SON ŒUVRE, SES DÉCOUVERTES
Les origines de Jacques Callot. — Sa noblesse. — Jean Callot, son père, héraut d'armes du duché de Lorraine. — Sa première éducation artistique. — État des arts à la cour de Lorraine au commencement du dixseptième siècle. — Jacques Callot s'enfuit en Italie. — Les bohémiens compagnons de route de Callot, et leur influence sur son talent. — Séjour à Florence à l'atelier de Canta Gallina. — Retour forcé en Lorraine. — Demat.ge Crock, graveur de la monnaie à Nancy. — Seconde fugue en Italie. — Troisième voyage en compagnie du comte de Toniielle avec l'autorisation de son père Jean Callot. — Arrivée à Rome; Israël Benriet et Claude Deruet. — Premiers travaux dans l'atelier de Thomassin. — Départ pour Florence.
La petite cour des ducs de Lorraine avait eu pendant la fin du seizième siècle sa physionomie particulière; Charles III, gendre du roi de France Henri II,
l'avait su rendre brillante et joyeuse. Fière de son autonomie, de ses coutumes spéciales, largement dotée de fabriques et d'industries de tous genres, la Lorraine formait un petit royaume où la noblesse trouvait à guerroyer, où les artistes avaient aussi la part assez belle. Au nombre des officiers de la maison ducale, Claude Callot, archer des gardes, s'était fait une situation enviée. Issu d'une famille bourguignonne qu'on disait attachée au Téméraire, marié, suivant une légende, à la petite-nièce de Jeanne d'Arc, Claude de Fricourt, il sut gagner les bonnes grâces de son maître, et, bien que simple aubergiste des Trois Rois, il fut anobli par lettres patentes du 30 juillet 1584, laissant à son fils Jean, en môme temps qu'une petite fortune, des prétentions aristocratiques et la survivance de son office. Le grand pas était franchi pour les Callot; ils prenaient rang dans la haute bourgeoisie nancéienne. Jean ne tarda pas à monter encore dans la hiérarchie, et quand il épousa, en 1587, Renée Brunehaut, il était héraut d'armes du duché de Lorraine sous le nom de guerre de Clermont.
Le héraut d'armes, sans être une puissance, avait une place marquée dans les cérémonies et les tournois. Il réglait certains détails, blasonnait les armes des combattants, portait la parole au nom du prince ; on le revêtait dans les grands jours d'une dalmatique ^rmoriée qui en imposait beaucoup. Jean Callot pre-
nait très au sérieux ses fonctions et, suivant la communeloi, comptait pour beaucoup sa noblesse récente. 11 rêvait pour les fils que lui avait donnés sa femme les plus belles situations de l'État ou de TÉglise. Malheureusement pour lui, Jacques, le puîné, à peine âgé de dix ou onze ans, dédaignant les belles-lettres grecques ou latines, s'enfermait des journées entières dans l'atelier de Démange Crock, graveur de la monnaie, dans celui du peintre Claude Henriet, mille fois plus attaché par leurs travaux que par les poètes ou les prosateurs d'Athènes ou de Rome. Peintre! le mot sonnait mal aux oreilles du héraut d'armes; pour un qui réussissait, pour un Woériot, un Béatrizet, un Bellange, combien se condamnaient à un labeur misérable au fond d'une échoppe mal jointe, confondus avec les gens de métiers, les gagne-petit de toutes les sortes! Et à ne prendre qu'Henriet, quelle vie était la sienne! Levé tôt, couché tard, barbouillant du matin au soir les plus infimes choses, portraiturant les uns, peignant les armoiries des autres, il réussissait péniblement à joindre entre eux quelques rixdallers destinés à la pâture quotidienne. Pour la gloire ou l'honneur, rien ou pas grand'chose.
Sans doute il y avait eu en Lorraine Didier de Vie, revenu de Rome et qui « toute sa jeunesse avait fréquenté les Italles, et hanté avec les meilleurs esprits de son art ». On connaissait Raymond Constant, peintre de piétés; Jean de Wagenbourg, portraitiste
en titre du duc Charles III; Vignolles, dont la maison touchait à Técolc des Pères Jésuites et qui exerçait des séductions infinies sur les « apprentifs en grammaire ». On savait même que le prince tenait beaucoup à ce monde d'artistes, qu'il les retenait à prix d'or chez lui. Mais que prouvait cela, sinon que ceuxlà avaient du talent, du savoir faire, au rebours des traîne-misère du même état? A supposer même que le jeune garçon fût compris dans les libéralités du duc Charles et qu'il partît pour l'Italie avec tant d'autres, n'irait-il pas s'échouer là-bas loin du pays, et ne reviendrait-il pas quelque jour désabusé, dégoûté, sans position possible?
