‹ Jacques Callot, sa vie, son œuvre et ses continuateursChapitre 5 sur 23 · CALLOT A FLORENCE. 16I3<I62I · texte numérisé non relu

CALLOT A FLORENCE. 16I3<I62I

Callot invente un procédé nouveau sur vernis dur. — Les Caprici di diverse figure réputés par lui sa première œuvre; Callot créateur do l'espace. — Callot interprèle à sa manière les sujets de piété. — Influence des Flamands sur son travail et sa composition. — La Tentation de saint Antoine, et le diable en Lorraine; souvenir d'enfance mis à profit. — La gravure du Saint Mansuet en l'honneur de l'évêque de Toul, bienfaiteur de la famille Callot. — Le Massacre des Innocents. — Callot petit-maitre. — Influence de Callot sur l'école des vignetlistes français des dix-septième et dix-huitième siècles. — Les Combats des Galères. — VÉventail. — Les Pantalons. — La Foire de Vlmprunela, son chef-d'œu^TO. — Les titres d'ouvrages et les illustrations. — Retour en Lorraine à la mort de Cosme II .

Jacques Callot a vingt quatre ans, Tâge où la carrière se dessine définitivement; il a fait œuvre personnelle dans la Guerre d'amour, il a élargi sa manière, il est à son tour un maître écouté. Une chose le gône pourtant dans l'exécution ténue de ses gravures à Teau-forte, c'est le vernis mou dont les Italiens couvraient leurs planches de cuivre et sur lequel ils dessinaient à la pointe avant de baigner le métal dans Tacide. Les finesses s'émoussaient à ce travail, le trait venait gras, écrasé, un peu lourd. A peine a-t-il commencé que déjà les perfectionne-

ments lui apparaissent possibles. Si l'on substituait à la matière peu résistante quelque enduit plus ferme où l'outil pourrait pénétrer sans creuser un sillon élargi, quelles merveilleuses tailles n'obtiendrait-on pas? Et comme le jeune homme fréquente des luthiers, qu'il les voit user d'un liquide brillant prompt à sécher, assez dense pour permettre au grattage les plus subtiles textures, il l'étend sur le cuivre, il l'essaye, et les résultats l'étonnent et le ravissent.

Tout lui devient facile à présent. Il pourra sans crainte de compromettre ses lointains s'abandonner aux ténuités impondérables que son œil perçoit nettement et que sa main sait définir. Peut-être un peu de gène au début, quelque raideur inattendue; mais Callot surmontera beintôt ces légers obstacles, ilsaura tourner le§ difficultés, assouplir ses moyens; il bénéficiera de sa découverte pour dépasser ses concurrents. Son trait ferme et ininterrompu pastichera le burin et plongera dans la stupéfaction les rivaux italiens ou flamands qui constatent et ne comprennent plus.

L'idée lui vint de mettre à profit sa trouvaille dans une suite d'estampes qui pussent servir de modèles aux dessinateurs à la plume alors très nombreux, et qui missent en relief les qualités de son art nouveau. 11 voulait cette fois voler de ses propres ailes, et ne demander rien à personne ; Parigi l'y engageait vivement avec une bonhomie et un désintéressement

bien rares eïitre gens de ; même métier. Mais que ferait-il bien pour conquérir la popularité nécessaire et; triompher stupres de tout le monde? Les sujets pieux étaient usés jusqu'au ridicule ; Thistoire demanderait trop de recherches. Pourquoi ne pas s'en tenir aux scènes journalières plus facilement décrites.

Figure des Caprices de Florence.

plus aisément comprises, aux peintures dé mœurs en un mot? '. . .

A la façon des compositeurs d'opéra qui égrènent dans une ouverture les motifs principaux de leur drame lyrique, Callot paraît avoir chej'ché dans son imagination les fantaisies qu'il écrira plus tard. L'album entrepris par lui sous le nom de Caprici di diverse figure, et que nous pourrions appeler varia -

lions sur divers thèmes, nous montre dans une série de cinquante estampes de huit centimètres sur cinq, les gueux, les nobles, les bossus, les pantalons, les paysans réunis, confondus. En leur qualité de modèles plusieurs de ces figures sont doubles, présentées à la fois dans leur esquisse et dans leur mise au point, d'autres sont uniques, mais les fonds sont alors fouillés et enrichis avec une prodigalité que le maitre ne dépassera jamais.

