez-le ménager, dans la scène principale, à travers récaitement liabile des maisons, les échappées de lumière sur lesquelles ses figurines se détachent en sombre! Opposées aux antres tenues dans les notes claires, elles contribuent à former un tout haimonieux, divers d'aspect, joyeux et gai en dépit du massacre. Elles rejettent bien loin les espaces, font comprendre les giis des nuiiailles, expliquent les moindres laits. C'est la perfection idéale, le dei-niei' mot de la gravure, le plus grand effort d'un artiste à sa maturité. Jamais Callot ne dira mieux et ne construira de pins inunenses étendues; jamais il ne sera plus dramatique ni plus inspiré. Combien sont loin de cette minuscule estampe les énormes toiles bariolées de couleurs sorties des ateliers contemporains! On a appelé Callot un petit maître, dans cette manie de hiérarchie qui mène le monde, en mesurant son œuvre et en la comparant aux Iresques niaises des Bolonais ou des Florentins, toisées à l'aune; petit maître parce qu'il ne s'attaquait pas aux banalités sonores et prétentieuses du grand art. Mais quel apôtre des sublimités hiératiques eût pn jamais l'égaler en invention, en fantaisie, en vériti'? Quand il concevait un morceau, même minuscule, rémdtioii vraie le iiagnait et il savait comnumi(|Mer

JACOIFS cMIdl r.

-on impression superbe. Là est luiit le ^ei.ivl de son immense réputation et de la gloire qu'il s'est acquise. Callot était bien réellement un maître et un délicieux poète, eflrayanl ou satirique suivant le r-os. M mettre au premier rang, à coté de ce Rem- Ititindt que nou«^ admirons jusqu'en ses verrue^^, nuii^ bien jilns luml que les copistes an Iniiiii. fnssent-ils (i";iill<Mir< M.irc-Aiitninr. Edelinck nii Pesne.

Je dis là des choses que bien d'autres ont pensées r[ qu'ils n'ont pas écrites. Mais si l'on songe que le petil graveur lorrain a eu des imitateurs et des l'Ièves qui Sont Délia Bella, Israël Silvestre el Lepautre, qu'il a pour ainsi dire créé l'école française des vignetlistes du dix-huitième siècle en passant par Sébastien Leclerc pour arriver à Eisen et à Moreau le jeune, on ne saurait lui faire l'injure de le reléguer au second rang. Il brille au premier et à la bonne place dès les essais dont nous venons de parler; il est un maître à Florence comme dans le monde entier.

Livré à ses goûts, Jacques Callot se transformait pour ainsi dire. Quand il se cantonnait dans les limites étroites d'un travail commandé, sa main n'était plus la même. Après les combats célèbres des Toscans contre les Turcs en novembre 1617, on le pria de décrire les victoires dans des planches qui allassent porter la bonne nouvelle au loin. Il l<' lit de

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son mieux, mais l'entraînement n'y était pas; c'est, comme on l'a dit justement, Molière traduisant Xénophon, et rien d'autre. Toute la crânerie qu'il savait jeter dans les groupes, la furia des mêlées ne trouvait point à se produire dans les rencontres de galères. L'(euvre est habile, elle est attachante, mais elle n'a phis cette physionomie particulière que l'artiste donnait ailleurs avec tant de justesse. Pour la mieux résumer il eût fallu vivre sur mer, pénétrer la vie curieuse des matelots d'alors; Jacques Callot ne les connaissait pas, il parlait sur des ouï-dire et il n'osait se livrer.

Au contraire, s'il imagine de représenter dans une forme d'éveutail ou d'écran les fêtes des tisserands et des teinturiers sur l'Arno, alors il redevient lui. Dans les rinceaux d'ornements qu'il met au premier plan, il assied cavalièrement mille charmantes figures. Un panorama énorme découvre à la fois les deux rives du fleuve, les ponts bondés de spectateurs ; sur le quai, les groupes joyeux et endimanchés, les carrosses arrêtés, les gens pressés pour mieux voir les feux d'artifices et les joutes nautiques. C'est la lumière, c'est l'espace, c'est la joie d'un jour d'été. Maître de lui jusqu'à l'invraisemblance, Callot dit juste ce qu'il veut; pas un trait ne vient déranger l'harmonie des ensembles. Nos aquafortistes modernes, amoureux d'air et de soleil, ne sauraient y trouver lieu à reprendre, il semble que le maître

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d'autrefois èiil })iévu les tendances de huiles les époques, et qu'il se soit ingénié à délier les eiitiqucs en faisant la luilure elle-même.