Et tandis que Jean Callot, le fils aîné, donnait les meilleures satisfactions au héraut d'armes, Jacques demeurait sourd aux remontrances, crayonnait en cachette, courait les routes en compagnie d'Israël llenriet son compagnon, presque du même âge, et s'abîmait dans une idée folle. Comment apprit-il à moins de douze ans, en 1604, le moyen de gagner l'Italie, le chemin à suivre au sortir de Nancy pour passer à Florence, sinon au milieu de ces peintres qui tous parlaient avec admiration de leurs équipées de jeunesse? Les uns étaient partis en compagnie de marchands, d'autres seuls, sans argent, en gens faisant leur tour de France, en courtauds de boutanche, suivant le mot d'argot, mendiant leur vie au nom de l'art sublime, de l'art rêvé. Et Israël Henriet qui
venait d'arriver là-bas et qui envoyait de temps à autre au pays des lettres enthousiastes! Au milieu de quelque mercuriale paternelle, dans la crainte de voir se transformer pour lui le collège en prison, Jacques Callot prit une résolution solennelle, celle de partir, de partir de suite et seul, sans un rouge liard, sans guide pour ne point éveiller les soupçons.
Les routes sont peu sûres, et si tous chemins conduisent à Rome, encore faut-il ne point être arrêté comme vagabond. Le bissac au dos, la canne a la main, le malheureux petit gagne de vitesse les terres de la comté de Bourgogne; de là il passera à Lyon et atteindra le mont Cenis. Au temps qui nous occupe, les grandes voies de communication étaient singulièrement peuplées. Les seigneurs à cheval, les argonniers ou charretiers de TArgonne, chargés des transports de marchandises du nord au sud, les piétons, compagnons, mendiants, les courriers de province à province, sillonnaient les routes en tous sens, se prêtant les uns aux autres aide et confort, protection si besoin en était. Le moyen d'abandonner un enfant chétif et pauvre parti pour l'Italie en pareil équipage ! Aujourd'hui dans une ferme isolée, demain sous la tente d'un argonnier, le couvert se trouve que bien que mal, et quant à la provende, les bonnes âmes l'offrent d'elles-mêmes. Et l'on conte son histoire à tous venants, aux bons, aux indifférents, même peut-être à quelques bandits déguenillés voyageant
en troupe armée, qu'on a rencontrés sur le chemin dltalie. Caravane bizarre venue du bout du monde sur dés bidets étiques, parlant toutes les langues, connaissan-t l'univers entier et Nancy par-dessus le marché; hommes affublés de rapières et de pistolets, femmes couvertes de loques et de verroteries, garçonnets coiffés de marmites, armés de grils et de broches comme les mardis-gras flamands. Et accueillants avec cela, et peu scrupuleux ! Jacques Callot les suit faute d'autres, un peu séduit par leurs allures, et par crainte aussi de leur déplaire. Il les voit dire la bonne aventure aux gens, piller les fermes, assassiner peut-être, mais il ne souffle mot, car ils jettent au voyageur une cuisse de poulet et lui offrent une place au bivouac.