Nous sommes à Florence et le graveur ne manque pas de nous décrire les fêtes, les tournois déroulés sous les yeux d'un personnage de premier plan chargé de faire comprendre les espaces. Dans l'une des pièces nous assistons au défilé des tributaires du grand-duc de Toscane sur la place de la ville. Des milliers de personnnages s'agitent, se groupent. Là-bas dans un coin, sur une estrade, le souverain; plus loin, les vassaux bannières déployées. Un peintre lyonnais, Jacques Stella, s'essayera plus tard à reprendre le même sujet dans une eau-forte de dimensions ordinaires, mais quel abîme le séparera de son prédécesseur! Les figures lourdes, appesanties se meuvent dans une atmosphère étroite et grise. Au lieu des gaietés de Callot, du diable au corps de chacun de ces points animés dont il a vermieulé sa planche, des héros à l'antique, compassés et mesquins. Le génie de Callot savait faire naître les illusions absolues de l'espace, mais il communiquait aussi la vie à chaque unité et

lui donnait un rôle défini dans la scène, au contraire des habiles qui obtiennent des fourmillements en brouillant les éléments entre eux.

Lorsqu'il écrivit la dédicace de cet album incomparable en l'honneur de Laurent de Médicis, le jeune artiste avouait ingénument n'avoir rien produit encore qui fût de lui. « C'étaient là, disait-il, les premières fleurs qu'il eût cueillies dans le champ de son stérile esprit. » Ce qui est vrai dans cette déclaration plus modeste qu'il ne convient, nous croyons l'avoir trouvé. Toutes ces fantaisies n'avaient point été inspirées par les Florentins ou les Romains. Beaucoup venaient en droite ligne de la terre lorraine, et ce sont celles-là qu'il avait cultivées dans son champ, et mises en coupe réglée à la bonne occasion. Quoi qu'il en soit, elles eurent une fortune inespérée et forcèrent l'admiration des plus hostiles. Les amateurs, maîtres souverains des réputations naissantes, s'arrachèrent les épreuves de premier tirage. Plus tard Jacques Callot, retiré à Nancy, parvenu au faîte des honneurs, tentera de reprendre ces charmantes histoires, il se voudra copier lui-même; mais sa main semblera alourdie : la grâce disparaîtra. C'est que son talent tout d'improvisation et de rencontre est mal à l'aise dans une copie, môme de lui.

La peinture des mœurs ou des usages contemporains entraîne facilement le gros public. Tout le monde se juge capable de discuter une œuvre où sont

représentées les figures connues. Mais comment rester original en imaginant après tant d'autres une Salu^ talion angélique, un Massacre des Innocents^ une Ten-^ talion de saint Antoine^ La réputation d'un artiste avait alors besoin de ces consécrations hiératiques, dont les Italiens raflblaient, et que les maîtres des quinzième et seizième siècles avaient rendues officielles dans la carrière. Au temps de Callot, la tradition et ridéal se combinaient pour composer des pages incolores toujours ^semblables, soi-disant imitées de l'antique, mais plus justement inspirées les unes des autres à satiété, sans relief ni valeur propre.

Sans avoir voulu se dégager complètement de ces errements, Callot cherchait à reprendre pour son compte les légendes bibliques, à les décrire dans une note plus personnelle. Peut-être s'attardait-il parfois, dans les soirées d'hiver, à parcourir les estampes des primitifs italiens ou flamands.dont les épreuves étaient demeurées dans les cartons de Parigi ou de Ganta Gallina. C'étaient là des vieilleries bien extraordinaires, où les Hébreux portaient la toque des bourgeois du seizième siècle, où Jephté ou Josué semblaient des chevaliers bardés de fer. Mais quelles imaginations délirantes ces vieux n'avaient-ils pas. Voici le saint Antoine du Beau Martin, de ce Schongaiier à peine connu de la génération nouvelle, qui a décrit les diables avec une complaisance apocalyptique; celui

de Jérôme Boach, celui de Breughel, et tant d'autres. Le diable n'est point un étranger pour Jacques Callot, et s'il ne l'a point vu, il le pourrait décrire griffe à griffe d'après les vieilles femmes de Lorraine. Chez lui, là-bas, Vennemiy comme on disait, conduit le monde. 11 fait grêler, tonner, mourir les gens ou les bestiaux, il entraîne les sorcières au sabbat dans les plaines. De graves magistrats discutent sur sa puissance, sur la couleur de sa peau, sur son odeur. Suivant qu'il revêt telle forme ou telle autre, il se nomme Verdelet, Saute-Buisson ou Persil, et parait en chat noir, en bouc, en loup. Ses satellites lui obéissent aveuglément. Les moindres sont de hideux monstres poilus et cornus, qui se logent dans une âme comme dans une auberge et la rongent d'envie, d'orgueil ou de concupiscence.

