CHAPITRE XI
Intervention de Cartier dans les procès, baptêmes, etc., etc,
L'intervention de Jacques Cartier dans une foule d’affaires, procès, chicanes entre individus, nous paraîtra peut-être indigne du rôle qu'il avait joué antérieurement. Que dirait-on si on le voyait mêlé à des questions de prix du blé et de valeur du pain ? Et c’est pourtant ce qui est arrivé, et nous le déclarons sans arrière-pensée, à la gloire du découvreur, sur qui ses compatriotes reposaient la plus entière confiance, Comme le dit M. Joùon des Longrais, en voyant Jacques Cartier au milieu de pesées et de cuissons, vraiment on ne se lasse pas d’admirer combien la découverte d’un continent dérange peu, au XVIe siècle, les conditions normales de la vie. Le plus singulier ce n’est pas de voir les compatriotes utiliser les connaissances spéciales de leur plus grand homme dans les usages les plus
vulgaires ; c’est la simplicité de Jacques Cartier, qui a tout le cachet d’un autre âge. Son grand rôle de Découvreur ne lui avait ni acquis l’importance qui soustrait aux occupations banales, ni donné l’idée de s’y refuser.
Un exemple illustrera mieux cet épisode de la vie du grand capitaine.
Le 17 juillet 1546 Cartier est choisi ‘“ pour faire boullenger et cuire du pain, gecter et cal. culer de ce que peult peser led. pain par chacun bouexeau, pour estre assis le pris et poix que debvra pèser le pain pour leur conservation.” Il est convenu que, pour faire la preuve, Cartier cuira chez Pierre Thomas, qui a un four.
À une heure de l’après-midi du même jour, Cartier se rend chez Pierre Thomas. Il a mis au four une Carsonnière de froment. Le pain est bien levé, panneté et cuit. Après examen, Cartier constate le résultat suivant:
‘4 Tromperie de mettre tant de leven.
‘6 Vingt et une livres et demy carteron pour la paste d’une carsonnière.
‘ Monte led. pain IXf VId la carsonnière.
‘6 Le pain d’une carsonnière poise XXIX livres et demye ; outre compris ung pain d’un denier d’ung quarteron et demye de paste.
‘6 Partant a dymynué à cuire deux livres 9 onces et demye.”
Ce travail, bien humble en apparence, ne fut pas perdu. On voit en 1566 la cour de
ques âge.
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Saint-Malo ordonner au procureur fiscal de présenter ‘ l’estat que fist faire Jacques Cartier pour le prix du poids du pain, estant entre les mains de Jehan Bertré présent qui le lui baillera”’ Il servit, durant plusieurs années consécutives à établir d’excellentes échelles de rapport du prix du pain au prix du blé.
N'est-ce pas là un nouveau fleuron à la couronne déjà si brillante de notre héros ?
Mais ce ne fut pas l'unique occasion qui permit à Cartier d'utiliser ses connaissances générales au bénéfice de ses concitoyens.
Dans une autre circonstance on eut recours à sa science nautique. Il s'agissait de bien définir la direction des courants aux environs de Saint-Malo. Huit marins d'expérience viennent comparaître devant l’alloué. Jacques Cartier est le premier appelé. Son témoignage est confirmé par les sept autres. Lo Juge prononce la sentence conformément à ces dépositions.
Le nom de Cartier figure à maintes reprises dans des procès où le plus souvent il n’agit que comme témoin. Un des plus intéressants, où il est plus spécialement concerné, c’est celui qu’il eut à soutenir contre Grand Jehan Eberard. C'était une figure que le sieur de
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la Chapelle, procureur en titre ou ‘ de céans. Il avait un frère chanoïine, à Saint-Malo, Me Guillaume Eberard. On l’appelait Grand Jehan, probablement à cause de sa hauto taille. [ly avait des Grand Jehan Salmon, des Grand Jehan Richomme.
Le dict Eberard eût un jour maille à partir avec mossire Robert Chouaysmet, chanoine.
Celui-ci se promenait tranquillement dans le jardin de la maison prebendalle, quand arriva à lui Grand Jehan, sans faire le salut habituel. Puis, apostrophant le chanoine, il lui reprocha d’avoir battu sa nièce. Ce à quoi répondit le chanoïine qu’on lui donnait trop de pied, et qu’elle avait dit devant plusieurs gens, qu’on avait dérobé 6 tonneaux de sel, propriété d’Eberard, lequel sel était déposé dans les caves de la prebande de Me Chouaysmet, et qu'Eberard était présent, quand les compagnons qui portaient son sel buvaient le vin du chanoine.
Ici commence la querelle que l’on va voir so terminer d’une façon sanglante. Nous laissons la parole au témoin de la rixe, Macé Ragot, jardinier de Paramé.
‘“ À quoi led. Me Eberard a dit aud.
