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CHAPITRE IV

Premier voyage de Cartier au Canada (1)

Le traité de Cambrai venait d'être signé.

François I, voyant que le calme allait de nouveau régner dans Fon royaume, pouvait donner suite à ses projets d'exploration, interrompus depuis le voyage de découvertes du Florentin Jean Verrazano, en 1524. Il put alors répéter cette parole mémorable qu'il avait prononcée un jour, faisant allusion aux Espagnols et aux Portugais qui s’attribuaient non seulement le mérite de la découverte du continent américain, mais qui l’exploitaient à leur profit exclusif: “Je voudrais bien voir l’article du testament de notre père Adam qui leur lègue ce bel héritage.”

Des marins et des pêcheurs, dont la plupart étaient originaires de Saint-Malo, de Dieppe, de

(1) Voir Note À, ch, IV.

Honfleur et de La Rochelle, avaient, bien avant Cartier, dirigé leurs barques fragiles vers ces pays lointains, connus sous le nom de Terres neuves. Dès les années 1495 et 1504 plusieurs d'entre eux avaient visité les endroits que Jacques Cartier découvrit plus tard, En 1497, Jean Cabot et ses trois fils, Gaspar Cortereal (1) en 1500, Jean Denys, de Honfleur (2) et l'espagnol Velasco (3) en 1506, Thomas Aubert (4) en 1508 y avaient fait une courte apparition. Le baron de Léry (5) avait tenté en 1518 d'établir une colonie française dans

(1) Voir Note B, ch. IV.

(2) Le Catalogue de la Bibliothèque d’ Ottawa mentionne une copie d’une ‘ Carte de l’embouchure du Saint-

Laurent faite et dressée sur une écorce de bois de Vouleau, envoyée du Canada par Jehan Denys, 1508”. M. Ben Perley Poore, dans ses Documents recueillis en France, consignés aux archives de l'Etat du Massachusetts, dit qu’il a cherché cette carte à Honfleur sans pouvoir la trouver, Harrisse dit aussi l'avoir cherchée dans les Archives de Paris sans succès, et prétend qu’elle est ‘absolument apocryphe ”. Bancroft cependant reconnait l’existence de cette carte de Denys.

(3) Leblanc dans Zes Voyages fameux, etc. (Paris, 1049, part IIT, p. 63,) cité par Charlevoix, nous dit que le Saint-Laurent fut visité par l'espagnol Velasco en 1506.

(4) Ramusio (Cabots, III, 359) mentionne que Thomas Aubert, de Dieppe, fit un voyage à Terreneuve sur la

ensée en 1508.

(5) M. d’Avezac place la tentative du baron de Léry en 1518 ou peut-être quelques années plus tard. (Aouvelles Annales des Voyages, 1864, vol. III, p. 83.) Suivant Lescarbot (Vouvelle France, 1612, p. 22) le baron serait venu s'établir sur l’île de Sable en 1528.

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l’île de Sable. Les frères Parmentier (1) avaient découvert en 1520 l’île Royale ou du Cap Breton. Enfin, Verrazano (2), déjà connu par d’autres découvertes, avait fait du côté du golfe Saint-Laurent quelques reconnaissances utiles. Estevan Gomez avait, en 1525, exploré toute la côte orientale de l'Amérique du ‘Nord, depuis la Floride jusqu’au Cap Breton, mais il était réservé à Jacques Cartier de remonter le Saint-Laurent sur une grande partie de son parcours, et de faire connaître à l’Europe un pays nouveau, où la France pourrait fonder des postes de commerce, des colonies agricoles et y asseoir les bases d’une France nouvelle.

Après avoir vu ses services acceptés par Philippe de Chabot (3), amiral de France, seigneur de Brion, comte de Buzançois et de Charny, et compagaon d'enfance de François I, Jacques Cartier ne perdit pas de temps. Deux petits navires de soixante tonneaux furent

(1) Le Gran Capitano Francese de 1539, dont parle Ramusio dans ses Xaccolta, 1556, III, p. 359, ne serait autre, d’après Estancelin dans les Vavigateurs Normands, que Jean Parmentier, de Dieppe. Le Gran Capitano fait mention des voyages des Normands et des Bretons antérieurement aux Cabots.

