‹ Jacques-CartierChapitre 13 sur 25 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Louis XV.— Jolicœur. — Francis de Moncy. — George Bernis*.

Louis XV [prenant la parole). — Messieurs. J’ai crû devoir convoquer une réunion spéciale de votre Honorable Conseil aujourd’hui afin de vous faire connaître les derniers événements qui intéressent le pays.

Depuis que Jean Canada, l’arrière neveu de Jacques-Cartier, est passé en condamnation, un sentiment de satisfaction s’est emparé de toute la France.... De partout j’ai reçu les assurances les plus profondes que votre conduite prudente avait été approuvée... .Voulant le bonheur de mes sujets, j’ai tourné mon attention constante à développer les forces intérieures de l’état et à supprimer à l’extérieur toute action tendant à diviser l’unité du pouvoir central.... Comme vous pouvez le voir par '.es rapports du département des affaires étrangères nous avons abandonné toute tentative d’établir une colonie au Canada. L’Angleterre que l’amour d’un faible lucre pousse chaque jour à des entreprises téméraires, convoite ces quelques arpents de neige pour y faire la traite des pelleteries, seul genre de commerce et de spéculation dans ces froids parages. Elle y a déjà des comptoirs et depuis quelques années toute son ambition s’est bornée à suscitér des embarras à nos compatriotes

dans le but de rester maîtresse libre de ce territoire.

A compter de cette époque les relations entre les deux peuples sont par conséquent devenues extrêmement tendues.... Des conflits sérieux étaient inévitables.... Le temps d’agir était arrivé. Allionsnous laisser périr une poignée de braves colons, victime de son imprudence et de son malheureux sort?... Non... La France qui poursuit une mission de paix et d’humanité n’a pas voulu étouffer ces échos lointains de sa gloire et d’un patriotisme courageux. ...Désormais, au lieu d’une terre d’exil et de misère, vos compatriotes trouveront sous la garantie des traités l’espoir et la liberté.... La nation française fortifiée par une sage alliance, grandira honorée et respectée par ses nombreux enfants.

Pour sanctionner cette brillante conquête de la concorde et de la civilisation vous êtes maintenant conviés, Messieurs, à cette solennelle audience.... Voici les pièces et documents qui se rapportent au traité. A vous de décider.

(Le roi tend les documents à Mr. le vicomte Jolycœur, Premier Ministre. Il lit à haute voix.)

u Nous représentants autorisés des deux puissances amies, l’Angleterre et la France, en vertu des hauts et dignes pouvoirs à nous conférés et agissant sous la puissante responsabilité des parties contractantes avons stipulé et stipulons qu’à compter de ce jour, le Canada, pays situé entre la 45e latitude nord de l’Amérique sera et est reconnu comme état conquis et appartiendra à la couronne d’Angleterre. Avons de plus décrété qu’en considération de cette cession et transfert du territoire Canadien les hostilités sont terminées et chacune des hautes puissances devra mettre bas les armes et congédier ses soldats sous la réserve pour l’Angleterre, l’une des parties contractantes de conserver

un corps de troupes comme garantie pour l’occupation du pays conquis.”

Donné sous le seing et le sceau, etc.

Louis XV [au premier' ministre). — Au nom du pouvoir souverain que la loi m’accorde, je vous délègue le droit d’apposer le sceau de mon autorité sur ce document ;... [à part) Et que Dieu ait pitié de la glorieuse folie du navigateur de St. Malo .

(Mr. Le viconte de Jolyc.œur s’apprête à signer.)

Francis de Moncy [inter Trompant).— Je demande pardon à Votre Illustre Seigneurie... Avant de signer cé parchemin inoffensif, ne vaudrait-il pas mieux déclarer de suite l’usage que notre voisine l’Angleterre fera de cette région glaciale ? La Pompadour à peut-être son mot à dire là dessus.

George Bernis [se tournant du côté du roi). — Votre Majesté connait la pensée intime de Madame. Peu importe pour l’orgueilleuse Albion l’expression de ses desseins sur les frimas du Canada ! Vous possédez le cœur de la Marquise et la France n’a que faire de demander à sa nouvelle rivale un refuge à vos tendresses sous les zones froides que le traité veut lui céder... Pour moi, je le dis en toute conscience : vivre loin des brumes et des neiges du Canada et mourir près de mes chères affections,... voilà, Sire, le mot suprême de cet excellent traité.

Le vicomte Jolycoeur. — Silence, le temps des plaisanteries est passé. ...Quant à moi, je désire une solution prompte de la question... Il est inutile d’ajouter aucune autre déclaration au traité.