11 faut bien le dire, au risque de contrarier la légende acquise, il est avant tout le peintre des foules, le poète des fêtes populaires. Les gueux, les grotesques

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hl C aléa t' M .1 tmildfna eS-'Stefanoiht nmiurthiananil Pftarev

Coniljat de galères.

disparaissent devant les croquis merveilleux dont nous parlons. Toutes fois qu'il s'attaquera aux lûglomérations bariolées il s'élèvera au plus haut, et ^"il s'arrête à montrer quelque personnage unique sur une planche, il aura soin de semer au loin, derrière, les fourmillements d'un petit monde affairé, empressé, qui demeure la partie principale de l'œuvre.

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Voici, [)ar exemple, la suite de trois estampes vulgairement appelée les Pantalons, où Callot met en scène les comiques de la farce italienne. 11 la composa vers la fin de 1619 sur les originaux eux-mêmes. Il y a là le Cassandre, le Capitan, le Zani Cornelto, trois compères transformés d'année en année an cai)rice des acteurs, et dont l'origine remonte aux premiers temps du seizième siècle. Cassandre, c'est le Pantalon, le vieillard amoureux et niais, affublé d'une toque et d'un nez invraisemblable. Zani Cornelto lèclie les plats, fait mille espiègleries du plus mauvais goût; quant au Capilan, c'est le bravache, le héros fourbe et poltron fini tente d'en imposer aux simples.

Callot n'est point le premier qui se soit attaché à montrer ces fantoches" dans l'exercice de leurs talents grossiers. Robert Boissard les gravait en ir)97 dans un recueil de Mascarades dont le maître lorrain s'est inspiré, surtout dans la pose du Cassandre, jx'uché en avant, la main passée sous les pans énormes du manteau. Mais ce que son prédécesseur n'eut c(M'tainement point os('î entreprendre, ce qui reste le coté original du talent de Callot, ce sont les arrièreplans, les représentations microscopiques des tréteaux sur lesquels pérorent les bouffons devant la foule. Ce théâtre en plein vent si légendaire, si inconnu, c'est là qu'il faut le chercher en dépit des dimensions iimsitées des figures, car rien n'y manque, ni les

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jeux (le visage ni les alliliides. ni ^nilonl rdjalii^senienl des assistants. Les Pantalons ne eomptent point parmi les meilleures pièees de Callul, on leur reproche une certaine lourdeur; mais les critiques ont trop dédai<.aié l'accessoire, qui devient presque le motif principal. Là comme toujours le graveuis'exjtriine avec une intensité de réalisme, une sincérité d'accent que personne n'avait jamais eues.

Il a vingt-sept ans. il est i)lein de fougue et de génie: sa maîtrise est telle uuiintenant qu'il improvise à la pointe sèche sur le cuivre comme d'autres à la plume sur le papier. Un jour qu'il s'est égaré sur la place de l'Impruneta à Florence, il assiste à \\m de ces foires italiennes, de ces marchés internationaux, comparahles à ceux de Beaucaire ou de Troyes, où tous les peuples se donnaient rendez-vou'^. 11 est sérluit par cet amoncellement énorme d'être^, par ces tentes primitives faites de toiles étalées <\\v des hâtons, dans lesquelles vivent les marchands nomades. Çà et là, au pied des grands arhres séculaii-es de la place, les comédiens de passage ont installe leurs tréteaux: les guérisseurs, les arracheurs de i dents font la parade devant les paysans flâneurs ou les seigneurs en carrosse égarés dans la hagarre. Tout un océan de petites tètes humaines agitées d'intérêts divers se pressent, courent à leurs affaires: chacun traduit sa volonté pai des gestes, se mêle au

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las sans s'y perdre, s'éloigne ou se rapproche en des milliers d'altitudes.

