‹ Jacques Callot, sa vie, son œuvre et ses continuateursChapitre 6 sur 23 · Partie de la foire de Florence, dite Vlmpruneia · texte numérisé non relu

Partie de la foire de Florence, dite Vlmpruneia

palice, du Saint François d'Assise, de la Fiesole distrutta, il faut ajouter plusieurs planches d'armoiries, des portraits hors de pair, entre autres celui de Donato deirAntella dit le Sénateur, celui de Péri dit le Jardinier, et quantité de petites estampes telles que la Veuve de Sarepta, le Catafalque de VEmpereur Mathias, les Péchés capitaux. Son imagination jamais lassée s'était pliée à toutes les exigences; à l'ijge où ses amis commençaient à peine, il était parvenu au sommet de son art. Et comme s'il eût compris que les forces lui faudraient en pleine jeunesse, il se hâtait de produire, d'ajouter sans relâche une nouvelle page à son histoire. Telle est son audace, comme nous le disions^ qu'il oublie parfois de vernir une planche, et qu'il improvise à la pointe les paysages de ses fonds. Le docteur Jacintho Andréa , (jcognini rapporte même que, s'étant avisé de renforcer les foules de VImpruneta avant de livrer le cuivre au tirage, Callot ne fit aucune préparation préalable; il écrivit ses pensées au courant de l'outil, semant çà et là les vides de figurines tard venues.

Sur ces entrefaites, celui qui allait devenir duc do Lorraine sous le nom de Charles IV traversa Florence. Il apportait à l'exilé le parfum inoublié de la terre natale. Cosme II n'était plus, et des promesses engageantes venaient de la cour lorraine. Callot reprit la route de Nancy, mais les instants joyeux de la jeunesse insouciante avaient fui pour toujours.

CALLOT A NAMCY. 1622-1625.

jallol grave un certain nombre de planches sur des sujets italiens. — Les Bohémiens. — L'organisation de la mendicité au dix-septième siècle. Les Baroni. — Les Grotesques, les Gobbi. Fausse idée qu'on se fait de Callot à ce sujet. — Les anciens peintres de Grotesques. — Manière spéciale dont Callot comprend la montagne. — Callot reprend, pour une édition à Nancy, ses œuvres d'Italie. — Les Caprices de Nancy. — Ses œuvres de piété. — La Noblesse. — Les dons gracieux faits à Callot par Henri II, duc de Lorraine. — La planche des Supplices. — La Foire de Gondreville. — La Petite Passion. — Les estampes religieuses.

La première année du retour fut une période féconde pour le graveur. Il rapportait d'Italie les notes de voyage, les esquisses prises là-bas, peut-être aussi des planches commencées qu'il n'avait pas eu le loisir de terminer. Son arrivée fut un triomphe; les plus prévenus subissaient le charme de ces images qui paraissaient autant de joyaux de la patrie nancéienne. Au milieu du repos qu'il s'en alla goûter dans cette maison de Bainville enrichie par lui, Jacques Callot compare les joies du foyer aux misérables chevauchées du départ, aux rencontres bizarres des routes, aux angoisses de ses débuts

parmi les indifférents ou les malintentionnés. Le moment psychologique était venu de reprendre fil à fil toute sa vie, de repasser sans honte au dedans de lui-môme les cohabitations avec les bohémiens, la fréquentation des coupe-jarrets ou des comédiens en plein vent. Et comme on le presse de questions, qu'on veut savoir la vérité, il va transporter sur le métal quelques feuillets de ses livres de route; il montrera aux siens les brigands magnifiques rencontrés sur le chemin d'Italie. 11 n'a même pas oublié complètement ses classiques, car il dira dans un distique tout ce qu'il a pu deviner de leur existence, de leur but, de leurs odyssées ténébreuses.

