CHAPITRE XII
Jacques Cartier, sieur de Limoilou
‘ La terre de Limoilou, écrit M. Ramé (1), située sur la limite des paroisses de Paramé et de Saint Conlomb, à mille mètres environ de la côte, est une vraie station de navigateur,
établie "omme un observatoire au point culminant d’un mamelon qui s’abaisse d’un côté jusqu’à Saint-Ideuc, de l’autre jusqu’à l'Océan. De là, dans la direction de l’étoile polaire, qui l'avait guidé aux plages inconnues du Canada, Cartier voyait la pointe de la Varde, qui n'était pas encore défigarée par les lignes géométriques d’un fort; à droite, il avait le village de Roteneuf et la baie sinueuse qui s'enfonce vers Saint-Coulomb; à gauche, la vaste grève qui s'étend jusqu’au château de Saint-Malo; au dessus de tout, la mer pour horizon, et, dans le lointain le plus reculé, le
(1) Voir Note A, ch. XIT,
profil du cap Fréhel, signal cher aux marins qui regagnent le port.”
Le manoir de Limoilou que Jacques Cartier dut à la munificence de son roi, suivant les uns, et qu'il acquit de ses propres deniers, suivant d’autres, convenait donc parfaitement aux goûts du capitaine. Aussi y passa-t-il les dernières années de sa vie. Après sa mort, le domaine entier échut aux héritiers qu’il avait lui-même désignés dans son testament, sa femme n’en retenant que la jouissance. Les Collin, connus sous le nom de sieurs de Limoilou, héritèrent par leur mère Marie Noël, petite fille de Jehan Noël, marié à Jehanne Cartier. Les Joliffe achetèrent des Collin la Maison de Limoilou, à la fin du X VIe siècle, et ils la possédaient encore en 1671. Ils l'avaient probablement acquise de Jacques Noël, sieur de Limoilou en 1650. On rencontre dans l’histoire le nom de Pierre Jolly, sieur de Limoilou, qui, pendant la Ligue, prit part à l'insurrection du château de Saint-Malo.
Le domaine de Limoilou finit donc par échapper aux collatéraux de Cartier.
Le titre de sieur ou seigneur de Limoilou dont on voit si souvent revêtu le nom du découvreur, à fait croire qu'il avait reçu des lettres de noblesse, en reconnaissance des services
signalés rendus à son pays. Cette croyance qu'il nous serait si agréable d'entretenir, n’est pourtant fondée sur aucun document. M.
Ramé qui a fait des études complètes sur Cartier, n'ajoute pas une foi extraordinaire à cet anoblissement plus ou moins réel.
D'autres écrivains, au contraire, ont tenté d'établir que le capitaine reçut, avec le titre de seigneur de Limoilou, des lettres de noblesse. Ainsi M. Desmazières de Séchelles, après avoir cité un acte de baptêmo au cours duquel Jacques Cartier est qualifié de noble homme, ajoute :
‘ Cet acte a échappé jusqu'ici à tous Îles auteurs qui ont écrit sur Jacques Cartier. Il est, selon nous, de la plus grande importance, parce qu’il nous permet de préciser à peu près l’époque à laquelle le célèbre navigateur reçut ses lettres de noblesse, avec le titre de sieur ou de seigneur de Limoilou. Tout me porte à croire que ce fut en 1549. Et voici les raisons sur lesquelles j’appuie mon opinion.
‘ C’est qu'avant cetto année (1549), jamais on ne voit le nom de Jacques Cartier accompagné d’un titre autre que celui de Capitaine. Ainsi l'acte précédent daté du 20 décembre 1548, ne porte que ces mots: dont fut grand compère le capitaine Jacques Cartier, sans faire mention d’aucun titre.
“ Mais dès le 9 novembre 1549, un titre du chapitre de Saint-Malo s'exprime ainsi:
‘€ Jacques Cartier, Sieur de Limoilou ”........…..
“ L'acte de naissance ci dessus vient encore corroborer mon opinion. Il porte la date du 5 février 1550, et ne laisse aucun doute sur la qualité de notre héros : noble homme Jacques Cartier, dit-il.
“ Ce fut donc bièn certainement en 1549 que Jacques Cartier fut anobli.”
Il nous fuit peine d’être obligé de contredire M. de Séchelles ; mais à l’époque où il écrivait ces lignes, il ne possédait pas tous les documents qui depuis ont vu le jour.