Me Robert qu’il avait menty ; et le dit Me Robert a dit aud. Eberard que sil lui
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plaisait, qu’il ne démentist; par à quoy led. Eberart dict que si seroict et led. Me Robert que non geroict. Sur tant led. Eberart a prins led, Me Robert au poil et l’a gecté à terre et foullé o les genoulx et luy a donné plusieurs coups de poign tant sur le visage que autres endroits, et a prins led. Me Robert ovecques les dents aux doiz et le mordoyt et a mordu jue à efuzion de sang; ensemble sangnoit led. Me Robert du nez et par autres endroits ; et graffyné et meurdry le visage signantement ung oil, lequel est tout enflé, et ne peult led. Me Robert voir.”
Ce n’est qu’à force de bras qu’on parvient à faire lâcher prise à Grand Jehan Eberard.
Voilà le caractère de cet homme contre lequel Cartier eut à soutenir devant le Parlement de Bretagne un procès qui ne dura pas moins de seize mois, du 21 mai 1554 au 28 septembre 1555. Un arrêt de ce Parlement donna en dernier ressort gain de cause à Cartier, contre cet adversaire gênant et tapageur. Il est asecz difficile d'établir quel fut le fond de ce litige, car les mémoriaux de procédure n’indiquent, ni le point de droit, ni le point de fait. Pas de noms connus, parmi les parents et amis de Cartier; aucun marin ne figure aux procès-verbaux, Grand Jehan Eberard n'était
ni parent, ni ailié à Cartier. Quelle pouvait donc être l’origine de ce procès ? M. Joüon des Longrais croit qu'Eberard agissait dans cette affaire comme procureur ad causam, plaidant les points incidents d’une affaire qui échappe. C'était une espèce de syndic de faillite. Mais au lieu d’avoir à jouer ce rôle, Grand Jehan s’occupait de liquidation des biens des marins décédés dans les dettes.
Faire le relevé de toutes les procédures auxquelles se trouve mêlé le nom de Cartier serait une tâche bien ingrate, à raison de leur insipidité. Nous détachons cependant quelques extraits du travail pénible de M. Joüon des Longrais qui a eu le courage de parcourir plusieurs volumes d’Audiences. La première évocation de Cartier date du 2 octobre 1538, et la dernière est du 26 juin 1557, année de sa
mort.
2 octobre 1538
Cartier, par procureur, demandeur pour lui et autres nommés, affaires de blés.
“ Jacques Cartier, etc., par Olivier Rehault vers Jehan Delourme en son nom et procureur de François Macé, Rolland Ruby, Geoffroy Ollivier.…..Guillaume Boullain,...……. et chacun présent, jureront jucq à demain ; et inthymera,
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res tier leur jues des urir ière 538, e sa
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Jeudy.—Pour le procureur au denuncy de Me Olivier Rehault.—Affaire de blés..….. Procédure de clem. Le nom de Cartier ne reparaît pas.
13 octobre 1539.
‘“ Pour le regalle.— Cartier en personne, Me Jacques Cartier presente un registre sur papier contenant l’acquist, demandant estre receu à faire informer qu’il a faict bannyr iceluy et produictthesmoins.— Olivier Ernoul, sergent.—Déclaré qu'il informe, et en seront
baillés actes.” 14 mai 1540,
Cartier présent, assigné dans un ‘‘ destroict” (énonciation) de demandeurs jurés ; affaire de dîmos ou de fourniture de blés.
25 mai 1540,
Cartier présent, il s’agit, au cours d’un procès Cheville, d’une enquête pour savoir s’il y Avait un greffe d'office à Saint-Malo à une certaine époque. Oa ne voit pas la déposition de Cartier.
17 mai 1541.
Audience de Régale.
‘“ Me Jacques Cartier apiert ung contract faict...... Presens G. Pean, J. Collet, et
Rolland Durant, jurez; et ont esté présents aux bannies faictes par Ollivier Ernoul, sergent qui ainsi le relate et en sera baiïllé acte.”
Le greffier s'était trop hâté de recevoir les certificateurs de bannies. Cartier, qui partait lo 23 mai, n'eut point le temps de faire sa production, et l'insertion est demeurée inachevée au registre.
17 février 1544.
Jacques Cartier témoin dans un incident du procès entre P. Artur et Jacques Le Fer.
12 novembre 1544.
‘ Entre Jacques Cartier present par Fougeray, Lesné procureur, et Fabi procureur de Robert Lepaige present, procures délivrées à Cartier dedans ung moys.
Thesmoins de Cartier : Jehan Secart, defaillant ; Guillaume Blondel, def.; Jehan Dabin,(1) def. ; Jehan Raguidel, juré ; Jehan Regnouletc.
Fabi baillera interrogatoire dedans annuyt.”
19 janvier 1545.
Cartier, présent par procureur, commence une série d’instances, contre un certain Jocelin Hamon.
(1) Du 2° voyage au Canada,
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23 avril 1545.