L'impression a été si forte sur l'enfant qu'elle est demeurée tout entière et vivace chez l'homme fait. Il n'a rien perdu de ce qui l'avait épouvanté et charmé chez les bohémiens. S'il les idéalise un peu dans la gravure, c'est que sa naïveté s'est émoussée au contact italien et qu'il s'est appris à mettre du sien dans les choses vues. Les seigneurs florentins des Caprices, les acheteurs de Vlmpruneta étaient bien un peu les Bohémiens, mais ceux-ci s'inspireront à leur tour des gentilshommes toscans, porteront comme eux la plume ou l'épée et s'uniformiseront sous l'outil de Callot qui sait fausser la vérité juste assez pour demeurer vraisemblable. Quand donc il se résout à peindre la caravane errante qu'il avait

autrefois suivie, c'est par attrait des oppositions, par amour du pittoresque, et par fierté du chemin parcouru depuis ce temps lointain. Lui, Jacques Callot, graveur des ducs de Lorraine et de Toscane, personnage admiré et recherché dans les cours, était allé à la conquête du monde avec ces vide-goussets. Les voici cheminant à queue-leu-leu sur les haridelles apocalyptiques volées sait-on bien où ; leurs femmes se prélassant avec une nonchalance asiatique, leurs fils courant en avant, traînant en arrière et ramassant de-ci de-là ce qu'ils rencontrent.

Ne voilà pas de braves messagers Qui vont errants par pays estrangers.

Tous les pays sont étrangers pour eux, car ils n'ont pas de patrie, pas de richesses, pas de but fixe. Ils vont droit devant eux sans grand souci des maréchaussées qui les craignent, des officiers municipaux qui les fuient.

Ces pauvres gueux pleins de bonadventures Ne portent rien que des choses futures.

Us vivent au hasard, moitié de charités, moitié de rapines. Ils lisent l'avenir dans les mains, attroupent les paysans tandis que les habiles de la bande mettent les maisons délaissées en coupe réglée. Quand ils auront bien bu, bien ripaillé au coin d'une forêt, ils reprendront leur voyage, voyage éternel comme

celui du Juif errant; rien ne les intéresse que les franches lippées.

Au bout du compte ils treuvent pour destin Qu'ils sont venus d'iEgypte à ce festin.

Mais tels que les voilà, surpris par un artiste habile, ils accusent la tendance nouvelle de Callot, le caprice de mettre en scène les déshérités et les pauvres, les gueux et les estropiés de la vie. Une évolution se fait en lui qui sera la plus féconde sinon la plus méritante. Il sait que les maîtres du Nord ont aimé et recherché les misères, qu'ils les ont dramatisées et poétisées; pourquoi ne les suivrait-il pas dans cette voie populaire plus facilement goûtée d'un chacun? Dans ses expéditions, il n'a pas vu que des bohémiens, il a rencontré partout cette grande armée des misérables cherchant leur vie, troupe formée d'éléments divers, de types spéciaux dont la nomenclature serait bien longue. Partout la mendicité passe, ingénieuse à forcer la pitié aussi bien en France qu'en Italie. Ce sont les Hubins, qui se disent mordus par des chiens enragés et s'en vont dans les Ardennes pour y chercher remède; les courtauds de boutanche, compagnons du tour de France, pauvres ouvriers sans argent et sans chaussure; les malingreux, couverts d'ulcères et de plaies, traînant leurs grègues; les sabouleuxy feignant l'épilepsie et sachant tomber au bon moment, en présence des dames sensibles. Et

les polissons quasi tout nus, les milliards empêchés par un lourd bissac rempli de croûtes, les mer- 1 candiers jouant aux commerçants dévalisés, les ri- i fodés ruinés par de prétendus incendies, les orphelins, j sans compter les drilles, variété encombrante de Tespèce, qui mendie Tépée ou le bâton à la main sur les grandes routes.

« Ce sont là vilains métiers qui font pendre les maîtres », disait le proverbe parisien d'alors; mais quelle mine pour le peintre de mœurs, quelle séquelle merveilleuse à décrire sous ses haillons, dans ses attitudes éplorées !

On a prétendu que Callot avait rapporté ses modèles d'Italie, la terre classique des mendiants,

mais nous les croyons tout aussi bien découverts en Lorraine. Le titre seul est écrit dans la langue du Dante par ironie ou par pédantisme; un être déguenillé et crasseux le porte avec crânerie sui une bannière. C'est le capitaine des gueux, le grand coésre de cette réunion de misères cosmopolites, le capilan de Baronil Et chaque feuille de la suite nous

dévoile une horreur nouvelle. Les coquillards fauxbourdons, affublés des défroques de pèlerins, piaillant un cantique à l'honneur de saint Jacques, les seuls rencontrés en Italie, et qui, dans le principe, ne faisaient point partie du recueil. Les malingreux étalant leurs plaies, tenant leurs jambes torses comme une guitare et la montrant aux passants; Téclopé des guerres, penchant la tête dans un curieux mouvement de supplication; le milliard traînant la besace, le cagneux boitaillant horriblement, le cagot marmottant sur un rosaire énorme et tirant l'œil, un de ces chapelets dont parle La Fontaine :

Long d'une brasse et gros outre mesure.