Jacques Callot connaît par le menu leurs singulières odyssées. Il a entendu parler de cette veuve qui, sous l'inspiration du diable, se prit à vagabonder et à parler toutes les langues tout à coup. S'il se résout à traiter une tentation de saint Antoine, il montrera tous les démons d'enfer comme s'il les eût vus, tant il pourra les préciser et les distinguer entre eux. L'œuvre des anciens maîtres ne sera plus qu'un prétexte; il voudra enchérir sur eux par la multiplicité énorme des détails. L'homme du Nord, amoureux du merveilleux, des fantômes, des conceptions saugrenues, se trahira lui-même à cette cour de

Florence si peu encline aux fantasmagories noires. Toutefois il restera le peintre des mœurs de son époque sous couleur d'histoire sainte. Son compatriote Nicolas Remy, l'auteur de la Dœmonolatria^ pourrait peut-être mettre un nom sur ces personnalités infernales et les retrouver toutes à l'aide des dépositions de sorciers brûlés par lui.

Mais, comme nous le disions tout à l'heure, Jacques Callot n'est point le premier peintre des diableries; il a simplement brodé sur un thème connu. Les grandes théories d'esprits tentateurs tourmentant les âmes avaient eu cliez nos pères le même succès que les danses macabres. On voyait peu d'églises qui n'eussent les unes ou les autres de ces représentations empreintes à la fois de piété et de dévergondage, de sagesse et de folie. Jérôme van Acken, dit Bosch, dont nous parlions tout à l'heure, s'était voué aux fabulations diaboliquesr avec toutes les ressources d'une imagination vagabonde. Il iit des Tentations pour Philippe le Beau, pour les monastères, pour l'univers entier; c'était une spécialité. Le cardinal Grimani, amoureux des œuvres flamandes, possédait une diablerie dans son palais à Venise; Philippe II d'Espagne en avait fait installer une dans la chambre où il mourut. Bientôt Jérôme Cock popularisera ces travaux par la gravure, il en portera les épreuves en Italie, les montrera aux Ghisi ses élèves. Comment Jacques Callot n'aurait-il pas rencontré quelqu'une de ces

sarabandes? Elles avaient de quoi tenter sa verve caustique, elles réveillaient en lui les vieilles histoires du pays, les contes effrayants des veillées.

Dans rintervalle des besognes commandées, et pour éviter les applications soutenues si nuisibles aux artistes, il voulut essayer de retracer la légende du saint aux prises avec les esprits du mal. Mais la donnée n'était pour lui qu'un prétexte. Dès les premiers traits de son esquisse, saint Antoine se voyait reléguer aux derniers plans, dans une grotte éloignée, disparaissant au milieu des ligures grimaçantes et hideuses. Au contraire les démons tiennent la bonne place; ils tombent du ciel, sortent des rochers, rampent ou s'envolent avec une furie incroyable. Chacun d'eux personnifie un vice humain; il y a les êtres difformes et pansus buvant à plein verre; les gnomes monstrueux affublés d'oripeaux mondains, bardés de cuirasses comme des héros de guerre, les nains bossus chevauchant des carcasses renversées. Des coquecigrues effrayantes ont l'habit des moines, d'autres celui des princesses. Certains objets inanimés font tout à coup des mouvements, des rochers môme s'animent et menacent. Sur la rivière qui les sépare du saint, des bacs inouïs sont lancés et envahis par des légions de bêtes audacieuses. Et le malheureux compagnon de saint Antoine, portant sa clochette au col, sert de monture au pins

espiègle de ces fantoches, qui le roue de coups et le mène grand train.

C'est au plus juste la goutte d'eau vue au microscope où des myriades de reptiles s'agitent, s'entredévorent, paraissent rire. Mais si le jeune artiste y met de son cru, s'il enchérit sur ses devanciers, il ne les dépasse point en fantasmagorie ; tout au plus y jette-t-il la note d'époque, remplaçant les toques ou les manteaux brabançons de Breughel et de Bosch par les feutres à plumes des bravi florentins. Et puis il est plus leste, plus maître de lui; le grouillement formidable procède chez lui d'un art parfait, d'une entente absolue des contrastes. Les plans ont dans son œuvre une énergie singulière, les distances infinies ajoutent à la grandeur du sujet.

