‹ Jacques-CartierChapitre 17 sur 25 · SCÈNE l · texte numérisé non relu

SCÈNE l

Parizot. — Le Père Lamerluche. — Claude L’Epinay et un groupe de paysans canadiens.

Deux habita?its se promènent et chantent.

1er.

Noble France, ô pays de nos chers aïeux Au Canada, oui sois toujours propice ;

Sur ce sol vit une race de preux De ton crime oubliant le vil complice.

IIme.

Le noir tyran qui dans son fol orgueil Voulut un jour broyer nos libertés A son réveil vit un grand peuple en deuil Avec son sang tracer ses destinées

en c h oe u r :

Venez, bergères Enfants, venez Sur les bruyères Venez, valsez.

Pour la France chérie Répandons des fleurs Au souvenir de la patrie Unissons nos cœurs.

Parizot ( paysan canadien fumant sa pipe et écoutant : puis adressant la parole). — Ah ça ! vous autres, allez -vous finir de chanter comme ça des chansons qui me cassent les oreilles. Depuis quand est-ce que les Anglais vous font des misères que vous parlez toujours comme ça... de pays plein de sang,... de libertés et de tyrans... et d’un tas de choses noires que je ne comprends pas... Dis donc, père Lamerluche, y étiez vous dans ce temps-là ?

Le père Lamerluche ( vieux paysan Canadien , ôtant sa pipe). — Oh ! que non. Mais j’avons souvenance que mon grand-père m’en parlait souvent quand j’étais petit. Il me disait comme cela qu’v avait eu un gros fracas entre les habits rouges de la Reine et les Canayens de France ;.. . et puis que le roi avait envoyé de grandes troupes pour aider nos grand-pères à s’battre,... mais qu’il avait oublié le principal... et que la moitié avait crevé de faim et de misère, pendant que lui faisait gogaille là-bas. Ah ! morâine, quand j’y pense, ce n’était pas joli du tout,... il m’en passe encore des éclairs dans les yeux. Et la fin finale de tout cela, pour tout dire, comme mon grand-père m’a rapporté,... le roi a été obligé de passer un papier à l’Angleterre par lequel il nous a transporté bel et bien... animaux... femmes et enfants à cette traîtresse. Il faut te dire que ce pauvre roi, ça ne paraissait pas lui faire grand peine.

Parizot. — Oui-da, oui ! sais-tu ben que c’est une histoire triste que tu me contes-là. Franchement j’dois une grosse chandelle au bon Dieu d’être né longtemps après mes parents.... Et ma pauvre Louise, quand j’y pense. Je te demande si elle aurait braillé de s’être trouvé dans tout ce carnage là avec sa vache et le petit bélier noir.. ..Et mon mioche de Napoléon... qui dis comme cela qu’il n’est pas capable de sentir la poudre de mon grand

fusil à pierre... Ah ! pauvre petit [pleurant) il serait ben mort de peur en voyant les bayonnettes flambantes neuves des Anglais. Ah ! mon Dieu, quelle chance qu’il soit venu au monde après moi, lui itou... Mais dis donc, père Lamerluche, cette histoire n’est pas beaucoup amusante... J’aime mieux moi, les choses de l’ancien temps. Tiens, l’autre jour, mon voisin Baptiste me parlait comme ça d’un grand voyageur qui était venu dans ce pays dans le principe... et qui avait eu ben de la tablature. Contez moi donc ça, si vous en connaissez quelque chose. En attendant, essayons-nous et prenons un coup ; après tout, ma foi, les canayens ne sont pas des fous.

Lamerluche.— Ah ! je comprends; vous voulez parler de ce matelot qui est venu dans notre pays.

Parizot. —Tout juste. Racontez-moi donc son voyage. Il y a rien pour r’monter le moral d’un homme comme de lui rappeler les affaires du temps passé. Tenez... moi qui vous parle... si à l’heure qu’il est j’ai tant peur des loups garroux et des fifoliets — c’est parce qu’on m’a toujours tenu sous la jupe de maman. Et pourtant, tâtez-moi cette tête-là :... j’avais la bosse du militaire là-dessus.

Lamerluche. — Ah ça ! j’vois que si vous avez peur des histoires de guerre de votre grand père, il y certaines choses que vous n’avez pas oubliées. Mon grand grand-père me le disait bien... les canayens ont tous un petit penchant pour les histoire d’aventure. Eh ben oui ; à ton service mon garçon. Et écoute ben l’histoire que je vais te raconter.... Tu vas voir comment toute cette affaire là est arrivée.... Un autre petit coup avant de commencer, ce n’est pas de trop... A ta santé l’ami.