Ce sont des Lorrains ceux-là, des rôdeurs attitrés de la Carrière, des Nancéiens de la vieille roche, comme le sont aussi les vieille commères leurs compagnes, coiffées des bonnettes blanches conservées dans l'Est jusqu'à nous. Et voyez quelle coquetterie elles déploient dans leurs guenilles ! L'une s'est taillé un manchon dans une peau de chat, l'autre porte une fraise, une fraise démodée alors, mais qui devait produire au temps de Callot l'effet de ces chapeaux à plumes dont se coiffent les mendiantes incroyables de Londres. Une jeune drôlesse traîne après elle trois marmots, déjà des gueux, dont l'un, de quatre ans à peine, la suit avec la plume au feutre. Dans ces vingt-cinq estampes lestement troussées, Callot est

JACQUES CALLOT Cl

bien lui-même et ne relève que de lui; il a voulu montrer à ses compatriotes que les meilleurs sujets ne sont pas toujours au delà des monts, et que lui aussi pouvait à son heure faire œuvre lorraine. Et pourtant il s'est abstenu de mettre des fonds à ses figures; il les a laissées livrées à elles-mêmes, sans le décor obligé de ses précédents ouvrages. Gravées d'une pointe ferme, puissante, elles semblent à première vue taillées au burin; elles ont toutefois l'imprévu des dessins à la plume, une franchise de diction extraordinaire. On sent que le maître s'est peu à peu séparé des errements italiens, qu'il délaisse les exiguïtés de Tempesta ou de Ganta Gallina,

pour s'inspirer plus naïvement des modèles.

Les gueux furent un de ses succès les plus subits et les plus durables. Les fêtes italiennes, la foire de rimpruneta, le massacre des Innocents étaient oubliés ou méconnus que les baroni se répandaient partout en France. Un copiste médiocre, Esme de Boulonnois, les imitait bientôt dans un livre de proverbes édité par Lagniet. Toutes fois que des graveurs eurent à

mettre en scène la misère en haillons des grandes villes, les mendiants affreux, ils firent des emprunts à Callot, sans démarquer, comme s'ils se fussent inspirés d'un classique tombé dans le domaine universel. Et peut-être cet entraînement populaire pesa-t-il au grand artiste ; il avait trop conscience de la valeur de ses précédents travaux pour attacher à ces bleuetles l'importance excessive que le public leur donnait. Peintre des gueux, lorsqu'on est bien plutôt le peintre des foules ou des fêtes, le merveilleux ordonnateur des fouillis, le créateur de la distance et des espaces dans des champs microscopiques !

Les Grotesques dont on lui fait tant d'honneur aussi n'ont pas même dans son œuvre une place équivalente à celle des Gueux. Ici il copie et il transforme. L'idée première de ces monstres aux têtes exagérées, aux jambes torses, n'est point florentine ni génoise comme le pensait Mariette. Si Callot a connu Bracelli, sorte de maniaque italien qui cherchait à rendre la figure humaine par je ne sais quel bizarre enchevêtrement d'objets inanimés, il n'a rien retenu de lui. M. Meaume disait que Bracelli était au maître lorrain ce que Béroalde de Verville est à Molière. Mais, quelque respect que nous professions pour les opinions du biographe de Jacques Callot, nous avouons ne pas saisir très bien la comparaison. Bracelli n'est pas Son œuvre est un jeu dément, sans portée aucune, que l'autre se fût bien gardé d'imiter jamais, à

supposer qu'il Teût feuilletée. Pour donner une idée des imaginations innocentes de Bracelli, un seigneur est figuré par lui sous la forme d'une planche de bois, surmontée d'un seau renversé servant de tête. Une équerre de maçon est un bras posé sur la hanche; une pioche terminée par une. truelle est l'autre bras étendu; les jambes sont un pic de carrière et une pelle. Le pauvre diable qui concevait ces chimères

mourait de faim ; élève de Paggi, il cherchait à forcer l'attention par des farces plus lugubres qu'elles n'étaient drôles. Callot avait mieux à faire qu'à le suivre dans ses divagations saugrenues, et s'il s'en fût tenu aux transalpins, il eût rencontré chez Léonard de Vinci quelques modèles de visages grotesques dont il eût pu faire profit. Mais il trouvait plus encore dans les maîtres flamands, entre autres dans Bosch ou Breughel, ou dans ce Gilles Coignet d'Anvers,

qui avait composé en Italie une décoration entière « en grotesque à la manière française » entre Lorette et Terni. Karl van Mander, qui nous apprend la chose, parle des modèles français comme d'une monnaie courante en matière d'inventions caricaturales ; rien n'est plus vrai.