(2) Voir Note C, ch. IV,

(3) Fut gouverneur de Bourgogne et de Normandie, On a de lui des cartes maritimes, dressées avant l'in. vention de la gravure, Philippe de Chabot mourut en

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mis à sa disposition. Il recruta soixante-un hommes d'équipage. Et le 20 avril 1534 sa petite flottille quittait le port de Saint-Malo. Avant le départ, le vice-amiral Charles de Mouy, seigneur de la Meilleraie, avait passé en revue les nefs et équipages royaux, ot avait fait jurer aux nouveaux Argonautes dé se bien et fidèlement comporter au service du Roi.

Les vents furent favorables, car vingt jours après son départ de France, Cartier abordait au Cap de Bonnavista sur l'île de Terreneuve, à peu près à l'endroit où dix années auparavant Verrazano avait également relâché pour reconnaître le pays ot en prendre possession pour le compte de la France. Les glaces obligèrent les vaisseaux de tourner vers le sud, et d’ancrer dans un havre que Cartier nomma Sainte-Catherine (1).

Le 21 mai l’on se dirigea vers le nord, où l'on ne tarda pas à apercevoir l'Ile des Oiseaux (2), laquelle était si peuplée d'oiseaux de : appétissante, qu’en moins d’une demi- | on en fit une provision de quatre à cinq

«neaux, pour chaque navire. C’étaient des Margaux et des Godets dont nous retrouvons

(1) Aujourd’hui Catalina, (2) Funk Island,

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la variété parfaitement conservée dans certainoes îles du golfe Saint-Laurent.

Aprèsavoir permis ce ravitaillement, Cartier dirigea ses barques plus au nord jusqu’au Golfe des Châteaux, aujourd’hui le détroit de Belle-Ile, qui sépare la côte septentrionale de Terreneuve d’avec le Labrador. Il s'arrêta à Blanc-Sablon, entra dans le port des Ilettes (1), visita la baie de Brest (2) où il s’approvisionna d’eau et de bois. Le jour de la Saint-Barnabé, Cartier fit dire la messe à laquelle assista tout l'équipage.

Toutes ces côtes avaient déjà été visitées par les Bretons et les Basques, et Cartier rencontra vers lo fleuve de Saint-Jacques, maintenant la baie des Rochers, un vaisseau monté par des pêcheurs de La Rochelle qui cherchaient le port de Brest. Les rives qu'il venait d'aborder étaient absolument inhospitalières. “Si la terre, dit-il,(3) en parlant de cette région, estoit aussi bonne qu’il y a bons hables (ports), se seroit ung bien; mais elle ne se doibt noumer Terre-Neuffve, mais pierres et rochiers cffrables et mal rabottez, car en toute ladite coste du Nort, je n’y vy une charetée de terre, et si descendy en plussours lieux ; fors

(1) Aujourd’hui Z/avre de Labrador, (2) Baie du Vieux Fort, sur la côte de Labrador, (3) Relation originale, p, 11,

à Blanc Sablon, il n’y a que de la mousse et de petiz bouays avortez ; fin, j'estime mieulx que aultrement que c’est la terre que Dieu donna à Cayn.”

C’est ainsi que Cartier consigne soigneusement dans ses récits de voyage tout ce qui peut ini” sser ses compatriotes. Les îles, les baies, les rivières, les caps, rien n'échappe à son esprit observateur. La description qu’il nous a laissée des sauvages qui les premiers se présentèrent à lui, caractérisent bien l’homme habitué à la vie des voyages. Parlant des naturels do la côte de Labrador, “ily a des gens, dit:il (1), qui sont assez de belle corpulance, mais ilz sont gens effarables cet sauvaiges. I[lz ont leurs cheveulx liez sur leurs testes en faczon d’une pougnye de fain teureze et ung clou passé par my ou aultre chose, Et y lient aulcunes plumes des ouaiseaulx, Tlz se voistent de peaulx de bestes, tant hommes que femmes; mais les femmes sont plus closes et serrées en leurs dites peaax ot sçaintes par le corps. Ilz se paingnent de certaines couleurs tannées. Ilz ont des barques en quoi ils vont par la mer, qui sont faites d’écorche de bouays de bouiï, o quoy ils peschent force loups-marins, Dempuis les avoir veuz,

(1) Relation originale, p, 11 et 12.