La Tentation de saint Antoine eut une importance capitale sur Tavenir de Callot. Elle fut si répandue, si admirée, qu'on la considéra comme la première. Le graveur Mei Tinghi la copia en la grandissant, Téniers s'en inspirera dans la suite. Et Callot lui-même, dans sa retraite de Nancy, reviendra un jour sur la composition; il la reprendra en 1627 et la dédiera à Phelipeaux de La Vrillière, secrétaire d'État français.

Au milieu de ces travaux incessants, Jacques Callot n'oubliait pas la patrie lorraine. Il venait d'apprendre par son père les faveurs nouvelles que Jean des Porcellets, évoque de Tout, avait faites à sa famille à propos d'une maison de campagne au village de Bain-

ville. Jeaa Callôt tenait du temporel de révéché cette ferme où lui et les siens venaient se reposer à la belle saison, et pour lui marquer son estime le prélat Tavait affranchie de tous droits et redevances. Comment reconnaître une courtoisie de ce genre? On songea à demander à Jacques quelque gravure où révoque occuperait la place d'honneur.

Il imagina de représenter un miracle du saint le plus populaire en Lorraine, de saint Mansuct ou Mansuy ressuscitant le fils d'un roi, tué en jouant à la paume. On a prétendu, et Félibicn entre autres, que le saint Mansuy de Callot était la première pièce gravée par lui à son retour à Florence. M. Meaume, au contraire, s'appuyant sur la perfection des fonds, et la représentation de Tabbaye qui s'y trouve, soutenait qu'elle avait été conçue en Lorraine. Nous croyons, en nous reportant à la pièce inédite que nous citions plus haut, à un simple remerciement envoyé à l'évoque de Tout en suite de l'affranchissement de Bainville. Et d'ailleurs la scène de la résurrection se rapproche sensiblement des batailles des Médicis par la touche un peu sévère des figures, la dureté de certains détails. Tout le premier plan où saint Mansuy, sous les traits de Jean des Porcellets, bénit l'enfant mort, diffère essentiellement du paysage environnant, dans lequel la pointe se joue avec une finesse et une habileté merveilleuses. Mais pourquoi le graveur n'aurait-il point attendu son

arrivée à Nancy pour mettre sa planche à son point définitif? On a bien d^autres exemples de ces retours aux travaux inachevés ; Tessentiel était pour lui de faire acte de politesse et sa cour au prélat dans la mesure de ses moyens, en lui rendant grâces au nom de sa famille.

Il voulut rajeunir à son tour le massacre des Innocents, comme il avait rapproché de son temps le saint Antoine des vieux maîtres. Et la tâche n'était point si aisée, eu égard aux milliers de tableaux et de gravures traitant la scène, depuis les estampes de Raimondi avec des égorgeurs nus, à Tantique, jusqu'aux images où les soldats embrochaient les victimes à des hallebardes, les tuaient à coups de mousquet ou d'arquebuse sans plus de souci de la vraisemblance. Les foules lilliputiennes lui ayant réussi, la mode s'en étant propagée, il chercha à se surpasser encore, à mettre dans un champ à peine large comme la main des palais gigantesques, des rues immenses, des montagnes à perte de vue, et dans ce cadre une mêlée effroyable de mères échevelées poursuivies par les assassins, d'enfants coupés en morceaux, jetés par les fenêtres, écrasés sur les dalles de pierre. Tout au plus loin que se trouvent les acteurs du drame, dans le voisinage des temples qui bornent la vue, chacun d'eux garde sa physionomie. Les statues alignées à la bordure des édifices, grosses comme un grain de mil, ont leurs poses. Rien ne

se perd ni ne se confond. Pour le suivre dans ces descriptions infinies jamais lassées, poussées aux

Le Massacre des Innocents.

limites extrêmes de la vision, il faudrait les prodigieux organes dont la nature l'avait doué. Et si Ton recourt aux moyens factices, aux verres grossissants,

les trouvailles nouvelles se font, môme sur ces collines du lointain dont les contours semblent à peine sensibles.