Les conceptions fantastiques, les chimères, les gnomes avaient chez nous une origine bien ancienne. Ils remontaient aux ornements figurés des vieilles basiliques romanes, transportés dans le gothique et continués par la Renaissance. Les monstres à tête d'homme et à corps de bête, les nains hydrocéphales, les monstres ailés, torses, creux, bossus, les évêques à corps de faune, les sirènes à museau de chien, formaient l'économie habituelle du décor dans les chapiteaux ou les volutes des porches. De la sculpture ce monde d'êtres fantastiques s'était répandu dans la miniature, le dessin des lettres ou des fleurons. Les peintres de la fin du quinzième siècle transportèrent dans la peinture ce monde idéal devenu classique, et les Flamands, les Allemands aussi, essayèrent les inventions françaises. Chez nous la farce s'en inspirera à l'époque de transition théâtrale entre les mystères et les bouffonneries. Nous les avons retrouvés dans les prétendus songes drolatiques de Pantagruel « de l'invention de Maistre François Rabelais, et dernière œuvre d'iceluy pour la récréation des bons esprits », édités par Jean Prétois à Augsbourg en 1597.

Mais nous pourrions signaler aussi comme un modèle du genre, presque un chef-d'œuvre si le mot n était bien gros pour ces choses, une sorte de frise gravée sur bois au temps de Henri II, et représentant les noces incroyables de Lucrèce aux yeux de bœuf. Rien ne se rapproche plus des gobbi de Callot, de ces bossus minables, matamores rachitiques et grimaçants dont on lui fait honneur comme d'une conception originale. Certes il n'a copié ni les uns ni les autres, mais il les a vus chez autrui, et s'est fait une opinion. Il a agrandi la donnée, il Ta rajeunie et mise à la mode de son temps. Les gobbi n'ont plus le pourpoint court et les brayettes des fantoches invités au mariage de Lucrèce; ils participent à la fois des Bohémiens, des baroni, des déclassés de toute catégorie, drapés \ dans leurs oripeaux, tirant Tépée, et laissant traîner leurs plumes sur l'épaule. Au fond l'idée de ces caricatures ne lui était pas venue en Lorraine; il avait apporté ses projets de Florence, mais il les consigna sur le cuivre en les mettant au goût spécial de ses compatriotes et de ses contemporains. Par malheur il caressa trop ces excentricités bouffonnes, il eut trop de plaisir à dessiner les gueux et les grotesques; sa manière s'en ressentit souvent plus tard. môme dans les sujets plus graves, et la suite de saints qu'il donna ultérieurement est encore une réunion de mendiants lorrains. La réflexion de Mariette, qui établissait un parallèle entre Dassoucy, Scarron et

Callot, cherchant à prouver les tendances opposées des deux premiers, voués au burlesque à propos de tuot, et celles de Callot qui n'en faisait qu'à ses heures, la réflexion de Mariette perd de sa valeur quand on regarde les Saints.

A son arrivée à Nancy, peut-être môme avant ses autres travaux, Jacques Callot avait essayé le paysage, non le paysage sur nature, la description terre à terre des campagnes, mais la peinture idéalisée des champs telle qu'on la comprenait alors. Une particularité de ces études d'imagination, ce sont les montagnes et les rochers traités à la façon italienne, en taupinières arrondies, brusquement escarpées, impossibles à escalader sinon par des échelles. L'amour des horizons immenses le trahissait un peu, et il est souvent mal à l'aise en face des lointains. Plus il veut être grand, plus il s'égare; il ne redevient lui-même que dans les scènes plus tranquilles, quand il décrit une rustique cabane environnée de jardins où des femmes travaillent, petits coins du pays natal qu'il a sans cesse sous les yeux. Le port de mer au contraire, avec sa ville dominée par une montagne, ses ruines abruptes, c'est Tltalie, le souvenir qu'on redit un peu de mémoire. Mariette voulait que ces quatre planches eussent été gravées à Florence; il s'appuyait sur ce lait que le cuivre original du port de mer portait au verso une esquisse à l'eau-forte pour les Guérites des Médicis, Mais le tirage combat cette opinion;

toutes les épreuves, même celles du premier état, avant que le graveur ait écrit son nom, sont sur papier de Lorraine, avec le filigrane au double C couronné; c'est donc bien à Nancy que le maître les publia pour la première fois.