Pour lors donc... il y avait dans ce temps là un homme qui passait pour un joli garçon et qui s’était mis dans la tête de greiller plusieurs bâteaux

pour venir découvrir de terres suparbes. Je dois te dire que dans le temps, il n’y avait pas de canayens dans ce pays-ci. C’était tous des sauvages qui ne portaient pas d’culottes... et ma foi, il y a ben du monde dans les vieux pays qui croient encore que nous sommes des sauvages à l’heure qu’il est.

Parizot (se tatant). — Oui-da ; moi un sauvage. Ah ! je voudrais bien qu’il en vienne un canayen pur sang comme moi.

Lamerluche. — Or donc, c’était un marin. Il se

nommait . je pense, Jacques-Cartier. Il n’avait

jamais piloté par ici,... mais un fin merle par exemple.... Ça été le premier de par là-bas à découvrir la grande rivière. Il visita toutes les côtes et en arrivant dans l’embouchure du fleuve au détour d’une place qu’ils appellent la Gas... Gaspasie, il planta une belle croix pour remercier l’bon Dieu de son heureux voyage.. ..Tu vois que c’est ben joli de sa part. D’ailleurs c'était un chrétien craignant Dieu et comptant sur sa part de paradis.. ..Sur sa route il baptisa plusieurs places : la Baie-des-Chaleurs, Anticosti, l’Ile d’Orléans, Stadacona puis il remonta le fleuve et c’est ici à Hochelaga qu’il est venu débarquer. C’est un bel honneur pour la paroisse comme tu vois.... Tu peux penser quelle fête en arrivant,... Il donna plusieurs paires de culottes à des gens de la place qui n’en portaient pas dans l’temps.... La mode a bien changée depuis et je ne pense pas qu’il y en ait un seul aujourd’hui qui s’en prive dans la localité.

Parizot. — Ah? faut pas s’y fier, père, faut pas s’y fier. Il y en a ben qui pensent que la Baie des Chaleurs n’est pas loin d’ici et qui en profitent pour... hisser la voile au vent. Mais entre crochets

je vous dirai que cela n’arrive que sur la grève .

en été... à l’innocence tapageuse... et pardine,...

la côte est joliment haute et complète bien la chemise.

Lamerluche. — Via ce que c’est que l’amour de la tradition, mon ami. Eh bien, malgré tout, j’crois, moi, que c’est pour ça que le Canada n’est pas un pays de sans culottes aujourd’hui. Au lieu de faire des révolutions dans les principes et les mœurs comme en 93, on tâche au moins depuis le temps des sauvages d’améliorer le système du bon roi

Dagobert . quand on n’a pas d’culottes on

tourne . celle de son voisin à l’envers.... Badi¬

nage à part, pour revenir à mon sujet, il parait que les naturels du pays avaient été flattés de la bonne façon du marin. L’histoire rapporte qu’ils emplirent les poches de Jacques -Cartier et de ses suivants de galettes de blé d’inde en retour de leurs offrandes... Après quelques jours de séjour dans notre place Jacques-Cartier s’en retourna à la cour de France et rapporta au roi qu’il avait trouvé nu beau pays traversé par une belle rivière. Le roi qui s’amusait à danser le cotillon et à tourner des sornets avec les dames de la Cour le reçut comme un chien dans un jeu de quilles.. . .Tu peux penser s’il resta penaud; cependant c’était un garçon résolu. Il alla de nouveau trouver le roi et il fit tant des pieds et des mains qu’il réussit à obtenir quelques secours. Au premier abord Cartier fut tenté de se décourager, mais il se décida à revenir au Canada, avec le peu qu’il avait.... Mal lui en prit car il attrapa gros de misère dans ce voyage là. D’ailleurs ceux qui restaient ici avant nous autres ne le reçurent pas comme un Monsieur.

Parizot. — Pauvre garçon, il a eu affaire à un tas de sans cœur, à commencer par le roi... Tiens : moi tu me connais, je n’ai qu’une petite chaloupe et ma foi, j’y aurais prêté pour son voyage.... Et sur ma part de paradis, c’est pas moi qui l’aurait mal

traité comme ces maudits chiens.... Rien qu’à y penser, les larmes m’en coulent des yeux.... Mais à propos sans t’interrompre dans ton discours ; saistu ben que les Anglais sont plus gentils que ça... Papineau avait ben tort de faire tant de train.