C'était bien un peu, mais avec le cosmopolitisme en plus, les foires lorraines. Jacques Callot se sentit ému de cette fourmilière humaine, et sans rien décider encore il se prit à crayonner ces types nerveux et simples que les grands artistes dédaignaient comme un troupeau négligeable. Réunies entre elles, les esquisses formèi'enl bientôt les éléments d'une sérieuse étude qu'il se résolut à mettre au net sur le cuivre. Les nostalgies du pays natal lui étaient revenues, il s'apprêtait à reprendre bientôt la route de Nancy avec un gros bagage de renommée. Il voulut qne la foire de Tlmprunela consacrât sa réputation.

Il en lit un chef-d'œuvre, une perfection dans reflet général cl dans le détail. Il est certain qu'on peut regarder longtemps cette admirable page sans le moindre ennui ; c'est la nature elle-même qui se meut et qui passe. Cosme II lui prodigua des compliments très flatteurs et attacha sur sa poitrine les insignes de son ordre ; les amateurs se disputèrent les premièies épreuves avec une âpreté dont nos collectionneurs modernes donnent à peine l'idée. Cinq ans séparaient Callot de ses premiers débuts dans l'atelier de Parigi, et sa mesure était donnée tout entière. Les Caprices^ la Tentation et VImpruneta eussent suffi à sa gloire; mais son œuvre secondaire était énorme. Aux titres ingénieux mis par lui en tête de la tragédie de Vilar-

Ptu'tie de kl luire tic Florence, ilite Ylmprii.nela.

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palice, (lu Saint Fraiirois d'Assise, de la Fiesole distrutta, il l'aiit ajouter plusieurs planches d'armoiries, des portraits hors de pair, entre autres celui de Donato deirAntella dit le Sciuitcur. relui de Peii dit le Jardinier, et (|iièiiitil<'' de petite^ t>taiiip('s telles que la Veuve de Sarepla. le Catafalque de l'Empereur Malhias, les Pèches capilavx. Sou imagination jamais lassée s'était pliée à toutes les exigences; à l'âge où ses amis commençaient à peine, il était parvenu au sommet de son art. Et comme s'il eut coiiipi i> (}iie les forces lui l'audraient en pleine jeunesse, il se hâtait de produire, d'ajouter sans relâche une nouvelle page à sun histoire. Telle est son audace, comme nous le disions, qu'il ouhlie parfois de vcinir une planche, et qu'il improvise à la pointe les pavsages de ses fonds. Le docteur Jacintlnt Andréa Cicognini rapporte même que, s'étant avisé de rentorcer les foules de Vlnipruneta avant de livrer le cuivre au tirage, Callot ne fit aucune préparation préalahle; il écrivit ses pensées au courant de l'outil, semant çà et là les vides de figurines tard venues.

Sur ces entrefaites, celui qui allait devenir duc de Lorraine sous le nom de Charles lY traversaFlorence. 11 apportait à l'exilé le parfum inouhlié de la terre natale. Cosme II n'était plus, et des promesses engageantes venaient delà cour lorraine. Callot reprit la route de Nancv. mais les instants joyeux de la jeunesse insouciante avaient fui pour toujours.

lY

-allol grrave un certain nombre de planches sur des sujets italiens. — Les Bohémiens. — L'organisation de la mendicité au dix-septiénie siècle. Les Baroiii. —Les Grotesques, les Gobbi. Fausse idée qu'on se fait de Callot à ce sujet. — Les anciens peintres de Grotesques. — Manière spéciale dont Callot comprend la montagne. — Callot reprend, pour une édition à >'ancy, ses œuvres d'Italie. — Les CapHcts de Nancy. — Ses œuvres de piété. — La y'oblesse. — Les dons gracieux faits à Callot par Henri II, duc de Lorraine. — La planche des Supplices. — l.a Foire de Gondreviîle. — La Petite Passion. — Les estampes religieuses.