Les ducs de Lorraine ne se contentaient pas des rares exemplaires de pièces célèbres apportés de Florence par l'artiste, ils voulaient les répandre; mais le moyen? Les originaux étaient demeurés làbas chez des avares qui ne les eussent point livrés. Callot s'essaya à redire une seconde fois ses propres idées, à reprendre le Massacre des Innocents ou la foire de flmpruneta pour une édition nancéienne. Hélas! sa main si habile à suivre la pensée, à courir d'invention en invention, ne sait pas revenir en arrière pour recommencer une œuvre. La pointe semble alourdie, incertaine, et malgré tous ses efforts ne retrouve plus ses premiers dires. Préoccupé de mille choses, l'artiste perd de vue l'harmonie des ensembles; s'il fait un mot à mot serré, il oublie les effets colorés. Il est tellement inimitable dans son premier jet, tellement concis, que lui-môme est impuissant à se copier. Mieux eût valu faire table rase des succès passés, et reconstituer les mômes histoires sous une forme différente, que de chercher ainsi à remettre le pied dans l'empreinte de ses pas. Et pourtant la dextérité merveilleuse s'est encore accentuée chez Jacques Callot dans les productions

de prime saut. Jamais il n'a été à la fois plus sobre dans Texpression ni plus admirablement explicite dans la sobriété. Pas un point, pas un trait qui ne soit à sa place juste, mathématique; la moindre figurine perdue dans une fourmilière d'êtres est elle et non autre. ^

Ce sont encore des caprices qu'il entreprend, mais ils ont cette fois un goût de terroir des plus prononcés. Destinés comme ceux de Florence à servir de modfîles pour le dessin à la plume, les personnages qui y sont représentés ont pour la plupart leur esquisse au trait. Le choix est cosmopolite, on y rencontre des Italiens, des Hongrois ou des Turcs, mais les Lorrains y dominent. Par coquetterie de voyageur, il décorera l'album d'un titre italien : Varie figure di Jacopo Callot, étiquette destinée à faire valoir la marchandise. Voici bien le peintre de mœurs, le très habile interprète de la vie lorraine au commencement du dix-septième siècle. Le frontispice à lui tout seul vaut le reste, car il nous montre dans sa simplicité primitive, le marchand d'estampes ambulant, le porteur de balle, installé sur une place publique et étalant ses richesses. M. Meaume l'avait pris pour un escamoteur, le misérable hère, tant son équipage inspire peu de confiance!

Dix-sept pièces composent celle suite charmante, débarrassée des exagérations d'attitude ou de costumes que Jacques Callot avait si longtemps

empruntées à ses maîtres ultramontains. Et les fonds oubliés un instant dans les Gueux ou les Gobbi, réapparaissent avec leur délicatesse exquise, complément et paraphrase explicative du personnage

Titre des Va7'ie figure.

principal. Au soldat, un arrière-plan de pillage; à la paysanne, un lointain avec un cabaret où boivent des hommes. Tout cela dans la note discrète et si particulière inventée par le maître, jeté fièrement sans repentirs et sans accrocs sur le métal, impression

joyeuse dans une œuvre plus guindée eu égard à son but et à ses prétentions. Il faudra attendre le dix-huitième siècle et les vignettistes illustres de la pléiade pour revoir chez nous des eaux-fortes à ce point attachantes et spirituelles; et encore n'aurontelles pas cette pointe de réalisme qui leur communiquerait un attrait plus subtil et plus saisissant.