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x. À mes Jay seu que [à n’est pas leur demsurance et qu’ilz viennent des terres plus chauldes (1), poir prendre des ditz loups-marins et aultres choses pour leur vie.”

C'étaient les Esquimaux, écrit Ferland (2), qui étaient en mauvais termes avec Îles pêcheurs dont ils avaient eu à se plaindre en diverses occasions.

Cartier, ayant laissé ses deux barques dans le port de Brest, fit en chaloupe la recon:

naissance des côtes avoisinantes, entra dans

| la baie de Checatica, qu'il nomma port de

Jacques-Cartier, d’après lui, un des ieilleurs ports du monde.

Le 14 juin, qui tombait un dimanche, un des aumôniers chanta la messe, et le lendemain 15, la flottille cingla vers le sud. Cartier reconnut alors qu'il longeait la terre, et

(1) Cartier avait été mal renseigné, car les sauvages dont ils parlent ne pouvaient être venus de pays /us chauds, ‘Il est assez probable cependant que les naturels dont il est ici question avaient auparavant porté leurs courses dans des contrées moins rigoureuses que les côtes labradoriennes. Du temps de Champlain, nous les voyons faire la pêche dans la Gaspésie et le long des côtes du Nouveau-Brunswick. En 1657 les sauvages de ces deux nations entrèrent dans le sentier de la guerre. La Xelation de 1659 dit à ce sujet que c’étiax véritablement merveilleux de voir les Esquimaux faire le trajet de leur pays à Richibouctou dans des petits canots en peaux de loups-marins. (Rel. 1659, p. 8 et 9).

(2) Ferland I, p. 19.

aperçut deux caps, ‘ l’un pardessus l'autre,” et c’est pourquoi il le nomma Cap Double.

C’est la Pointe Riche. Le lendemain s'offrirent à sa vue des montagnes élevées, entre lesquelles il crut apercevoir une cabane ayant l'apparence d’une grange. Il les appela les monts de Granches. Le soir il remarqua «mme l'entrée d’une rivière, et un cap au sud sud-ouest, tout rongé du haut et se terminant en pointe vers la mer. C’est le cap nommé le cap Pointu par Cartier, et appelé aujourd’hui Tête de Vache.

Le 17 du même mois une tourmente poussa

ses vaisseaux jusqu’à trente sept lieues au sud, à l'entrée d’une baie remplie d'îles rondes comme des colombiers. Il donna aux îles le nom de Colombiers et à la baie celui de Saint-Julien (1), distante de sept lieues d’un cap que Cartier baptisa du nom de Cap toyal (2). Il aperçut, dans la direction ouest sud-ouest, un autre cap miné à sa base et arrondi au sommet, et l’appela le Cap Delatte (3) (de Luit).

Le 18 de juin les veuts contraires forcèrent le Capitaine à retourner vers le Cap Royal

(1) Bonne Paie.

(2) Cap Nord de la baie des Iles, (3) Pointe Sud de Ja baie des Iles,

l'autre,” Double.

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dans l'espérance d'y trouver un havre de refuge. En parcourant le littoral avec des barques, il prit connaissance d’une grande baie remplie d'îles, au 48k° de latitude.

Depuis le 19 jusqu'au 23, jour de la Saint-Jean, la tempête fut si violente qu'il perdit la terre de vue. Ce ne fut que le jour de la Saint-Jean qu’il put enfin apercevoir un cap sans l’approcher, à cause de la brume et du mauvais temps. ‘“ Et pourec quo s’estoit lo Jour Monsger Saint Jehan, dit Cartier,(1) nom: mames le cap Sainct Jehan.”

Cartier dirigea ensuite ses voiles vers le sud-ouest, dans la direction des îles de la Madeleine. Les premières qui s’offrirent à ses regards furent les îles Margaux, ainsi appelées à cause du grand nombre d’oiseaux de ce nom qui couvraient ces îles. Il y avait aussi des Godez et des Apponatz. L'île de Bryon qu’il aperçut ensuite attira l'attention de Cartier, et il fait une description pompeuse de ses richesses naturelles, ‘“ Ceste dite isle, d’après lui, est la meilleure terre que nous ayons veu, Car ung arpant d'icelle terre vault mielx que toute la Terre Neufve.” Il y vit des ours et des renards. Cartier nomma onsuite le cap Dauphin (2), le cap Saint-Pierre

(1) Relation originale, p. 17.