Le fuyard ne s'en doute pas, mais il est sous le charme étrange de ces êtres, il subit à son insu la poésie farouche de ces visages tannés, de ces faces couturées de cicatrices. Sa mémoire d'enfant se peuple de silhouettes invraisemblablement accoutrées, où les manteaux s'accrochent aux colichemardes en verrouil, où les plumes de coq empanachent fies feutres défoncés. Longtemps il oubliera cette vision, il la rejettera même comme un cauchemar. Mais vienne la trentième amiée, le succès qui excuse les escapades, le repos qui met au point les souvenirs, et dans un retour fécond aux années de jeunesse, l'artiste grandi animera superbement ces ava-
lars. Et quelle surprise de rentrer dans son élément, les gueux, les héros borgnes, les soudards empennés, en relisant à vingt ans d'intervalle cette première page de sa vie! Comme ces bohémiens avaient fait impression sur lui, eux qu'on retrouve dans la plupart de ses œuvres antérieures, dans les démons de la Tentation de saint Antoine, dans les caprices, et jusque dans les tire-laine de la Foire de Florence! Ih avaient mieux fait, les vagabonds, que de rendre la route plus facile au voyageur; ils lui avaient inconsciemment dévoilé son génie. Jacques Callot s'essayera à tous les genres; il montrera les Hébreux bourreaux du Christ, les Florentins courant aux fêles, les paysans et les seigneurs, les réprouvés ou les saints; mais toujours apparaîtront ses anciens compagnons déroute, à la façon de ces airs de berceuse entendus dans l'enfance, dont Lulli semait les œuvres de son âge mûr. Quand il eut quitté ses amis d'occasion aux portes de Florence, le jeune Lorrain se prit à errer dans les rues, sur les bords de l'Arno, à chercher sa vie. C'est un officier qui, le voyant bayer aux corneilles, les yeux rouges, l'interrogea et connut son odyssée. On dit qu'il en eut compassion et qu'il le recommanda ^ au graveur Canta Gai lina, artiste médiocre d'ailleurs, mais dont l'atelier jouissait d'une certaine célébrité. Jacques Callot fut admis par grâce au nombre des élèves, et bénéficia de son courage. Son malheur voulut que des marchands nancéiens le rencontras-
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sent et missent un nom sur sa figure. C'était bien là le fils du héraut d'armes disparu depuis longtemps et que ses parents pleuraient. Un peu de gré, beaucoup par force, ils l'entraînèrent avec eux, le hissèrent sur leurs charrettes et reprirent avec lui la route de Lorraine en passant par le mont Cenis et Lyon. Voilà l'enfant prodigue revenu, et choyé je vous laisse à penser! Mais quelle sotte idée n'avait-il pas eue? Tenir ainsi les chemins en compagnie de gens sans aveu, pour une misérable chimère!
Jacques ne répondait pas, car ses illusions n'avaient pas disparu; pour si peu sa volonté ne s'était point lassée. Il reprenait chez Démange Crock la suite interrompue de ses essais, il se vouait à un labeur incessant dans les instants dérobés à la surveillance active de son père. Celui-ci désespérait un peu, tout en jugeant l'enfant assez puni de son escapade pour ne plus tenter l'aventure. Un matin on ne le trouva plus; il s'était enfui dans la nuit, et, jouant des jambes, il arrivait à Turin dans les premiers jours de l'année 1606; son frère Jean, lancé à sa poursuite, l'y rejoignit, et pour la seconde fois le ramena à leur père.
Que faire contre une vocation aussi prononcée? On imagina que le temps et les déboires corrigeraient l'enfant, que l'appât d'une place officielle le ferait réfléchir, qu'il oublierait bientôt l'art et les artistes. Et pour ne pas le pousser à bout, on le laissa plus
volontiers crayonner; on le confia à Crock et àHenriet, avec mission de le faire travailler. Déjà le garçonnet s'était essayé au portrait, et sur la demande probable de son père, il avait fait sa cour au souverain en gravant sur le cuivre une médiocre effigie qu'il signa magistralement à la mode des gens arrivés. L'estampe n'a rien de flatteur pour le modèle, elle est lourde, embarrassée ; c'est un bégayemenl enfantin. Elle nous est parvenue toutefois, parce qu'on la répandit et qu'on en fit de nombreux tirages. Les courtes leçons de Canta Gallina n'avaient point été perdues d'ailleurs; Jacques Callot les mit à profit dans une grande planche où, sous l'inspiration de son père, il racontait en plusieurs tableaux la légende de la famille des Porcellets. Les Callot avaient des obligations nombreuses à ces nobles de vieille souche lorraine ; les fantaisies un peu naïves de Jacques servirent de remerciement.