Les deux dernières planches de la série sont conçues avec la liberté absolue d'un artiste en verve. Ce sont des gens de campagne, des Lorrains pur-sang. Un vigneron et sa femme sur un tertre faisant les « quatre-lieures »; des jeunes filles assises au pied d'un arbre et gardant des bestiaux. La touche naïve des anciens a disparu, les modernités se devinent ; on pressent dans les filles coquettement troussées de court, coiffées joliment de petits bonnets, les bergères des pastorales futures. Le mouvement naît; Callot, c'est le trait d'uftion entre les crudités naturalistes des Flamands et les idylles parfumées de Mme Deshoulières.

Il glanait ses inspirations à Bainville dans la ferme du père, au milieu des veillées d'hiver, quand le chanvre se tille et que les paysannes font courir le dévidoir. 11 composa sur ce thème tranquille deux très petites esquisses enlevées de brio sur le vif, à mettre près des meilleurs griffonnis de Rembrandt. Une dévideuse et une fileuse! Un sentiment raffiné se dégage de ces figurines, il en

sort comme un parfum pénétrant de campagne; c'est le chant de repos comme les Bohémiens sont la chanson fiévreuse des voyages. Tempérament supérieur de poète et d'artiste, qui sait à ce point exécuter des variations sur des sensations éprouvées, et qui peut les faire comprendre aux autres!

Il interrompait ses travaux plus importants, la

La Dévideuse et la Fileuse.

reprise de ses œuvres florentines, pour écrire en hâte ces idées fugitives sur le cuivre. 11 s'était remis aux estampes de piété, aux portraits, à la gravure d'armoiries. La Dévideuse et la Fileuse se placent entre le Martyre de saint Sébastien^ les Armes de Lorraine, Y Arbre de saint François et le portrait équestre du prince Louis de Phalsbourg, bâtard du cardinal de Guise et généralissime des

troupes du duché. Jacques Callot, entraîné par sa réputation, ne s'arrêtait vraiment plus. Dans Tannée 1623, la seconde passée à Nancy, il exécuta plus de cinquante planches diverses ; il en avait fait autant Tannée précédente. Fécondité prodigieuse, et telle qu'on aurait peine à y croire si la plupart de ces pièces ne portaient une date précise et la mention exacte de leur publication. Pourtant le corps se surmenait à suivre la pensée; Callot sentait que son bail de gloire ne serait pas de longue durée, et Tidée fixe d'une mort prochaine le poussait à produire davantage.

L'Italie est loin maintenant, elle est le passé pour lui. Avec le tact qui le dirige en toutes choses, il a compris que le retour fréquent aux Romains ou aux Florentins pourrait fatiguer ses compatriotes. Aussi bien, s'il n'est pas le naturaliste dans l'acception ordinaire du mot, s'il met dans ses interprétations de l'homme ou des paysages sa note à lui, il ne saurait travailler uniquement de tête sur des souvenirs. Adieu pour toujours aux transalpins!

11 entreprend de mettre en scène les grands par antithèse aux gueux, et ce sont les seigneurs et les dames de Lorraine qu'il nous montrera, classe hautaine, entichée de ses privilèges, provinciaux accoutrés aux modes passées, cavaliers batailleurs et dames empanachées. Ses meilleurs amis et lui-môme défilent dans la série de onze estampes publiées à

Le gentilhoniinc.

Nancy. Je ne suis point éloigné de le reconnaître dans ce cavalier affublé de bottes et d éperons énormes, enseveli dans un de ces manteaux à la Balagny, mis en honneur en France par le fils du triste défenseur de Cambrai, et que les Parisiens ont oubliés déjà. Les Nancéiens en sont encore à la fraise, à la fraise de Henri IV, ils l'exagèrent avec un mauvais goût indéniable. Les dames feraient aussi triste mine à la cour du roi de France; elles ont gardé leurs atours de Tancien temps, elles seraient à Paris de véritables caricatures. Il les voit adorables, et pour nous elles sont telles parce que nous ne pouvons les critiquer que par comparaison.

Six seigneurs et dix dames forment la suite.

Chacun d'eux se meut sur un de ces décors d'arrièreplan dont nous avons eu si souvent occasion de vanter les dispositions ingénieuses. L'homme de guerre a là-bas son cheval gardé par des écuyers sur une place publique. Le courtisan salue avec grâce au milieu d'une promenade peuplée de monde.