Claude L’Epinay. — C’est vrai c.ela : ce n’est pas la France ni la Pompadour qui auraient fait pour Cartier et ses gens ce que l’Angleterre nous accorde depuis quelque années. Est-ce que Jacques- Cartier d’ailleurs n’a pas mérité d’être puni pour avoir enlevé des sauvages dans son voyage ? Ah ! vous autres les patriotes, vous n’avez pas de reproches à faire à l’Angleterre. C’est-elle qui vous a donné la liberté, l’air et l’indépendance que la France vous a refusés si longtemps... Tenez, père Lamerluche, vous et vos amis avec le grand Papineau comme vous l’appelez, vous avez tous été une bande d’exaltés.... Ah ! vive l’Angleterre, vive le régiment.

Lamerluche. — Tais toi, lâche poltron, traitre à ton pays. Ah ! vous appelez cela de la liberté par chez vous que de faire pendre vos compatriotes et de laisser piller vos maisons par l’ennemi. Tiens, en voilà (lui montranl une corde ) de la corde pour faire danser ta carcasse, vilain garnement.... Par ma tuque bleue, sors d’ici... ou ben la raclée va être bonne.

Claude L’Epinay ( sortant à reculons). — Comme vous y allez rudement, l’ami. S’il n’en tient qu’à ça, père, ce sera vite fait.... En temps et lieu vous aurez de mes nouvelles. Pour le moment, au revoir père Lamerluche et sans rancune. (Il sort).

Lamerluche (riant à gorge déployée) — Il n’v a pas de quoi, Monsieur du bureaucrate ; quand le cœur vous en dira ;... un petit mot dans le tuyau de l’oreille et je suis votre homme.

Parizot. — Dites donc, père, vous n’y allez pas de main morte avec ce gaillard là. IÎ parait qu’il n’aime pas beaucoup la France, votre homme. Ça tout l’air que votre histoire de tout à l’heure lui fait trouver le nouveaurégime assez bon. ..Et puis... qui sait si son écurie ne cache pas quelque don royal ?... Quant à Papineau, eh ben !... ma foi, c’est une autre affaire ; il y en a tant qui nous ont reproché depuis ce temps-îà de nous être laissés blaguer par lui :... rien de surprenant qu’il lui fasse une petite façon.

Mais à propos, finissez donc de me raconter cette affaire de Jacques-Cartier; cela m’intrigue desavoir comment tout cela à tourné.

Lamerluche. — Si cela vous fait plaisir, je continue. D’ailleurs ce n’est pas long.

Comme j’avions l’honneur de le dire tantôt, Cartier était venu ici pour une seconde fois. Les naturels du pays qui se rappelaient du vilain tour qu’il leur avait joua dans le voyage précédent, lui firent une mine nen courte à son arrivée. Cartier qui n’était pas un manchot, s’aperçut de la chose dans un clin d’œil. Il tâcha d’apaiser les gens, mais voyant qu’ils étaient toujours ombrageux il se décida à retourner en France. Cette fois-ci on ne fit pas mieux dans son pays natal.... Le roi et son entourage commençaient à avoir des idées curieuses sur le Canada et Jacques- Cartier. On aimaiç mieux s’amuser, boire et manger à la cour que d’écouter les plaintes de ce malhehreux garçon... Fallait voir ça. Je n’y étais pas comme de juste, mais j’en ai eu des nouvelles.... Ce n’était partout que diners, festins et ballassons de toutes sortes.... Je t’assure que nos petites épluchettes ne sont rien à côté de ces ragoûts-là.... Malgré toute cette musique, Cartier tenait à expliquer son affaire au roi... Mais on finit par s’impatienter ; les valets et les courtisans qui aimaient mieux la gaudriole que le

défrichement de notre place firent passer Jacques- Cartier pour un fou et une espèce de maniaque... Finalement on ne s’occupa plus de lui, mais il n’y a pas longtemps la question est venue sur le tapis : un de ses petits parents du nom de Jean Canada voulut tenter l’entreprise de son bisaëul et s’adressa au roi pour avoir un peu d’aide.... Vous savez ce qui est arrivé. Les messieurs de la cour commencèrent à dire qu’il voulait jouer le même tour que Jacques-Cartier et firent accroire au roi qu’il conspirait contre lui et demandèrent son procès. Mais je n’appelle pas ça un procès, moi. Il n’y avait pas seulement un juge de paix du cheflieu.... D’un tour de main, on bâcla son affaire ;... le temps de le dire... notre homme fut empoigné et v'ian on le fourra en prison.

