CARTIER À HOCHELAGA
Cartier avait souvent entendu parler d'Hochelaga par les deux sauvages de Gaspé. Aussi résolut-il de s’y rendre sans délai, malgré l'opposition inexplicable qu’il rencontra de la part de Donnacona et de ses principaux sujets. Le vieux chef avait en effet voulu le dissuader par toute sorte de discours plus ou moins insensés, de quitter le havre de Sainte-Croix, jusqu’à essayer de lui faire croire qu’ils mourraient tous, s’ils entreprenaient ce voyage, tant il y avait de neige et de glaces dans ce pays. Donnacona ajoutait avec un grand sérieux que ‘ son dieu Cudoagny (1)” était
(1) Dans les manuscrits de la Bibliothèque Impériale nous trouvons ce mot avec une légère variante. 11 est écrit Cudouagny. C’est ainsi que lisent Lescarbot et Ternaux-Compans.
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l’auteur de cette révélation. Une scène assez grotesque fut montée exprès pour impressionner les Français. Trois sauvages habillés en diables, portant des cornes aux:si longues que le bras, vêtus do peaux de chiens, noires et blanches, le visage peint en noir avec du charbon, vinrent en barque à quelquedistance des vaisseaux, contrairement à leur habitude. La barque, qui renfermait les trois sauvages ainsi travestis, passa lo long des navires sans s’y arrêter, et alla atterrir à quelque distance. Alors Donnacona et ses gens transportèrent la barque et les diables qui s’y étaient blottis tout au fond dans un bois voisin, à la distance d'un jet de pierre, et tous les sauvages prirent aussi la direction de la forêt où ils passèrent une demi-heure à des ‘ prédications et prêchement.”
C'est alors que Taignoagny et Domagaya entrent en scène, et jouent le rôle hypocrite dont ils donneront plusieurs exemples dans la suite de ce récit. Nous laissons la parole à Cartier (1) : ‘ Après laquelle (prédication) sortirent les dictz Taignoagny et Domagaya marchans ver nous, ayans les mains joinctes, et leurs chappeaulx soubz leurs coddes, faisans une grande admiration. Et commença le dict
(1) Brief Récit, Ed, 1545 p. 184, 19a et à.
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l'aigaoagnyÿ à dire, et proferer par trois fois : Jésus, Jésus, Jésus levant les yeulx vers le ciel, puis Domagaya commença à dire: Jésus, Maria, Jacques Cartier, regardant vers le ciel comme l’aultre. Le cappitaine voyant leurs mines et cCerimonies, leur commença à demander qu'il y avoit, et que c’estoit qui estoit survenu de nouveau, Lesquelz respondirent, qu’il y avoit de piteuses nouvelles, en disant, nenny, est-il bon ? Et le dict cappitaine leur demanda de rechef que c’estoit: et ilz repondirent, que leur dieu nomé Cudragny avoit parlé à Hochelaga, et que les trois hommes devant dictz estoient venus de par luy leur annoncer les nouvelles, et qu'il y avoit tant de glaces et de neiges qu'ilz mouroient tous. Desquelles parolles nous prinsmes tous à rire, et leur dire que Cudragny n’estoit que ung rot, et qu'il ne scavoit ce qu’il disoit, et qu’ilz le disent à ses messagiers, et que Jésus les garderoit bien de froid &’ilz lui vouloient croire, Lors le dict Taignoagny et son compaignon, demandèrent au dict cappitaine s’il avoit parlé à Jésus, et il respondist que ses prebstres y avoient parlé, et qu’il feroit beau temps. Desquelles paroles remercierent le dict cappitaine, et se retirent dedans le boys dire les nouvelles aux aultres, qui sortirent du dict
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boys tout incontinent faignans estre joyeulx des dictes paroles par le dict cappitaine ainsi dictes. Et pour montrer qu’ilz en estoient joyeulx, tout incontinent qu’ilz farent devant les navires commencerent d’une commune voix à faire trois cris et hurlemens, qui est leur sigue de joye, et se prinrent à danser et chanter, comme avoient de coustume: mais pour résolution les dict‘. Taignoagny et Domagaya dirent à nostre dict cappitaine, que le dict seigneur Donnacona ne vouloit point que nul d’eulx allast à Hochelaga avec luy:
S'il ne bailloit plege qui demourast à terre avec le dict Donnacona. Le cappitaine leur respondit, que s’ilz n’estoient deliberez y aller de bon couraige, qu’ilz demourassent, et que par eulx ne laissoroit mettre paine y aller.” Cette mascarade ridicule ne changea en rien la résolution de Cartier. Te 19 septembre il partit pour Hochelaga sur l'Æmérillon, avec les gentilshommes qui l’accompagnaient, cinquante mariniers et deux barques commandées par Macé Jalobert et Guillaume LeBreton. Ces sentilshommes étaient Claude de Pontbriand, échanson du Dauphin, Charles de la Pommeraye, Jehan Guyon et Jehan Poullet. Durant son trajet vers Hochelaga, Cartier ne s'arrêta qu'une seule fois pour
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prendre terre. Ce fut on un lieu qu’il nomme Achelay (1), à vingt cinq lieues de Canada, Le seigneur de la bourgade vint à son bord, accompagné de plusieurs de sa bande, et lui fit accepter en cadeau une petitr fille de huit à nouf ans. Cartier refusa un petit garçon qu'il trouva trop petit. Ces deux enfants appartenaient au seigneur du pays. Nous verrons plus tard ce qu’il advint de cette petite fille de haute lignée.