Celui-ci a les mains jointes dans un mouvement plein de vérité et d'abandon, et tout au loin derrière lui se voit une rue où passent des gens à cheval, où des gueux mendient. La femme en deuil laisse entrevoir un enterrement lilliputien dans un chemin creux ; la demoiselle, une danse champêtre ; la bourgeoise, un marché de ville ; la coquette masquée, un

quartier riche où passent et repassent les galants, les carrosses et les promeneurs.

En dépit des errements immuables de Tinvention, Callot évite les redites; il reste toujours le môme et pourtant il sait tirer de son motif, invariable dans Tagencement, les variations les plus inattendues. L'enthousiasme pour ces tableaux de la vie journalière fut extrême; les princes lorrains craignirent de voir quelque jour ce puissant génie leur échapper, comme tant d'autres qui n'étaient point revenus. Le duc Henri II s'était ému de cette possibilité, et pour y pourvoir de prompt remède, comme on disait alors, il comblait l'artiste de présents, d'octrois gracieux. Une lettre de lui au receveur de Blamont laisse entrevoir ses craintes :

« L'estime singulière, écrit-il, que nostre cher et bien aimé Jacques Callot graveur en tailles-douces s'est acquise en cest art tant en Italie qu'es autres provinces, ou il s'est formé pendant plusieurs années en la congnoissance plus exquise dudict art, et la preuve que nous en avons par divers ouvrages qu'il nous a fait voir de sa main, nous ont donné sujet de l'aider à s'establir par deçà, et lui donner quelques moyens de nous servir et au publicq. C'est pourquoi nous ayant fait entendre que s'il nous plaisait l'honorer de quelqu'effet de nostre gratitude il s'arresteroit volontiers à nous rendre ses très humbles debvoirs et services et témoigner l'affection qu'il doit à sa pa-

La Dame lorraine.

trie, sans adviser aux autres occasions qui le peuvent distraire de cette résolution. »

Je le disais en commençant, les peintres ou les graveurs étaient des artisans d'une classe supérieure, mais des artisans, et comme tels se contentaient de peu. Henri de Lorraine offrait à Jacques Cal lot un cadeau en nature, neuf cents paires de réseaux de froment et d'avoine à prélever en trois années successives sur la culture de Blamont. C'était un assez riche don, et le graveur s'en déclare amplement satisfait. Il avait la vie assurée, sinon par son travail, peu rémunérateur en soi, du moins par ses récoltes de Bainville, la petite rente que lui servait son père et les avantages dont nous venons de parler. Il regrettait moins la Toscane, ses princes et la parte dans le palais; sa situation était équivalente, il n'aurait plus le souci d'aller quérir la fortune ailleurs.

Non qu'il plaçât l'intérêt matériel au-dessus des jouissances morales. Rien ne l'occupait davantage que les perfectionnements à apporter dans son art. Il s'y donnait tout entier, sans réserve, et ne vivait guère que pour cette jouissance. Il s'avisa môme un jour que, depuis ses estampes célèbres d'Italie, il avait négligé les infiniment petits, origine de sa réputation. 11 voulait un pendant aux Guerres d" amour j à la foire de VImprunela, aux fêtes de TArno, une planche de dimensions restreintes où il

pourrait faire mouvoir des multitudes. Une chose frappait le Lorrain, c'était la multiplicité prodigieuse des supplices inventés pour châtier les criminels; les hautes elles basses justices avaient en cette matière des ressources alors infinies; peu de jours se passaient à Nancy sans qu'on pendît un larron, qu'on brûlât un sorcier ou qu'on rouât vif un sacrilège. Pays de frontière, enserrée par la France d'une part et l'Allemagne de l'autre, traversée sans cesse par les camps- volants ou les coupe-jarrets de toute espèce, la Lorraine appliquait ses coutumes avec une précision terrible, aux moindres infractions. Jacques Callot, sceptique, comme les voyageurs revenus de loin et qui en ont vu bien d'autres, s'attacha à décrire toutes les formes de la répression. Mais dès les premiers traits de pointe la satire paraît ; à côté du bûcher où se tord un grand coupable, près de la voie où gémit un moribond, dans le mélange horrible des estrapades, des piloris et des potences, une mère lorraine donne le fouet à son enlant. « Supplicium scelerifrœnum ». Le supplice châtiment du crime !

Voy lecteur comme la justice, Par tant de supplices divers, Pour le repos de l'univers Punit des meschants la malice ; Par Taspecl de cette figure Tu dois tous crimes éviter, Pour heureusement t'exempter Des effets de la forfaicture!