Louis XV [à ses ministres). — Messieurs, il s’agit dans le moment d’une affaire d’honneur et non de sentiment. Quelle que soit la décision que je prenne, l’Etat, à qui je dois compte de ma conduite, me demandera peut-être si dans cette circonstance

solennelle j’ai obéi à un mouvement de faiblesse ou si j’ai suivi les conseils de la raison. Dois-je sacrifier les intérêts de la France à une ambition passagère ou écouter la voix d’un malheureux qui cherche à réveiller en moi le cri du devoir ?... Voilà la question.

Mr. le vicomte Jolycoeur. — Sire, le devoir d’un grand roi, c’est l’amour de ses sujets ; la paix est le digne couronnement de son autorité. A quoi bon vous alarmer quand le pays reconnaissant vous offre le témoignage de sa satisfaction ?. .

Louis XV. — Hélas ! la gratitude de mon peuple serait peu de chose, si je perds son honneur.

Mr. le vicomte de Jolicoeur. — Mais quoi ! l’honneur du peuple français peut-il s’offenser de la banale formalité d’un traité qui offre sa sanction aux espérances d’une -nation téméraire ? Non, non, écartez de votre esprit cette préoccupation qui pourrait tourner en une réalité compromettante le zèle trop discret de votre conscience, et à l’An! gleterre laissons le souci de sa défense personnelle,

Louis XV. — Les sentiments que vous venez d’exprimer, mon cher ministre, sont bien l’écho de 1 opinion publique. La nation française est lasse de combats stériles et préfère donner au monde •le spectacle consolant de la concorde. Mais ne. craignez-vous pas qu’en abandonnant au pouvoir de l’ambitieuse Albion le sort de notre colonie d Amérique, nous n’élevions un rempart dangereux à nos portes ?... Regardez. ...Fleury déjà est impuissant à protéger nos conquêtes.... Or contre 1 ennemi qui menace nos frontières, quelle meilleure alliée la France peut-elle avoir que la noble phalange qui là-bas tient en échec sa vaillance et ses convoitises ?

Mr. le vicomte de Jolicoeur.— A l’idée d’une

guerre lointaine et douteuse, votre âme, Sire, voudrait-elle se prêter encore ?... Mais pour l’éclat de votre nom, pourquoi ne pas sceller par une œuvre de paix le sort d’une conquête malheureuse ?

Louis XV. — Et pour la gloire de nos armes, ne vaut-il pas mieux signer avec l’épée sur le champ d’honneur l’infâme trahison qu’on nous présente ?

Jolygoeur À Louis XV. — Vous vous exagérez Sire, l’importance de la situation. La volonté de la France vous sert de rempart contre la violence de vos ennemis et les réclamations outrageantes de la postérité.... Au reste ne sommes-nous pas faits pour les luttes pacifiques? Pourquoi se livrer à d’inutiles regrets quand la patrie entière se réjouit et cherche de légitimes compensations à ses sacrifices dans l’exubérance de sa prospérité et le déploiement de ses forces ? O brillante épopée d’un règne de splendeur !...Que signifie cette légère concession que vous allez faire à l’étranger, en présence des bienfaits dont vous avez comblé vos sujets?... Je regarde autour de moi et partout je vois inscrits les signes de votre munificence et de votre sage protection. Au dehors la Pologne soumise, pacifiée ; la Bavière domptée et finalement réduite à l’impuissance. Et par nos armes victorieuses sur les champs de bataille de Fontenoy, à Raucoux et à Aix-la-Chapelle, n’avez-vous ^pas posé la dernière étape ou l’ennemi vaincu brisa l’orgueil de sa domination ?...

Voilà les trophées que vous avez accumulés pour la France... .Eli bien, Sire, qu’avez-vous à craindre maintenant ? Et que vous importe le succès d’une jeune colonie livrée au souffle incertain d’une lointaine renommée, quand tout ici publie la grandeur de votre nom et votre bienveillante autorité ?... Estce que le sang de nos compatriotes n’a pas assez coulé là-bas pour que vous songiez encore à livrer

à d’inutiles boucheries une poignée de braves soldats qui combattent sans honneur comme sans profit ?... Ah permettez-moi de l’affirmer, il est plus digne d’un prince ou d’un roi de chercher à élever son pays dans la gloire des lettres et des sciences que dans l’art de la guerre et par les artifices de la diplomatie.

Louis XV (au vicomte Joly cœur ). — Cher ministre, je vous remercie de vos bonnes paroles ; mais croyez -moi, elles ne peuvent étouffer en moi cette voix intérieure qui m’émeut et me rappelle sans cesse les responsabilités et les devoirs de la tache qui m’incombe en ce moment. (Se tournant du côté de ses ministres).

Messieurs, retirez-vous ; dans le calme et la réflexion, j’ai besoin de peser cette importante affaire. Quand vous reviendrez, ma décision vous sera annoncée. (Ils sortent.)

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