Tout le bien qu'on dit alors de ces productions, des dispositions qu'elles montraient, ouvrit les yeux au héraut d'armes. Quand son fils ne lui servirait plus tard qu'à l'aidfer dans un projet de livre de blason sur les anciens chevaliers du duché, l'espé rance valait bien qu'on le préparât à cette besogne. Sur ces entrefaites le duc Charles III mourut, en mai 1608, et dans le brouhaha des cérémonies préparées, dans les mille démarches nécessitées par sa fonction spéciale, Jean Callot abandonna un peu son
fils à lui-même. Pendant deux mois entiers la ville de Nancy fut à l'envers. Le maître des cérémonies, J. de la Ruelle, dessinateur assez habile, décorait les salles du palais, faisait dresser les échafauds et les catafalques, et livrait ses esquisses et ses plans à Jean de La Hière, qui les transcrivait en les mettant au point, en leur donnant la perspective. On chercha vainement à Nancy un graveur capable de reproduire ces croquis sur le cuivre, en vue de Timpression. Les habiles étaient en Italie ou en France. On dut appeler un aqua-fortiste strasbourgeois, Frédéric Brentel, qui s'acquitta au mieux de ce travail hâtif, bâclé en quelques semaines et bientôt livré au public en album in-folio relatant les moindres circonstances des funérailles. L'art de ces estampes curieuses n'est point à mépriser. J'imagine que leur habileté, que les groupements de milliers de personnages en d'étroits espaces, que la tournure Hbre et franche des figures firent impression sur Jacques Callot. Son père y avait été représenté dans le cortège, portant la cotte armoriée des grands jours; il n'en fallait pas plus pour que l'enfant étudiât et conservât dans sa mémoire le détail précis et nerveux du graveur, et en fit son profit.
La disette d'artistes spéciaux constatée par la venue de Brentel laissa-t-elle concevoir à Jean Callot quelque espoir pour la carrière future de son fils? comprenait-il que la décision de l'enfant était irré-
vocable et qu'on ne gagnerait rien à la \ouloir contrarier? Je ne saurais affirmer rien; tout ce qu'on peut dire, c'est que moins de six mois après l'enterrement du duc Charles, quand Henri, son fils et successeur, envoya en ambassadeur à Rome le comte de Tornielle, surintendant de sa maison, pour notifier son avènement au pape, Jacques Callot se joignit au cortège avec l'assentiment de tous les siens. C'était la revanche éclatante, la consécration attendue qu'on n'eût point osé rêver, la marche triomphale après les équipées du bohème. Monté sur son roussin de voyage, la plume au feutre, la tête farcie de projets insensés, le jeune graveur partait à la conquête de Rome, à l'assaut de la gloire.
Si l'on en croit Félibien, qui disait le tenir des amis de Callot, celui-ci eût demandé à Dieu une seule chose, de vivre jusqu'à quarante- trois ans; ce fut sa constante prière, et exaucée comme on verra. On eût dit qu'il sentait la faiblesse de son corps menacée par l'énergie intense de la volonté et de l'esprit* A Rome il ne se trouvait plus en pays indifférent: c'est là que vivaient Israël Henriet, son camarade, et Claude Deruet, peintre nancéien, tous deux suivant des voies différentes, mais déjà sortis du niveau modeste des apprentis. Ils l'amenèrent à l'atelier d'Antonio Tempesta, peintre-graveur habile, décorateur du Palais Vieux de Florence, et qui tenait de Stradan, son maître, un goût particulier pour les scènes de mœurs et les
chasses. Tempesta avait une réputation acquise; le patronage du cardinal Granvelle , la mode venue de ses productions, en faisaient un personnage, peut-être un peu dédaigneux des humbles, mais capable de leur donner de temps à autre un conseil profitablcr Jacques Callot le vit trousser une eau-forte, et comprit vite le parti à tirer de ce mode prime-sautier et hardi dans les compositions originales. Son malheur voulut que ses ressources s'épuisassent assez vite, et qu'il ne pût continuer à fréquenter dans la maison du maître. Loin de songer à rendre ses propres idées, à écrire ses pensées, il fallut traduire celles des autres, il fallut échouer misérablement à tailler au burin des images de piété pour en tirer monnaie.