La première année du retour fut une période féconde pour le graveur. Il rapportait d'Italie les notes de voyage, les esquisses prises là-bas, peut-être aussi des planches commencées qu'il n'avait pas eu le loisir de terminer. Son arrivée fut un triomphe: les plus prévenus subissaient le charme de ces images qui paraissaient autant de joyaux de la patrie nancéienne. Au milieu du repos qu'il s'en alla goûter dans cette maison de Bainville enrichie par lui. Jacques Callot compare les joies du foyer aux misérables chevauchées du départ, aux rencontres bizarres des routes, aux angoisses de ses débuts

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paniii les iiulilTércnts ou les iiialiiiliMilioiiiR's. Le moment psycliologiqiie élail venu de rejn-eiidre iil à fil toute sa vie, de repasser sans lionte au dedans de lui-même les cohabitations avec les bohémiens, la fréquentation des coupe-jarrets ou des comédiens en plein vent. Et comme on le presse de questions, qu'on veut savoir la vérité, il va transporter sur le métal quelques feuillets de ses livres de route; il montrera aux siens les brigands magnifiques rencontrés sur le chemin d'Italie. Il n'a même pas oublié complètement ses classiques, car il dira dans un distique tout ce qu'il a pu devinei* de leur existence, de leur but. de leurs odyssées ténébreuses.

L'impression a été si forte sur renfant qu'elle est demeurée tout entière et vivace chez l'homme l'ail. Il n'a rien perdu de ce qui l'avait épouvanté et charmé chez les bohémiens. S'il les idéalise un peu dans la gravure, c'est que sa naïveté s'est émoussée au contact italien et qu'il s'est appris à mettre du sien dans les choses vues. Les seigneurs florentins des Caprices, les acheteurs de Vîmprunela étaient l>i(Mi un peu h^s Bohémiens, mais ceux-ci s'inspirelontà leur tour des gentilshommes toscans, porteroid comme eux la plume ou l'épée et s'uniformiseront sous l'outil de Callot qui sait fausser la vérité juste assez pour demeurer .vraisemblable. Quand donc il se résout à j)eindre la cai'avane erraule (ju'il avait

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aiiliefuis suivie, c'est par altrail des opixjsilions, par amour du jiittoi'esque. et })ar fiertiMUndieiuiii parcouru depuis ce temps loiulaiu. Lui, Jacques Callot, graveur des ducs de Lorraine et de Toscane, personnage admiré et recherché dans les cours, était allé à la conquête du monde avec ces vide-goussets. Les voici cheminant à queue-leu-leu sur les haridelles apocalyptiques volées sait-on Lien où: leurs femmes se prélassant avec une nonchalance asiatique, leurs fils courant en avant, traînant en arrière et ramassant dc-ci de-là ce qu'ils rencontrent.

Ne voilà pas de braves messagers Qui vont errants par pays estrangers.

Tous les pays sont étrangers peureux, car ils n'ont pas de patrie, pas de richesses, pas de but fixe. Ils vont droit devant eux sans grand souci des maréchaussées qui les craignent, des officiers municipaux ([ui les fuient.

Ces pauvres gueux pleins de bonadvenlures » portent rien que des choses futures.

Ils vivent au hasard, moitié de charités, moitié de rapines. Ils lisent l'avenir dans les mains, attroupent les paysans tandis que les habiles de la bande mettent les maisons délaissées en coupe réglée. Quand ils auront bien bu, liieii ripaillé au coin d'une forêt, ils reprendront leur voyage, voyage éternel comme

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celui (lu Juif cnaiil; rien ne les inléiesse que les Iranclies lippées.

Au bout du compte ils Ireiiveiit pour destin Qu'ils sont venus d'J^gypte à ce festin.

Mais tels que les voilà, suipiis pai* un artiste habile, ils accusent la tendance nouvelle de Callot, le capi^ice de mettie en scène les déshérités et les pauvres, les ((ueux et les estropiés de la vie. Une évolution se fait en lui qui sera la plus féconde sinon la plus méritante. Il sait que les maîtres du Nord ont aimé et recherché les misères, qu'ils les ont dramatisées et poétisées; pourquoi ne les suivrait-il pas dans cette voie populaire plus facilement goûtée d'un chacun? Dans ses expéditions, il n'a pas vu que des bohémiens, il a rencontré partout cette grande armée des misérables cherchant leur vie, troupe formée d'éléments divers, de types spéciaux dont la nomenclature serait bien longue. Partout la mendicité passe, ingénieuse à forcer la pitié aussi bien en France qu'en Italie. Ce sont les Hubins, qui se disent mordus par des chiens enragés et s'en vont dans les Ardennes pour y chercher remède; les courtauds de boutanclie, compagnons du tour de France, pauvres ouvriers sans argent et sans chaussure; les malingreux^ couverts d'ulcères et de plaies, traînant leurs grègues; les sabouleux, feignant l'épilepsie et sachant tomber au bon moment, en présence des dames sensibles. Et

