SCÈNE I
Arthur. — Henri.
Arthur [géolier] [seul, se promenant. Il ramasse un papier , qu'il essaye de lire. Après une pause : regardant l'auditoire). — C’est curieux tout de même comme les canayens aiment à envoyer des papiers à l’Angleterre.... En voilà encore un... et c’est toujours la même ritournelle : Soumission respectueuse à l’autorité, bonheur de vivre sous la couronne Anglaise ; amour au pouvoir établi.... Grands mots,... belles phrases,... et tout cela pour avoir une beurrée de plus. ( Avec dédain ). Et c’est vrai comme deux et deux font quatre; la lettre le dit clairement. Cette fois, c’est un monument,... demain ce sera un autre gouverneur ;... toujours des fantaisies comme ça. Ah î quelle vilaine engeance !...Et quand faut penser que moi,... un honnête homme,... je suis ici, exerçant un métier infâme ;... moi réduit à être le gardien d’un prisonnier,... d’un innocent peut-être. Et pour cela j’ai tout sacrifié : l’honneur,... la foi promise,... ma dignité,... et que sais-je encore? Oui, tout cela, pour une misérable pitance,... pour une bouchée de plus... Non, ce n’est pas possible ; c’est assez de persécution et de basse trahison. Ah ! qu’ils viennent les auteurs de cette odieuse conspiration ! C’en est fini.
(h se dirige du côté de la porte grillée et tirant sa clef pour l’ouvrir. A ce moment l’aide-de-camp entre dans la pièce et se précipitent vers le géolier.)
Henri. — {prenant le géôlier par le bras). — Que faites vous là, malheureux !... est ce de la sorte que vous exécutez les ordres de votre maître et que vous répondez à sa confiance ? Ah ! vous croyez que ce n’est pas assez d’avoir acheté votre complicité ; prenez garde. Votre tête répondra du coupable qui gémit dans ce cachot.... Voyez cette épée ; eh bien ! obéissez de suite ; sinon dans vos entrailles jusqu’à la garde à l’instant je vais l’enfoncer.
Arthur ( laissant tomber ses clés et tout tremblant.) — Pardonnez, Monsieur ; je vous l’assure, vous vous méprenez sur mes intentions. Depuis dix jours ce misérable repose sur l’unique couverture que l’état a mise à ma disposition.... Quelle triste nudité pour le seul prisonnier confié à ma surveillance ! Eh bien, j’ai eu pitié de lui. J’ai voulu lui faire trouver un peu d’air et de vie en lui ouvrant cette salle spacieuse ou il pourra voir le jour et respirer un petit parfum de liberté.... Il y a un instant, il s’est plaint de l’humidité de sa cellule ;... j’ai eu compassion de lui et j’allais l’inviter à venir s’asseoir à mes côtés sur le banc de bois que vous voyez ici, quand vous êtes arrivé à moi pour m’empêcher d’ouvrir la grille... Ah! croyez moi, Monsieur; j’appartiens corps et âme à mon devoir et je ne médite aucune mauvaise action.
Henri. — J’accepte vos excuses, vilain chenapan;... mais gare à vous une autre fois. On ne joue pas avec le service ici. Si vous nous trichez, on saura ben vous coller sur le fauteuil. Tenez, au lieu de vous tenir à la porte du cachot, vous feriez mieux en attendant de balayer la place ; elle commence à être sale... et dans l’instant vous recevrez la visite de hauts personnages.
(Ils se dirigent tous deux vers le milieu de la pièce. L’aidede-camp prend le papier, qui est sur le plancher et jette -un regard rapide dessus. Puis il sort en le laissant tomber par terre.)