Jacques Cartier devint seigneur de Limoilou avant l’année 1549. Dans un acte de naissance en date du 27 avril 1547, nous lisons : ‘“ Et fut nommé Jacques (enfant de Michel Audiepvre) par noble capitaine Jacques Cartier, bourgeois en la ville et cité de Saint-Malo, et seigneur de Limalou...….
En remontant à sept années plus haut, en 1540, Jacques Cartier figure dans un autre acte de baptême comme ‘ noble homme mestre Jacques Cartier, lieutenant général du Roi, capitaine et pilote dud. Syre en son entreprinse de la descouverte des terres de Canada.”
Il s'ensuit donc que, si Jacques Cartier a été anobli en même temps qu’il reçut son titre
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de scigneur de Limoilou, ce fut avant 1549 même avant son troisième voyage au Canada.
Car, le découvreur devint propriétaire de Limoilou vers cette époque. Dans son testa-
ment en date du 19 mai 151, il mentionne à.
plusieurs reprises la maison et les terres de Lymouellou : il y est qualifié de sieur de Lymailou. I nous faut donc remonter à 1540 pour retrouver le qualicatif de noble et à 1541 pour celui de Sieur de Limoilou. Les registres mentionnent souvent les deux dans des actes postérieurs à cette époqac. Mais les curés ou personnages que l’on voit présider aux baptêmes, de 1540 à 1557, ne paraissent pas souvent disposés à accorder au capitaine son titro de scisneur.
Ainsi le 6 août 1544, il est mentionné sous le rom bien ordinaire de maistre; en 1548, c'est le capitaine J. Cartier, tout comme au commencement de sa carrière de marin ; le 2 août 1550 le registre de l’état civil le désigne,
lui et son’ petit compère, sous le qualificatif
d’Aonnêtes gens: en 1552, le 12 juin on lit:
Monsieur Jacques Cartier dans l’acte de baptême d’un enfant de Robert Clinchant. Plus tard, c'est Jacques Cartier tout court.
Ces différentes pièces ne démolissent pas complètement la thèse principale soutenue par
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M. de Séchelles, mais elles suffisent à démontrer que on point de départ n’est pas conforme aux faits, et que, si Jacques Cartier a été anobli, comme on a essayé de le faire croire, ce fut, non pas en 1549, mais vers l’année 1540, Mais nous ne voulons pas abandonner cette question sans un examen plus sérieux, bien qu’il nous soit désagréable d'exprimer même un doute sur un titre que nous voudrions pouvoir accoler en toute sûreté historique, à l’aide de monuments, au nom de notre découvreur. Malheureusement pour lui, de même que pour le fondateur de Québec, il n’existo aucune pièce établissant que leurs noms ont été inscrits au livre d’or de la noblesse française. M. Joüon des Longrais rapporte, dans son ouvrage, que le 9 mars 1557, c’est-à-dire quelques mois avant la mort de Cartier, il fut question devant la cour de Saint-Malo de nommer des priseurs dans un partage noble, On convint de choisir des priseurs nobles, à l'exclusion des autres priseurs. Car il y avait aussi des priseurs de la ville. Furent nommés : Mote au Chauff, Pierre du Couldray, seigneur de la Roche, et Jocelin Cheville, seigneur de Vaulerault. Tous trois étaient d'extraction assez ancienne. L’unique rôle que Cartier fut appelé à jouer dans cetto affaire, fut de recevoir
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le rapport des priseurs nobles. Le procès:
verbal de la délibération dit en toutes lettres que Cartier était l’un des priseurs de cette ville.
Donc, d’après ce document que nous donnons tout entier dans un appendice, on serait fondé à croire que Jacques Cartier n’était pas encore anobli, quelques mois avant sa mort.
On nous pardonnera une longue citation de l'ouvrage de M. Joùon des Longrais, mieux en position que nous de connaître les usages de cette époque reculée, en ce qui a trait à ce titre de seigneur et relativement à l’anoblissement des propriétaires de biens meubles,
‘ Jacques Cartier, dit-il, n'avait pas besoin de lettres de noblesse pour prendre la qualité de seigneur de Limoilou, comme on l’a répété. Les pius petits propriétaires s’intitulaient sieurs ou seigneurs de leur terre, quand il leur plaisait, quoique l’usage en fût un peu moins général qu'à la fin du même siècle.