JACOIES CAI.LOr

les polissons quasi tout iiu^, les milliards oiiipL'elK's [ par iHi lourd bissac ivnipli de croûtes, les mer- ^ candiers jouaut aux commerçants dévalisés, les ri-

fodés ruinés par de prétendus incendies, les orphelins, » sans compter les drilles, variété encombrante de I Tespèce, qui mendie l'épée ou le bàlon à la main

sur les grandes routes.

« Ce sont là vilains

métiers qui IVmt pendre L les maîtres ». disait le

proverbe parisien d'alors: mais quelle mine

pour le peintre de

mœurs, quelle séquelle

merveilleuse à décrire

ous ses haillons, dans

s attitudes épi orée s!

' >ii a prétendu que Callot avait rapporté ses

modèles d'Italie, la terre

«•lassique des mendiants.

mais nous les croyons tout aussi bien découverts ! en Lrtrraine. Le titre seul est écrit dans la langue

<lu Dante par ironie ou par pédantisme: un être I déguenillé et crasseux le porte avec crànerie sui

une bannière. C'est le capitaine des gueux, le grand

coësre de cette réunion de misères cosmojjolites, le ! capilan de Baronil VA chaque leuille de la suite nous

GO JACOUES CALLUT

dévoile uni' lioneur nouvelle. Les coquiilards l'aiixbourdons, affublés des défroques de pèlerins, piaillant un cantique à l'honneur de saint Jacques, les seuls rencontrés en Italie, et qui, dans le principe, ne faisaient point })arlie du recueil. Les malingreux étalant leurs plaies, tenant leurs jambes torses comme une guitare et la montrant aux passants; Téclopé des guerres, penchant la tête dans un curieux mouvement de supplication; le milliard traînant la besace, le cagneux boilaillaut horriblement, le cagot marmottant sur un rosaire énorme et tirant l'œil, un de ces chapelets dont parle La Fontaine :

Long d'une brasse et gros outre mesure.

Ce sont des Lorrains ceux-là, des rôdeurs attitrés de la Carrière, des Nancéiens de la vieille roche, comme le sont aussi les vieille commères leurs compagnes, coiffées des bonnettes blanches conservées dans l'Est jusqu'à nous. Et voyez quelle coquetterie elles déploient dans leurs guenilles! L'une s'est taillé un manchon dans une peau de chat, l'autre porte une fraise, une fraise démodée alors, mais qui devait produire iiu temps dé Callot l'effet de ces chapeaux à plumes dont se coiffent les mendiantes incroyables de Londres. Une jeune drolesse traîne après elle trois marmots, déjà des gueux, dont l'un, de quatre ans à peine, la suit avec 'la plume au feutre. Dans ces vingt-cinq estampes lestement troussées, Callot est

JACQUES CALI.dT '^'l

bien lui-inèiiie et ne relève que de lui; il a voulu montrer à ?.es compatriotes que les meilleurs sujets ne sont pas toujours au delà des monts, et que lui aussi pouvait à son heure faire œuvre lorraine. Et pourtant il s'est aljsteuu de mettre des fonds à ses ligures; il les a laissées livrées à elles-mêmes, sans \e décor obligé de ses précédents ouvrages. Gravées d'une pointe ferme, puissante, elles semblent à première vue taillées au burin; elles ont toutefois rimpr('vu des dessins à la plume, une franchise (le diction extraordinaire.