Voyez-le ménager, dans la scène principale, à trsivers Técartemenl habile des maisons, les échappées de lumière sur lesquelles ses figurines se détachent eu sombre! Opposées aux autres termes dans les notes claires, elles contribuent à former un tout harmonieux, divers d'aspect, joyeux et gai en dépit du massacre. Elles rejettent bien loin les espaces, font comprendre les gris des murailles, expliquent les moindres faits. C'est la perfection idéale, le dernier mot de la gravure, le plus grand effort d'un artiste à sa maturité. Jamais Callot ne dira mieux et ne construira de plus immenses étendues; jamais il ne sera plus dramatique ni plus inspiré. Combien sont loin de cette minuscule estampe les énormes toiles bariolées de couleurs sorties des ateliers contemporains! On a appelé Callot un petit maître, dans cette manie de hiérarchie qui mène le monde, en mesurant son œuvre et en la comparant aux fresques niaises des Bolonais ou des Florentins, toisées à l'aune; petit maître parce qu'il ne s'attaquait pas aux banalités sonores et prétentieuses du grand art. Mais quel apôtre des sublimités hiératiques eût pu jamais l'égaler en invention, en fantaisie, en vérité? Quand il concevait un morceau, môme minuscule, l'émotion vraie le gagnait et il savait communiquer

JACQUES CALLOT 4r.

son impression superbe. Là est tout le secret de son immense réputation et de la gloire qu'il s'est acquise. Callot était bien réellement un maître et un délicieux poète, effrayant ou satirique suivant le cas, à mettre au premier rang, à côté de ce Rembrandt que nous admirons jusqu'en ses verrues, mais bien plus haut que les copistes au burin, fussent-ils d'ailleurs Marc-Antoine, Edelinck ou Pcsne.

Je dis là des choses que bien d'autres ont pensées et qu'ils n'ont pas écrites. Mais si l'on songe que le petit graveur lorrain a eu des imitateurs et des élèves qui sont Délia Bella, Israël Silvestre et Lepautre, qu'il a pour ainsi dire créé l'école française des vigncttistes du dix-huitième siècle en passant par Sébastien Leclerc pour arriver à Eisen et à Moreau le jeune, on ne saurait lui faire l'injure de le reléguer au second rang. Il brille au premier et à la bonne place dès les essais dont nous venons de parler; il est un maître à Florence comme dans le monde entier.

Livré à ses goûts, Jacques Callot se transformait pour ainsi dire. Quand il se cantonnait dans les limites étroites d'un travail commandé, sa main n'était plus la même. Après les combats célèbres des Toscans contre les Turcs en novembre 1617, on le pria do décrire les victoires dans des planches qui allassent porter la bonne nouvelle au loin. Il le lit de

son mieux, mais Tentraînement n'y était pas; c'est, comme on Ta dit justement, Molière traduisant Xénophon, et rien d'autre. Toute la crânerie qu'il savait jeter dans les groupes, la furia des mêlées ne trouvait point à se produire dans les rencontres de galères. L'œuvre est habile, elle est attachante, mais elle n'a plus cette physionomie particulière que l'artiste donnait ailleurs avec tant de justesse. Pour la mieux résumer il eût fallu vivre sur mer, pénétrer la vie curieuse des matelots d'alors; Jacques Callot ne les connaissait pas, il parlait sur des ouï-dire et il n'osait se livrer.

Au contraire, s'il imagine de représenter dans une forme d'éventail ou d'écran les fêtes des tisserands et des teinturiers sur l'Arno, alors il redevient lui. Dans les rinceaux d'ornements qu'il met au premier plan, il assied cavalièrement mille charmantes figures. Un panorama énorme découvre à la fois les deux rives du fleuve, les ponts bondés de spectateurs ; sur le quai, les groupes joyeux et endimanchés, les carrosses arrêtés, les gens pressés pour mieux voir les feux d'artifices et les joutes nautiques. C'est la lumière, c'est l'espace, c'est la joie d'un jour d'été. Maître de lui jusqu'à l'invraisemblance, Callot dit juste ce qu'il veut; pas un trait ne vient déranger l'harmonie des ensembles. Nos aquafortistes modernes, amoureux d'air et de soleil, ne sauraient y trouver rien à reprendre, il semble que le maître

d'autrefois ait prévu les tendances de toutes les époques, et qu'il se soit ingénié à défier les critiques en faisant la nature elle-même.

11 faut bien le dire, au risque de contrarier la légende acquise, il est avant tout le peintre des foules, le poète des fêtes populaires. Les gueux, les grotesques

H CaUa Pairo^ chf tornaa imrrr/irf 1/ Bfi'Ww c \o rimreo

Combat de galères.

disparaissent devant les croquis merveilleux dont nous parlons. Toutes fois qu'il s'attaquera aux agglomérations bariolées il s'élèvera au plus haut, et s'il s'arrête à montrer quelque personnage unique sur une planche, il aura soin de semer au loin, derrière, les fourmillements d'un petit monde affairé, empressé, qui demeure la partie principale de l'œuvre.