‘“ Depuis le 19. jour jusques au 28, du dict moys nous avons esté navigans a mont le dict fleuve, écrit Cartier (2), sans perdre heure ny jour, durand lequel temps avons veu et trouvé d’aussi beau pays et terres aussi unyes que l’on scauroit desirer, plaine comme dict est des beaulx arbres du monde, scavoir chesnes, hormes, noyers, cedres, pruches, fresnes, briez, sandres, oziers, et force vignes Lesquelles avoient si grand habondance de raisins, que les compaignons en venoient chargez à bort. Il y a seulement force grues, signes, oultardes, oyes, cannes, allouettes,
(1) Nous trouvons ce mot de plusieurs façons. Les manuscrits À et B l’écrivent Achelaiy ; le manuscrit C Achelayy ; Lescarbot dit Ackelaci, Dans Ternaux- Compans et l'édition canadienne des Voyages, il se lit Achelacy.
(2) Brief Récit, p. 20 #.
faisans, perdrix, merles, mauvis, teurtres, chardonnereulx, serins, linottes, roussignolz, passes solitaires et autres oyseaulx, comme en France, et en grand habondance.”
La montée du fleuve se fit heureusement jusqu’en haut du lac Saint-Pierre. Mais à cet endroit où les eaux sont généralement basses, surtout dans le chenal du nord qu'avait voulu suivre Cartier, on dut renoncer à tout espoir de continuer le voyage sur l'Æmérillon. Il approvisionna ses deux barques, les arma du mieux qu’il put, prit avec lui les gentiishommes et 28 marins, et se diriwea vers Hochelaga, Ces braves eurent, tout le loisir d'admirer chemin faisant, les rives superbes du grand fleuve, ainsi que les îles charmantes dont son cours est parsemé, depuis le lac Saint-Pierre jusqu’à Montréal. Les naturels qui habitaient ces rivages enchanteurs, firent de grandes
démonstrations de joie à la vue de ces gens, et ils exprimèrent par des signes étranges leur surprise de rencontrer des êtres dont le costume et la couleur étaient toute une révélation pour eux.
A Hochelaga, où ils arrivèrent le 2 octobre, les voyageurs furent l’objet d’une réception fort cordiaie. Plus de mille personnes accoururent à leur rencontre, ‘“ lesquelz nous feirent
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aussy bon racueil, dit Jacques Cartier (1), que jamais père feist à enfant, menant joye merveilleuse ; car les hommes en une bande, dansoyent. Les femmes d’aultre, et les enfants de l’autre ; et après ce nous apportèrent force poisson, et de leur pain faict avec de gros mil, qui gettoient dedans nos dictes barques, on sorte qu’il sembloit qu’il tumbast de l’aer.”
Cartier descendit à terre avec plusieurs des siens, et fit une distribution générale de cadeaux, consistant en chapelets, couteaux et autres menus objets. Le lendemain, qui était un dimanche, Cartier visita la bourgade d'Hochelaga, puis il fit une excur-ion dans le voisinage afin d’avoir une meilleure idée du pays. Le chemin était bien battu, jusqu’à une lieue et demie de la bourgade. Partout où il passa, le sol semblait fertile, les arbres étaient d’une venue magaifique. Enfin notre Découvreur fut émerveillé. C’est bien ici le temps de reproduire le témoignage d’admiration rendu à Jacques Cartier par M. Léon Guérin, l’auteur des Navigateurs francais :
“ Le voilà donc, le *rand homme, Car ce nom lui appartient à bon droit ; le voilà donc à Hochelaga, le terme de ses vœux et de
(1) Brief Récit, p. 22 a.