On sent que le maître s'est peu à peu sépar»' des eirements italiens, qu'il délaisse les exiguïtés de Tempesta ou de Ganta Gallina,

pour s'inspirer plus naïvement des modèles. Les gueux furent un de ses succès les plus subits et les plus durables. Les fêtes italiennes, la foire de rimpruneta, le massacre des Innocents étaient oubliés ou méconnus que les baroni se répandaient partout en France. Un copiste médiocre, Esme de Boulonnois. les imitait bientôt dans un livre de proverbes édité par Lagniet. Toutes fois que des graveurs eurent \\

mettre en scène la misère en liaillons des grandes villes, les mendiants affreux, ils firent des emprunts à Callot, sans démarquer, comme s'ils se fussent inspirés d'un classique tombé dans le domaine universel. Et peu I -être cet entraînement populaire pcsa-t-il au grand artiste; il avait trop conscience de la valeur (le ses précédents travaux pour attacher à ces bleueltes l'importance excessive que le public leur donnait. Peintre des gueux ir- lorsqu'on est bien plutôt le peintre des foules ou des fêtes, le merveilleux ordonnateur des fouillis, le créateur de la distance et des espaces dans des champs microscopiques !

Les 'Grotesques dont on lui fait tant d'honneui* aussi n'ont pas même dans son œuvre une place équivalente à celle des Gueux. Ici il copie et il transforme. L'idée première de ces-monstres aux tètes exagérées, aux jambes torses, n'est point florentine ni génoise comme le pensait Mariette. Si Callot a connu Bracelli, sorte de maniaque italien qui cherchait à rendre la figure humaine par je ne sais quel bizarre enchevé- Irement d'objets inanimés, il n'a rien retenu de lui. M. Mcaume disait que Bracelli était au maître lorrain ce que Béroalde de Verville est à Molière. Mais, quelque respect que nous professions pour les opinions du biographe de Jacques Callot, nous avouons ne pas saisir très bien la comparaison. Bracelli n'est pas Son œuvre est un jeu dément, sans portée aucune, que l'autre se fût bien gardé d'imiter jamais, à

-iipposor qu'il l'eût Ifiiilletée. Pour donner une idée ilt's imaginations innocentes de Bracelli. nn seignenr I st ligure par lui sous la forme d'une planche de iMiis, surmontée d'un seau renversé servant de tète. Une équerre de maçon est un bras posé sur la hanche: une pioche terminée par une truelle est lautre bras étendu: les jambes sont un pic de carrière et une pelle. Le pauvre diable qui concevait ces chimères

mourait de faim: élève de Paggi. il cherchait à foi-- • nr l'attention par des farces plus lugubres qu'elles iiétaient drôles. Callot avait mieux à faire qu'à le suivre dans ses divagations saugrenues, et s'il s'en lût tenu aux transalpins, il eût rencontré chez Léonard de Vinci quelques modèles de visages grotesques dont il eût pu faire profit. Mais il trouvait plus encore dans les maîtres flamands, entre autres dans Bo<(li ou P>reughcl, ou dans ce Gilles Coignet d'Aiiveis.

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qui avait composé en Italie une décoration entière « en grotesque à la manière française » entre Lorette et Terni. Karl van Mander, qui nous apprend la chose, parle d(^s modèles français comme d'une monnaie courante en matière d'inventions caricaturales; rien n'est plus vrai.

Les conceptions fantastiques, les chimères, les onomes avaient chez nous une origine bien ancienne. Ils remontaient aux ornements figurés des vieilles basiliques romanes, transportés dans le gothique et continués par la Renaissance. Les monstres à tête d'homme et à corps de bête, les nains hydrocéphales, les monstres ailés, torses, creux, bossus, les évoques à corps de Inune, les sirènes à museau de chien, formaient l'économie habituelle du décor dans les chapiteaux ou les volutes des porches. De la sculpture ce monde d'êtres fantastiques s'était répandu dans la miniature, le dessin des lettres ou des fleurons. Les peintres de la fm du quinzième siècle transportèrent dans la peinture ce monde idéal devenu classique, et les Flamands, les Allemands aussi, essayèrent les inventions françaises. Chez nous la farce s'en inspirera à l'époque de transition théâtrale entre les mystères et les bouffonneries. Nous les avons retrouvés dans les prétendus songes drolatiques de Pantagruel « de l'invention de Maistre François Rabelais, cl dernière œuvre d'iceluy pour la récréation des bons esprits » , édités par Jeaii Prctois à Augsbourg en 1597 .

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