Philippe Thomassin, artiste champenois établi à Rome, tenait fabrique spéciale de ces estampes religieuses, en môme temps qu'il fournissait au commerce des pièces d'orfèvrerie. Élève de Corneille Cort pour le burin, Thomassin avait le travail lourd et mesquin, assez clair et défini pourtant : il s'attachait à reproduire les œuvres contemporaines ou les tableaux de Raphaël, l'ancien et le moderne sans accent, sans naïveté, en coulant tout dans un moule uniforme, suivant la formule unique empruntée à la fois aux Raliens et aux Flamands. Les estampes des Sadeler faisaient alors fureur à Rome; Thomassin employa Callot à les copier par le burin, et c'est ainsi que le jeune homme collabora à une série des Mois de Tannée
d'après Jacques de Momper où le pastiche apparaît évident et misérable : travail impersonnel, oiseux, triste corvée d'un Pégase attelé à la charrue. Callot eût pu se perdre à ce labeur, égarer sa main dans une recherche précieuse si éloignée de son tempérament d'origine. Par bonheur il se brouilla avec le graveur champenois, on dit par la jalousie que Tho" massin ressentit des assiduités de son élève auprès de sa jeune femme, mais peut-être bien plutôt par le vague dépit qu'il eut d'avoir trouvé son maître.
Il faut vivre! Les contemplations idéales des chefsd'œuvre, les promenades à travers les merveilles de la Yille éternelle, la fréquentation même des maîtres, n'eussent point tardé à mettre le Lorrain minable sur le pavé. Israël Henriet, son ami, allait quitter Rome, les conseils et les secours lui manqueraient bientôt; il fallait deux mois pour recevoir de Lorraine la moindre réponse. Son désaccord avec Thomassin n'était point d'ailleurs sans lui nuire auprès des éditeurs romains. Il se résolut à partir pour Florence, où l'art se tenait plus en dehors des mercantis et des tailleurs de planches à la grosse. Jacques Callot se souvenait de Ganta Gallina; on lui parlait de Julio Parigi, à ^a fois ingénieur, graveur et peintre, ayant reçu des Italiens du seizième siècle l'amour des formes allongées et délicates, des figures grêles qui paraissaient alors la grâce exquise, et que les meilleurs artistes exagéraient de plus en plus. Et puis Florence
avait une cour célèbre, des princes alliés à la famille des ducs lorrains, une vie générale plus active. La tournure des esprits n y était pas bornée aux horizons pieux, les tempéraments les plus divers pouvaient s y faire la part belle ; Callot, voué depuis deux ans aux reproductions froides et guindées, vivant dans un milieu de gens butés sur les données hiératiques toujours semblables, fut pris de la nostalgie de cette ville à peine entrevue; Henriet Tayant quitté, plus rien ne le retenait à Rome : il partit pour Florence.
€ALLOT A FLORENCE. 1612-1621.
Les tâtonnements. — Callot grave VEn/er de Bernard Poccetto. — Gravures au burin d'après les maîtres. — L'album des Funérailles de Marguerite d'Autriche. — Callot à l'atelier de Julio Parigi ; les encouragements et les conseils. — Cosme II, grand-duc de Toscane, et les artistes — Callot grave au burin les Batailles des Médicis. — Callot et les tendances italiennes. — Parigi et les fêles florentines. — 11 grave la Guerre d'Amour, sa première œuvre réellement personnelle.
Longtemps encore le jeune artiste tâtonnera, cherchera à dégager sa personnalité des influences do milieu. Il voudrait inventer lui aussi, car il ne doute de rien, mais le dessin lui manque, la pratique du burin a sensiblement alourdi sa main. Il revoit Ganta Gallina, son ancien maître, qui constate des progrès énormes, sans deviner toutefois ce que produira par la suite cette énergie incroyable. Callot reprend le burin, les travaux insipides; il se condamne à la transcription de grandes histoires médiocrement payées, entre autres d'un Enfer et d'un Purgatoire d'après Bernard Poccetto, celui qu'on nommait familièrement Bernard Pochet dans le clan français des
artistes italiens. On est à ces représentations à Florence tout aussi bien qu'à Rome; les Flamands ont transporté des Pays-Bas en Italie l'amour des compositions macabres où les diables tourmentent les damnés, plus tard Callot reprendra le sujet pour lui-même, il mettra au service de son imagination les souvenirs apportés de Lorraine, la terre classique des sabbats; il combinera cette partie vécue avec les données fantasmagoriques d'un Jérôme Bosch ou d'un Breyghel pour 'esquisser une Tentation de saint Antoine inimitable, qui demeurera le type classique du genre, le modèle de Téniers et de tous les autres. Poccetto toutefois gardait une certaine froideur académique dans cette grande scène de la damnation éternelle; ses figures traitées sobrement et sans crânerie continrent le dessin plus audacieux du graveur. Des inadvertances même se sont glissées dans la planche ; on y voit par exemple des cadavres emportés par les flots de la rivière infernale couchés sur les eaux, sans pénétration, comme si le Cocyle eût été gelé. Singulière œuvre de débutant malgré tout, travail énorme de mise en place, de groupement que les plus habiles eussent à peine osé! En dépit de sa volonté, Jacques Callot s'y montre le disciple indéniable de Thomassin; es Sadclers lui ont laissé leur forte empreinte; il n'est pas encore lui, mais toujours eux, et quand il cherche à transporter sur le cuivre la Sainte Famille d'Andréa del Sarte,,
et quand il taille péniblement VEcce liomo d'après Stradan.