(2) Cap Nord,

et enfin la dernièrre terre formant partie du groupe des îles do la Madeleine qu'il laissait derrière lui, reçut du Capitaine le nom d’île d’'Allezay (1).

Cartier perdit cette île de vue le 29 de juin et le vent de sud quart sud-ouest le poussa en plein golfe et le lendemain il crut voir deux îlos, mais il se trompait, car c'était une baio qui, #’avançant profondément dans les terres, donnait à l'île du Prince-Elouard comme l’apparence de deux îles. Cette baie est connue aujourd’hui sous le nom de baie de Richmond.

Cartier lappela la rivière des Barques (2).

De la rivière des Barques Cartier dirigea sos vaisseaux vers le nord-est, aperçut deux caps éloignés l’un de l’autre de sept lieues, et les appela cap des Sauvages (3) et cap d'Orléans (4). Puis il visita la baio de Miramichi et gagnant le nord, il entra dans le golfe Saint-Laurent et se réfagia dans un petit havre qu'il nomma Saint-Martin (5), où il résolut de demeurer plusieurs jours, afin de s'assurcr s’il ne trouverait pas on cos lieux un

1) Ile du Mort.

2) Voir Note D, chap. IV,

3) Pointe Nord de l’île du Prince, Edouard.

4) Cap Kildare,

( ( (5) Port Daniel,

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passage vers l’ouost. Monté sur une chaloupe, Cartier s’avança aussi profondément qu’il put dans une grande baie qui n’était autre que la baie des Chaleurs. S'étant aperçu “ qu'il ny abvoict passaige,” il rebroussa chemin, Les rapports qu'il eut à son retour avec la tribu sauvage qui peuplait le Ettoral de la baie à laquelle il avait donné le nom de Golfe de Chaleur, à cause de la chaleur qu'il faisait probablement ce jour-là, furent des plus amicaux. [l les laissa avec l'impression :wvelle pourrait être aisément convertis à la foi atholique.

Quant au pays, Cartier on parle » ec boaucoup d'avantage :

‘“ Leur terre est en challeur plus temperée que la terre d'Espaigne,” dit-il (1), et la plus bolle qui soict possible de voir, et aussi eunye que ung éstanc. Et n’y à cy potit lieu vide de bouays et fust sur sable, qui ne soit plain de blé sauvaige, qui a l’espy comme seilgle et le grain comme avoyne ct poys aussi Cspez comme si on les y abvoict semez et labourez, urouaiseliers blans ot rouges, frassez, franbouayeases et 1o5es rouges ct aultres herbez de

(1) Kelation originale, p. 34.

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bonne et grande odour ; paroillement y a force belles prairies et bonnes herbes et estancg où il luy a force saulmons.”

Le douze juillet, un dimanche, nos marins quittaient Saint-Martin pour voguer vers le nord-cst. [ls allèrent mouiller entre Pile Bonaventure et le Cap de Percé, que Cartier nomma Cap de Prato. Continuant toujours sos explorations le long de la côte gaspésienne, Cartier vint se réfugier dans la Baie de Gaspé, qu'il prit pour l'entrée d’une rivière. Puis il pénétra jusqu'au bassin de Gaspé où il fil escale depuis le seize juillet jusqu'au vingtcinq. Une quarantaine de familles sauvages, vivaient en co lieu. ‘“ Celle gent se peult nommer sauvaiges,” dit Cartier (1), “car c’est la plus pouvre gent qu'il puisse estre au monde, car ensemble n’avoyent la valleur de cinq 60/z, leurs barques et leurs raitz à pescher hotez... [ls ne sont point de Ja nature, ny langue des premiers que avions trouvé. Ils ont la toste touzée à reonz tout à l’entour, reservé ung rynot en le hault de la teste, qu'ilz laissent long comme une queue de cheval, qu'ilz lyent et serent sur leurs testes en ung loppiln avecques des coroyes de cuir. Ils n’ont

(1) Relation originale, p. 37.

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marins vers le re lîle Carticr Loujours ésienne, > Gaspé, Puis il ù il fit 1 vinglauvages, e peult car c'est stre au leur de pescher ure, DY vé. Ils ’entour, e, qu'ilz cheval,

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