Parizot. — Mordine ! est-ce possible qu’on ne se soit pas plus occupé de Jacques-Cartier que ça ?.... Ah ! les cruels... Et dire que c’est lui qui le premier a amarré son canot sur la grève d’Hochelaga et qui a eu l’honneur de donner le premier coup de hache dans notre forêt.... V’ià ce que c’est que les petites vengeances. Ah! race de mes ancêtres,... si vous aviez comme moi du sang dans les veines, quelle jolie fricassée vous auriez faite de toutes ces

gens là . Mais au fait père, savez-vous ce qu’est

devenu ce pauvre Jean Canada ?

Lamerluche. — Pour ça, l’ami, je n’en sais pas beaucoup plus long. J’ai ouï dire dans le temps par plusieurs de mes voisins plus éduqués que moi et qui avaient lu dans les gazettes qu’il était mort au milieu de sa famille. D’autres m’on rapporté qu’il avait été jeté dans une prison où il avait succombé de faim et de misère. Enfin j’ai ouï dire qu’on l’avait envoyé dans un endroit inconnu de tout le monde avec des chaînes à ses pieds et ses mains et on n’en a jamais entendu

parler de puis. Est-ce vrai ? Est-ce faux ?... C’est plus que je ne puis dire, tant on a raconté d’histoires invraisemblables sur son compte.

Parizot — Quelle triste histoire tout de meme ; ça tire les larmes des yeux. C’est dommage qu’un bon homme comme Jacques-Cartier qui a fait tant de bien à son pays ait été si mal récompensé. ...C’est pas nous autres les canayens de notre temps qui l’aurions laissé maltraiter comme cela. Ils en auraient eu une qui s’appelle tous ces fréluquets-là.... Eh bien, père, je vous remercie tout de môme de nous avoir intéressé comme cela. Mais des hommes de ce calibre, père Lamerluche, {en pleurant)... ça ne devrait jamais mourir.

Lamerluche.— Je dis comme toi, mon brave.... Il n’y a qu’une chose pour nous consoler : son souvenir vit toujours parmi nous... et du haut de sa gloire j’en suis sûr, Cartier protège le Canada.

Parizot. — Tout cela, c’est bien beau et c’est peutvrai,.... mais il m’en reste toujours quelque chose sur le cœur... Ab ! tenez, si j’avais un peu d’inducation, c’est moi qui en écrirait une lettre à la reine. . . et une belle pardessus le marché,... et je lui dirais tout court... comme ça : Madame, écoutez : la justice, c’est la justice. Cet homme là à encore beaucoup de parents dans le pays et des amis qui veulent garder son souvenir ; des médailles, ...des honneurs.... cela ne suffit pas,... c’est bon à conserver dans la famille... voilà tout. Ce qu’il nous faut ;... vous allez nous aider à élever un monument à la mémoire de Jacques-Cartier. . .et c’est à Hochelaga que vous le placerez. ...Tant qu’à Jean Canada, mort ou vif,... on le sortira ben de prison un jour ou l’autre, s’il y est encore.

Lamerluche. — Bien trouvé pour un habitant ; tapez-là mon cher ; j’en suis de votre idée.... Qu’en dites-vous, les amis ?... le plan vous va-t-il ?...

( Tous ensemble ) Oui, Oui.

Lamerluche. — C’est décidé. Demain on fera écrire une belle grande lettre à la reine... sur du beau papier... par Monsieur le Curé et le maire de la place... Elle n’a peut-être pas beaucoup entendu parler de Jacques-Cartier dans sa vie notre reine,... mais c’est une bonne femme... et les anglaises commencent à nous aimer;. ..je suis bien sûr qu’elle sera contente de voir l’écriture de Monsieur le Curé et le sceau de la corporation.

Parizot. — Très bien, mais n’oubliez pas non plus d’envoyer un petit mot à la France. Et St. Malo I ( avec enthousiasme ) Oh I une poignée de la terre natale seulement pour y faire pousser la fleur du souvenir.

Lamerluche. — Mon récit ne peut mieux terminer, mes amis. Merci de votre attention et de vos nobles sentiments. L’heure avance ; c’est le temps de se retirer et d’aller chercher un peu de repos à nos émotions. Demain au point du jour je mettrai votre projet à exécution.... Bonsoir et au revoir.

FIN DU IVme ACTE.

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