L'eau-forte lui paraissait un mode de reproduction plus docile, il s'y était donné déjà, mais les marchands d'estampes n'en avaient pas le débit assuré que leur fournissait le burin. Il avait à son arrivée à Florence, et par fortune sin^lière, collaboré à l'album des Obsèques de Marguerite d'Autriche dessiné par Tempesta. Son origine nancéienne fut-elle de quelque poids dans le choix du grand-duc? on ne le saurait dire, car le jeune homme était alors bien humble, bien délaissé, bien méconnu. Les recommandations du comte de Tornielle s'étaient perdues à Rome; leur effet n'eût guère pu accompagner Jacques à la cour de Toscane. Quoi qu'il en soit, l'œuvre, à peine terminée par le peintre, fut confiée aux graveurs, et pour l'expédier plus lestement, on se servit de l'eauforte, moyen rapide, plus en rapport avec le talent de Tertipestja qui l'employait lui-même. En quelques semaines Callot termina quinze planches sur les vingt-tieuf de la série.
Nous sommes encore loin des finesses spirituelles, des pratiques ingénieuses que la maturité du talent nous montrera bientôt ; mais l'interprète n'avait pas le champ libre. S'il pouvait songer en travaillant aux ouvrages similaires de Frédéric Brentel lors des obsèques du duc Charles, les modèles fournis par Tempesta ne valaient point à beaucoup près les
esquisses de la Hière. La vie de la reine d'Espagne ne prêtait point aux grands développements, et le peintre s'était gardé de lâcher la hride à sa verve habituelle. Quand le petit livre parut chez les frères Sermatelli sous le titre de Essequie délia sacra.,.. Maesta di Margheriia d'Austria (1612), il ne fit pas grand bruit dans le monde. Simple souvenir destiné aux fidèles de la reine, pages de journal écrites sans prétention, elles eussent été oubliées depuis longtemps sans la gloire ultérieure du Lorrain.
A Tatelier de Julio Parigi où le voici môle aux jeunes, aux ambitieux, Jacques Callot tenait une bonne place. Mais pourquoi se cantonnait-il dans ces copies niaises de dessins ou de tableaux contraires à ses goûts? Que n'allait-il de l'avant en se perfectionnant dans le dessin et la perspective, en cherchant à vivre de sa vie propre, à inventer comme les autres? Toutes ces réflexions de Parigi, l'enfant les avait faites depuis longtemps, et je laisse à penser la joie avec laquelle on les accueillit, on les caressa, on chercha à leur donner une suite. Servi par des yeux admirables, capables de fouiller le métal dans ses moindres coins, par une main assez ferme pour sertir d'un trait capillaire les plus microscopiques figurines, Callot suivit les conseils de son maître. C'est dans cette période d'enfantement qu'il se créa des formules à lui, des moyens spéciaux, venus de partout un peu, et qu'il devait conserver sans y changer rien
jusqu'à la fin de sa vie. Élégant et mièvre à la mode italienne, naturaliste suivant les procédés flamands, il combine entre eux ces éléments différents pour donner la vie tout ensemble et la grâce à ses personnages. Et qu'on ne s'y trompe pas, jamais il ne sera vulgaire ni grossier même dans ses plus basses conceptions; ses mendiants, pour déguenillés ou malpropres qu'ils paraissent, ne garderont rien de la crasse stupide et hideuse des gueux flamands; ses baroni seront des César de Bazan en rapière.