L ancien compagnon des Bohémiens avait la conscience moins pointilleuse que les juges de Nancy, et j'imagine que cet amoncellement immodéré d'horreurs visait à un autre but qu'à celui de faire détester le crime seulement. Quoi qu'il en soit, Callot ne fut jamais plus extraordinaire. L'effroi, l'horreur, la curiosité sont peiints sur les visages ; les attitudes des personnages plus éloignés ont une allure incroyable de vérité et de vie. Rien d'omis et rien de trop. Ce sont là-bas des maisons hautes d'un centimètre, où les moindres sculptures se devinent, non point léchées et agaçantes, mais surprises d'un coup. Dans le coin de Tune d'elles, une niche, et dans cette niche une statue de la Vierge portant l'enfant Jésus! Imaginez la taille de cette statuette, placée en perpective idéale à plus de cent mètres du spectateur, quand ce spectateur n'a pas 20 millimètres. Sans doute ce sont là de purs tours de force, mais qui les peut faire? Et qui peut surtout marquer l'intention, la volonté, la frayeur, toutes les passions, en un mot, dans un peuple de fourmis comme le sont les figures des supplices? Les Caprices de Florence étaient une étape féconde dans la manière de Callot, VImpruneta était un chef-d'œuvre, les Supplices ont encore gagné. L'artiste s'est complètement dégagé des errements originels. Il peint ce qu'il voit, comme il le voit, sans aucune influence étrangère.

Une fois lancé dans cette voie, Jacques Callot revint

également aux fêtes, mais aux fôtes de son pays, rustiques et tranquilles. La physionomie de ces réjouissances annuelles n'avait rien des luttes entre les tisserands ou les teinturiers sur TArno; on n'.y tirait aucun feu d'artifice, on n'y joutait pas sur des gondoles. Sur la place paroissiale, balayée pour la circonstance, au pied d'un vieux chêne, une danse rustique entraînée par des cornemuseux modestes ; des joueurs de boules qu'on dirait venus en droite ligne des Flandres; et puis des tas de fumier, des l>ètes errantes un peu partout, le seigneur du village venu pour voir, avec sa femme à qui des jeunes filles offrent un mai. Les collectionneurs ont appelé cette jolie pièce la Foire de Gondreville, bien qu'il n'y ait en cela pas l'ombre de marché public. Quant au mai dont nous venons de parler, Mariette le réputait un usage italien, sans se douter que de son temps cette coutume existait encore, puisqu'elle est venue jusqu'à nous dans les trimazas. Mais à quoi bon parler des érudits qui discutent et ergotent sur tout pour chercher à corroborer leurs hypothèses? Mariette voulait que la fête de Gondreville fût italienne; le mai lui servait de preuve à défaut d'autre, il était parti sur cette idée; M. Meaume a fait prompte justice de cette erreur.

La planche des Joueurs de boules^ pour lui donner son autre appellation savante, est rare en bon état. Le cuivre mou sur lequel Callot l'avait gravée s'est

écrase au tirage, les fonds se sont rapidement effacés, si bien que dans les publications ultérieures ils apparaissent salis et incomplets. Mais dans son premier état elle est harmonieuse et gaie. Les ligures, plus clairsemées que d'habitude, laissent tout l'intérêt au paysage.

Les compositions religieuses occupèrent une grande partie des années 1623 et 1624. Callot fit dans ce genre la Passion de Jésus-Christ, dite la Petite Passion, œuvre remarquable, originale et mouvementée bien éloignée des travaux similaires dé ses contemporains. On a peine à croire que dans une surface de sept centimètres de haut sur cinq de large l'artiste ait pu développer complètement sa pensée, et pourtant rien ne manque. Mariette, qui connaissait les dessins sur lesquels Callot avait brodé ses eaux-forles définitives, écrit à ce sujet dans ses notes manuscrites : « Ces dessins sont au crayon, lavés au bistre et touchés avec un esprit infini. Mais comme il n'y a que l'àme, et que rien n'est digéré, il fallait être Callot pour trouver de si jolies choses au bout de sa pointe. Il est pourtant vrai que pour ces petits dessins, il avait fait de chaque figure des études comme s'il eût dû les graver en plus grand. J'en ai plusieurs*, et qui font voir combien il était curieux de bien faire. 11 ne reparaîtra pas de sitôt un tel homme. »

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