4t) JACQUES GALLOT

Voici, par exemple, la suite de trois estampes vulgairement appelée les Pantalons, où Callot met en scène les comiques de la farce italienne. Il la composa vers la fin de 1619 sur les originaux eux-mêmes. Il y a là le Cassandre, le Capitan, le Zani Cornetto, trois compères transformés d'année en année au caprice des acteurs, et dont l'origine remonte aux premiers temps du seizième siècle. Cassandre, c'est le Pantalon, le vieillard amoureux et niais, affublé d'une toque et d'un nez v invraisemblable. Zani Cornetto lèche les plats, fait mille espiègleries du plus mauvais goût; quant au Capitan, c'est le bravache, le héros fourbe et poltron qui tente d'en imposer aux simples.

Callot n'est point le premier qui se soit attaché à montrer ces fantoches dans l'exercice de leurs talents grossiers. Robert Boissard les gravait en 1597 dans un recueil de Mascarades dont le maître lorrain s'est inspiré, surtout dans la pose du Cassandre, penché en avant, la main passée sous les pans énormes du manteau. Mais ce que son prédécesseur n'eût certainement point osé entreprendre, ce qui reste le coté original du talent de Callot, ce sont les arrièreplans, les représentations microscopiques des tréteaux sur lesquels pérorent les bouffons devant la foule. Ce théâtre en plein vent si légendaire, si inconnu, c'est là qu'il faut le chercher en dépit des dimensions inusitées des figures, car rien n'y manque, ni les

jeux de visage ni les attitudes, ni surtout Tébahissement des assistants. Les Pantalons ne comptent point parmi les meilleures pièces de Callot, on leur reproche une certaine lourdeur; mais les critiques ont trop dédaigné l'accessoire, qui devient presque le motif principal. Là comme toujours le graveur s'exprime avec une intensité de réalisme, une sincérité d'accent que personne n'avait jamais eues.

Il a vingt-sept ans, il est plein de fougue et de génie; sa maîtrise est telle maintenant qu'il improvise à la pointe sèche sur le cuivre comme d'autres à la plume sur le papier. Un jour qu'il s'est égaré sur la place de l'Impruneta à Florence, il assiste à une de ces foires italiennes, de ces marchés internationaux, comparables à ceux de Beaucaire ou de Troyes, où tous les peuples se donnaient rendez-vous. Il est séduit par cet amoncellement énorme d'êtres, par ces tentes primitives faites de toiles étalées sur des bâtons, dans lesquelles vivent les marchands nomades. Çà et là, au pied des grands arbres séculaires de la place, les comédiens de passage ont installé leurs tréteaux; les guérisseurs, les arracheurs de dents font la parade devant les paysans flâneurs ou les seigneurs en carrosse égarés dans la bagarre. Tout un océan de petites tôtes humaines agitées d'intérêts divers se pressent, courent à leurs affaires; chacun traduit sa volonté par des gestes, se mêle au

tas sans s'y perdre, s'éloigne ou se rapproche en des milliers d'attitudes.

C'était bien un peu, mais avec le cosmopolitisme en plus, les foires lorraines. Jacques Callot se sentit ému de cette fourmilière humaine, et sans rien décider encore il se prit à crayonner ces types nerveux et simples que les grands artistes dédaignaient cônnnc un troupeau négligeable. Réunies entre elles, les esquisses formèrent bientôt les éléments d'une sérieuse étude qu'il se résolut à mettre au net sur le cuivre. Les nostalgies du pays natal lui étaient revenues, il s'apprêtait à reprendre bientôt la route de Nancy avec un gros bagage de renommée. Il voulut que la foire de l'impruneta consacrât sa réputation.

U en fit un chef-d'œuvre, une perfection dans l'effet général et dans le détail. Il est certain qu'on peut regarder longtemps cette admirable page sans le moindre ennui ; c'est la nature elle-même qui se meut et qui passe. Cosme II lui prodigua des compliments très flatteurs et attacha sur sa poitrine les insignes de son ordre ; les amateurs se disputèrent les premières épreuves avec une a prêté dont nos collectionneurs modernes donnent à peine l'idée. Cinq ans séparaient Callôt de ses premiers débuts dans l'atelier de Parigi, et sa mesure était donnée tout entière. Les Caprices^ la Tentation et VImpruneta eussent suffi à sa gloire; mais son œuvre secondaire était énorme. Aux titres ingénieux mis par lui en tôte de la tragédie de Vilar-

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