armes
ses recherches. Ici, tout le charme et l’enchante. Son enthousiasme lui représente cette terre comme française et chrétienne ; il la conquiert du regard à son pays et à sa religion. [l rencontre un des chefs d’Iochelaga, et soudain il lui fait baiser un crucifix, et le lui suspend au cou; et bientôt on le verra, comme un apôtre de la foi, demander en quelque sorte au ciel le don des miracles pour amener, par des effets évidents, la conversion des peuples du nouveau monde.” (1)
Cartier nous a laissé dans son récit de voyage, une description dela bourgade d'Hochelaga (2 ainsi que de la manière de vivre de ses habitants, et de leurs coutumes. Cette bourgade, ronde dans ga forme, était défendue dans son pourtour par une palissade en bois et haute de deux lances environ. Elle n’avait qu’une porte qui se fermait avec des barres de bois. Audessus de la porte et en d’autres endroits on avait construit des terrasses ou galeries, dans un but de plus facile défense. La ville était composée d'environ cinquante maisonnettes en bois couvertes d’écorces. Au milieu, il y avait une grande place par terre pour fuire le feu. Dans le haut de leurs maisons ils avaient des
(1) Les Navigateurs français, 1847, p. 80 et 81, (2) Voir Note A, ch, VI,
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greniers pour y déposer le blé, avec lequel ils confectionnaient leur pain appelé Carracony. Ils se servaient pour cela de pilons de bois avec lesquels ils broyaient le blé jusqu'à ce qu'il fût réduit en poudre; puis ils en formaient une pâte compacte à laquelle ils donnaient la forme de tourteaux ou galettes épaisses. Ces tourteaux étaient déposés sur des pierres chaudes, et recouverts ensuite de cailloux chauüs.
‘ La plus précieuse chose qu’ilz ayent en ce monde, dit Cartier (1), est Æsurgny (2), lequel est blanc comme neif, et le prennent au dit fleuve en cornibotz en la manière qui ensuyt. Quand ung homme a desservi mort, ou qu'ilz ont prins aucuns ennemys à la guerre, iiz le tuent, puis l’incisent par les fessens, cuysses, et espaulles à grandes taillades, puis au lieu où est le dict Æsurgny, avallent le dict corps au fond de l’eaue et le laissent dix ou douze heures, puis le retirent à mont et treuvent dedans lesdictes taillades et inciseures les dictz cornibotz, desquelz ilz font manieres de patenostres, et de ce usent comme nous faisons d'or et d'argent, et le tiennent la plus precieuse
(1) Brief Récit, p. 24 à.
(2) Le manuscrit À, écrit Znogny ; les manuscrits B et C Æsnogny. Lescarbot et l’édition canadienne écrivent ÆEsurgny, Ternaux-Compans a lu Zsrogny,
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chose du monde. Il a vertu d’estancher le sang des nazilles: car nous l'avons experimenté.”
Cartier fut reçu dans l’enceinte de la ville. On vint déposer près de lui le roi du pays, un vieillard impotent, tout perclus de rhumatisme, Sur sa demande Cartier consentit à lui frotter bras et jambes. Des malades, des infirmes, les uns borgnes, d’autres boiteux, reçurent à tour de 1ôle l’attouchement du médecin improvisé, ‘tellement qu’il sembloit que Dieu feust la descendu pour les guérir (1). Touché de cette foi robuste, Cartier fit ce que tout missionnaire aurait fait à sa place ; il se mit en prières, et invoqua son Dieu en faveur de ces pauvres malades. Il récita d’abord le commencement de l'Evangile selon saint Jean:
In principio erat Verbum. Puis il fit sur eux le signe de la croix, et lut toute la passion de Notre Seigneur, afin d'attirer ce troupeau infidèle à la foi du Christ. “Sy que tous les assistans le peurent ouyr, ou tout ce pauvre peuple, dit Cartier (2), feirent une grand silence, et foeurent merveilleusement bien entendibles, regardans le Ciel, et faisans pareilles ceremonyes qu’ilz nous veoient faire.”
(1) Brief Récit, p. 26 a, (2) Brief Récit, p. 26 a,
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On ne peut lire sans verser des larmes d'attendrissement la Gescription de cette scène admirable, telle que décrite dans la Relation que nous a laissée celui-là même qui y a joué le plus beau et le principal rôle.
Cartier se rendit ensuite sur la montagne voisine, d’où il put contempler le panorama superbes qui se déroulait à ses yeux, le cours majestueux du grand fleuve, coulant à sa droite par flots saccadés et rapides, puis reprenant en face de l’île sa marche tranquille, comme si aucun obstacle n'était venu troubler son repos. Il nomma cette montagne le Mont- Royal, d’où est venu Montréal, nom de la grande métropole commerciale du Canada.
“ L’imagination de Cartier, a écrit l’abbé Ferland (1), voyait s'ouvrir les portes de l'occident ineonnu, recélant dans son sein de riches trésors et conduisant vors les régions dorées de l'Inde et du Cathay (la Chine); en s'avançant vers les sources du fleuve, il trouverait un passage, plus court et plus avantageux que celui que Magellan avait découvert pour l'Espagne...”
‘ Les profondeurs de l’ouest ont été sondées, los vastes contrées qu'elles renferment sont
(1) Cours d’Histoiredu Canada, I, p. 32et 33 assim.