Les estampes de la Vie de Marguerite d'Autriche attirèrent l'attention du grand-duc. C'était Cosme II, fils de ce grand Ferdinand I qui tenait de ses ancêtres le goût réfléchi et fécond des belles choses; sa mère, Christine de Lorraine, était la petite-fille de Catherine de Médicis par Claude de France. A l'amour très vif que la princesse portait aux gens de Lorraine se joignait une passion héréditaire pour les artistes. Jacques Callot bénéficia de ces bonnes volontés toujours en éveil; il reçut de Cosme II les encouragements les plus honorables, jusqu'à toucher une petite pension mensuelle en même temps qu'on lui donnait un logement dans la galerie réservée aux peintres et aux sculpteurs.
Le voici plus libre, plus à même de courir le monde et d'y chercher des impressions. Les conseils de Parigi ne seront point perdus pour lui : il va faire de soi, comme disent les Italiens; mais il sait temporiser, il
veut attcndrç. Le dessin lui manque un peu, ses études premières assez négligées lui imposent le devoir de se perfectionner dans la copie des maîtres. Il jette les yeux à droite et à gauche, un peu au hasard, sans abandonner complètement le burin. Toutèsses oeuvres se ressentent alors de ce stage volontaii^ et momen* tané, soit qu'il grave les Miracles de VAnnonciade, le portrait de Ferdinand de Médicis, ou qu'il redise dans une coupe savante et froide, encore bien rapprochée de la manière de Thomassin, les principaux faits du règne de Ferdinand I, sur les dessins de Roselli. Cette dernière suite, improprement appelée les Batailles des itfedfczs, apparaît dans les estampes de Callot comme une note isolée, si éloignée de ses accents personnels, qu'elle semblerait apocryphe, n'étaient, les signatures aut^ntiques qui la décorent. Jamais buriniste de pî'ofession tie s'identifia à ce point avec un modèle; la gravure est la peinture même de Roselli, correcte, polie, impeccable. Callot avait alors vingt-deux ans. En soi le sujet pouvait lui plaire ; il y rencontrait la cérémonie du mariage de Christine de Lorraine avec Ferdinand, les visites de la duchesse aux écoles de jeunes filles créées par elle; il savait que ces estampes iraient à Nancy rassurer ses amis sur ses destinées, et Jacques n'était pas fâché d'excuser ses escapades passées par ces preuves flatteuses d'un commencement de réussite. Il donna tous ses soins à la perfection idéale du métier , dans les seize
planches de la série, et bien que les originaux fussent de mains différentes, il les rapprocha au point de laisser confondre Roselli ou Poccetto dans la traduction.
Tailler à vingt-deux ans des scènes de Timportance de Y Enfer et des Batailles des MédiciSy ren-
Ferdinand faisant fortifier Livourne. — Estampe de la suite dite Les Batailles des Médicis.
contrer chez les praticiens un encouragement à ses efforts, c'eût été pour beaucoup la route tracée; on s'en fût tenu à ce résultat sans écouter les conseils peut-être jaloux ou intéressés de Parigi. Callot donna cependant raison à son maître. Ce qui lenthousiasmait dans Canla Gallina, c'était la touche spirituelle et enjouée de sa pointe. L'adresse avec laquelle il
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décrivait un paysage, ou la distinction un peu théâtrale dont il enjolivait une figure. Primatice ou le Rosso demeuraient tout entiers chez ces Florentins décadents, et le bon goût d'alors, c'était de les imiter en les exagérant. Jacques Callot, en cherchant à surprendre le secret de ces exiguïtés savantes, gagnait d'un côté ce qu'il perdait de l'autre. Il gagnait de se débarrasser des lourdeurs et des grossièretés loi*raines ou flamandes, mais il y perdait un peu de cette naïveté charmante, de cette fleur provinciale dont plusieurs artistes moindres restèrent imprégnés à leur louange.
Les grands-ducs de Florence aimaient les fêtes; sur le théâtre du Palais-Ducal, au milieu de la place Sainte-Croix, les artistes trouvaient à exercer leur talent de mise en scène. Parigi était le grand ordonnateur de ces réjouissances. Soit qu'il préparât les décors d'une tragédie, soit qu'il dirigeât en plein air les joutes ou les tournois, Ganta Gallina était chargé par lui de conserver la physionomie de ces journées populaires. Sur le thème magnifique fourni par le grand ingénieur, et non point sur ses dessins comme on l'a cru, le graveur brodait à sa guise, s'ingéniait surtout à garder intacts les machines décoratives, les palais ou les chars iti ventés par Julio Parigi, et semait parmi ces accessoires les figurines, au hasard des improvisations. La nature ne comptait guère en Tespèce, tout était sacrifié au détail bizarre
de costumes imaginaires, de déesses assises sur les nuages, de rochers en carton figurant des grottes, où des dieux coiffés de toques à aigrettes, des princes accommodés à l'antique évoluaient gravement, comme il convient aux dieux.