“ Les Bourgeois de Saint-Malo s’appelaient seigneurs de leur bien, fût-ce d’une maison de la vil'e, d’une hôtellerie, assujéties à des cens nou rachetables ; et cela en présence des chanoines qui en étaient fé lalement les vrais seigneurs, sans qu'il en surviat aucune difficulté. Ilya des sieurs de Buhen, du Puits rogaire, etc, simples propriétaires de maisons dans les rues de ce nom, comm des sieurs ou
seigneurs des Trois Rois, de l'Image Saint- Jacques, de la Corne de cerf, hôtelleries du temps. Plusieurs de familles différentes pouvaient, dans les mœurs malouines, se dire sieurs ou seigneurs du même village où ils avaient respectivement leurs habitations des champs.
Il est même difficile de suivre les destinées de la terre appartenant à Cartier, parce que lon en trouve le nom porté simultanément par ses héritiers et par des personnes qui lui sont étrangères.
‘“ Beaucoup de bourgeois possédaient des fiefs nobles achetés de la noblesse des environs. Tel n'était pas le cas de la propriété que tenait Jacques Cartier au village de Limoilou, qu'il avait pu enrichir d'un manoir, où il avait fait librement sculpter le franc quartier de ses armes, mais qui demeurait roturière et payait un cens. (Elle dépendait du bailliage de la Ioussaye qui faisait partie de la seigneuric de Valéon.)
# Nous ne voyons guère avant la fin du XVIe siècle donner des lettres de noblesse à des Malouins. Jean Le Gobien, anobli en 1572 pour son rôle aux ftats de Bretagne ; le sénéchal Nicolas Jocet en 1575, virent leurs services civils récompensés de cette distinction. Les services de mer valurent surtout des brovets d’officier pensionné de la marine
royale. Aussi la plupart de ces glorieuses familles malouines furent-elles déboutées à la réformation de 1668.”
M. Charles Canat, ancien officier de la marine, a écrit dans son livre intitulé : Saint- Malo illustré par ses marins, que notre grand navigatour fut anobli. Cette assertion gratuite ne comporte pas une autorité plus grande que celle des autres biographes du grand Malouin.
M. Hovius, maire de Saint-Malo avant M.
Louis Martin, écrivait le 12 mars 1844, à fou M. G. B. Faribault, vice-président de la Société littéraire et historique de Québec, qu’il était disposé à croire à l'anoblissement de Cartier. Et il ajoute : ‘* Suivant Marc Vulson, chevalier, sieur de la Colombière, en sa scienco héroïque, qui divise la source de la noblesse en douze moyens ou principes, la noblesse s’acquérait par la navigation et découverte de terres étrangères; dès lors, il est présumable que François I récompensa par des lettres d’anoblissement, celui qui lui avait donné une autre France. Louis XIII, par son édit du 6 mai 1628, quatre vingts années après, crut devoir anoblir douze des associés de la compagnie qui s'était formée pour le commerce du Canada.”
Ce n’est donc qu’une présomption qui fait ainsi s'exprimer M. Hovius. La conduite si
libérale de Louis XIII à l'égard de la Com pagnie de la Nouvelle-France, ne prouve pas que ses prédécesseurs aient été aussi prodigues de lettres de noblesse, et n’infirme pas l'opinion de M. Joùon des Longrais, basée sur des faits incontestables, savoir : 1° Qu'il n’y eut guère de Malouins d’anoblis avant la fin du XVI siècle ; 20 Que les services rendus à la France par les marins étaient plutôt récompensés par des pensions qu’autrement.
On a dit que la propriété de Limoilou avait été érigée en seigneurie par François I, expressément pour le célèbre navigateur.
C’est possible, mais il paraît probable qu'elle était depuis assez longtemps déjà dans la famille Cartier. Le savant Oxée écrit dans un remarquable article sur Saint-Coulomb :
En 1500, on voyait dans le même territoire les maisons de Bouais, du Cartier, de la Ville-Galbrun, du Vieux-Chatol, de la Fosse- Ingrant, etc.”
Quoiqu'il en soit, il est avéré que le capitaine Cartier reçut du roi de France, en récompense de ses services, le titre de capitaine que nous lui avons donné souvent au cours de cette exquisse,qu’aucun navigateur malouin de son temps n’a partagé avec lui, et que ses contemporains considéraient comme éminent. Mais ce n’était pas un titre de noblesse.
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