Cartier est cité parmi les témoins de la prise de possession et du paiement du prix, 257158 Tournois, d’une maison vendue par Jehan Davy, marinier du deuxième voyage, à Bertrand Jonchée et Jehanne Brisart, sa femme.
19 juillet 1546.
Affaire concernant des objets retenus à un mauvais payeur par un hôtelier.
‘“ Jac Cartier, juré; que une selle et bride bien garnys, fin que ung harnoys [valent] cent 801z.”
23 juillet 1551.
En personne, pour Marie du Rocher et dans une affaire de prise, citée précédemment.
29 janvier 1552.
En personne, affaire Pasdalot, déjà citée.
14, 15, 18 juin, 10, 19 juillet, 14 août 1555. Cartier actionné comme ‘ garanteur.”
5 juin 1555.
Cartier dans une tutelle. ‘“ Pour le procureur ;—Il reste pourveoir les enffens de feu Robert Clinsent et Françoise Le Guere sa femme: Guillaume Clinsant, asgé de 12 ans,
Si SEA Le
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Robert, asgé de 8 moys, Guillemette et Arture les Clinsans, Jacques Cartier, oncle des enfants, dict que lad. Le Guere est capable pour avoir la charge... sensoniss se PATTIS stone à! +. . : t * , . … jaution dud. Cartier ; et fera faire son inventaire.” G juin 1555.
Cartier témoigne en faveur de Perrine Gandon, accusée injustement par Jehan Le Gucré d’avoir gardé de la viande chez elle pour en nourrir des marchands anglais, un jour de jeûne, le samedi avant la Pentecôte. Le (ueré fut condamné à faire amende honorable à Perrine Gandon, veuve de Jullien Boucher, tête et pieds nus, sur un échafaud, sur la place du marché de Saint-Malo.
9 mars 1557.
Jacques Cartier apparaît en qualité de priseur non qualifié dans un partage noble.
25 mars et 26 juin 1557.
Cartier apparaît dans une affaire où il s’agit de la distribution du butin enlevé sur une caravelle portugaise.
À la date aussi du 26 juin, il est appelé à nommer, conjointement avec d’autres per-
sonnes, un tuteur aux enfants mineurs de Robin Maingart et Julienne Le Huchetel.
Le même jour encore, Cartier se porte caution pour deux cents écus au bénéfice de Jehanne Chevalier, veuve de Henri le èeculloux,
Ces derniers actes de la vie de Cartier, — car il mourut cette même année—, sont à peine dignes d'être mentionnés. Si nous l’avons fait, c'est que rien ue nous semble petit lorsque Cartier se trouve concerné. Qu'il agisse comme arbitre, juré, témoin, expert, notre héros nous apparaît toujours avec cette glorieuse auréole que la postérité a mise sur son front. Le grand Découvreur faisait cela pour rendre service à ses compatriotes. N'’éroutant que sa charité envers le prochain, il se prêtait de bonne grâce aux exigences de la vie sociale, ot ne refusait jamais un service qu'il pouvait rendre, comme nous allons le prouver.
Un trait caractéristique de la vie du célèbre navigateur, c’est sa présence aux baptêmes avant et après ses découvertes, soit comme grand compère, soit comme petit compère, ou simplement comme présent à la siwnature des actes. Dans les baptêmes, à cette époque, il y avait toujours deux parrains ou compères pour les garçons, deux marraines ou commères pour les filles. Jacques Cartier a tenu sur les
fonts baptismaux vingt-sept nouveaux nés, et il a assisté à cinquante-trois baptêmes. Sur co nombre presque incroyable, il n’a nommé que deux enfants de son nom: Perrine, fille de Jehan Cartier et Jehanne Le Mouenne, et Robert, fils des mêmes. A part ceux-ci, il ‘“ nomma ” dans sa parenté Etienne et Jacques Noël, deux des enfants de sa sœur Jehanne, mariée, comme on sait à Jehan Noël ; Jehanne ot Perri ‘e Jalobert, filles de Macé Jalobert, son beau-frère ; Jacques, fils de Jehan Le Can et Guillemette Noël ; —cette dernière était fille de Jehanne Cartier — ; Jacques, fils de Robert Clinchant.
Les membres de la famille Cartier ne semblent pas tenir autant que les étrangers à l'avoir pour parrain de leurs enfants. Jehan Cartier, un de ses oncles, est le seul qui se prévalut de la bonne ;;râce avec laquelle son neveu 8e prêtait à cette imposante cérémonie.
La femme de Cartier compte aussi un bon nombre de filleuls et filleules, mais aucun du côté de la famille Cartier, à l'exception des Noël. On la voit figurer à vingt-neuf baptêmes. Elle ne s’y qualifie qu’une seule fois dame de Limoilou, le 6 mars 1550. Elle est citée le plus souvent comme ‘“ compagne de Jacques Cartier.”
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