Le carnaval de Tannée 1615 amena à Florence le duc d'Urbin, et Cosme II lui prépara une réception magnifique. Des échafauds en gradins furent élevés en ellipse sur la grande place, ménageant une carrière énorme aux acteurs principaux de la fête. Parigi voulut que son élève prît sur nature des croquis des diverses phases de la cérémonie, qu'il montrât les figurants groupés, qu'il décrivît les deux faces opposées de la scène. Les notes d'album de Callot le rassuraient complètement sur la réussite; il y découvrait certaines qualités de perspective, de mise au point que Ganta Gallina n'avait point toujours eues dans ses esquisses même les plus poussées.
Jacques Callot se révéla subitement dans ce travail. Très Italien par la tournure spéciale des figurines, il sut dire à merveille chaque chose; depuis les masques du premier plan gardant leur existence propre dans le fouillis inextricable des foules, jusqu'aux spectateurs microscopiques entassés sur les gradins, les moins heureux juchés sur les toits des maisons, tout ce petit monde vit, s'agite, sans se confondre. Dans leurs plus grandes dimensions les estampes dépassent h peine Tin-S** oblong ordinaire, et c'esl
dans ce champ de trente centimètres de largeur sur vingt-deux de hauteur que l'artiste a placé plus de trois mille individus dont on devine presque les idées tant leurs gestes ont de crânerie et de personnalité! Du coup Canta Gallina se voyait dépassé et vaincu par un de ses admirateurs d'hier, par Je plus jeune de ses élèves. Quand les acteurs princiers furent admis à contempler ce tour de force, ils n'en pouvaient croire leurs yeux. Et comme s'il eût compris que ce public spécial s'arrêterait davantage à la précision des costumes, à la vérité des poses, Callot n'avait rien négligé de ce qui pouvait surprendre les profanes à première vue. Si loin qu'elles fussent placées dans la perspective, les dames montraient leurs jupes à vertugades, leurs collerettes empesées en éventail; pas une plume ne manquait aux feutres des seigneurs, pas une épée à leurs ceintures. Et cette recherche infinie, qui eût pu écraser Tœuvre et lui donner l'aspect froid et guindé des miniatures, ne nuisait en rien à la tcnure générale. L'artiste avait créé l'espace, il faisait grand, au rebours des Bolonais qui voyaient petit dans leurs toiles immenses.
Cette Guerre d'amour — pour conserver le nom traditionnel donné à ces estampes — marque le point de départ sérieux de la carrière de Jacques Callot. Toute sa vie artistique s élèvera sur les infiniment petits en gravure, qu'il transformera par son génie en concep-
lions grandioses. Une légende colportée par ses biographes attribue à je ne sais quelle contemplation des mosaïques de Sienne composées par Duccio la précision extrême qu'il mettait dans ses contours, la netteté prime-sautière de ses moindres griffonis. L'opinion ne vaut pas qu'on la discute sérieusement. Callot venait à son heure, juste assez tôt pour emprunter aux Italiens et aux Flamands le meilleur d'eux-mêmes et le redire dans sa langue à lui, avec son tempérament et ses admirables moyens d'exécution. S'il idéalise parfois son sujet, c'est qu'il a vécu à Rome et à Florence et qu'il s'est imbu des maîtres d'Italie; s'il est souvent brutalement vrai, c'est qu'il a connu les œuvres du Nord pleines de franchise, et qu'il a gardé son accent d'origine; mais la manière dont il procède n'est de personne. Lui seul pouvait animer d'une taille lestement enlevée, sans reprises j les petits êtres peuplant ses fonds. Hoffmann, le rêveur allemand, subissait le charme de ces lointains : « Pourquoi, disait-il, ne puis-je me contenter jamais de voir tes œuvres étranges et légendaires, ô maître? pourquoi conservé-je toujours en moi le trait qui sertit chacune de tes figurines pleines de hardiesse?... Je me persuade très bien que leurs physionomies s'éclairent; les plus éloignées viennent sur moi vigoureuses et naturelles! »
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