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CHAPITRE III

Le domaine de Limoilou

Comme nous l'avons dit déjà, le domaine de Limoilou était situé sur la limite des paroisses de Paramé et de Saint-Coalomb, sur la route de Saint Vincent. En faisant un léger détour vers le nord, on pouvait apercevoir une maison d’assez belle apparence, sans prétention architecturale. C'était le manoir de Limoilou. On l'y retrouvait encore bien conservé jusqu’à ces années dernières ; deux portes assez rapprochées, de formes très anciennes en formaient l'entrée. Ces portes sont encore connues dans le pays sous le nom de Portes.

Cartier. Près de la plus grande, on apercevait uno pierre qui avait dû représenter autrefois dés armoiries ou une inscription quelconque.

M. Ramé nous a laissé une description assez complète de cette maison scigneuriale,

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‘Le manoir de Cartier, dit-il (1), existait encore presque entier en 1865, et ses proportions modestes n'annonçaient guère la résidence de l’homme qui avait donné au roi de France un royaume plus vaste que la France même, La pénurie, qui sy montrait jusque dans les vices de construction et dans Île mauvais choix des matériaux, faisait bien voir qu'à ses expéditions aventureuses le capitaine avait gagné plus de renom que d'argent. Les bâtiments étaient disposés des deux côtés d’une cour carrée, close à ses deux autres extrémités par de grands murs. En homme qui connaît la furie des vents d'ouest et de nord sur la côte de Bretagne, Cartier avait aspecté son logis au midi, et ne lui avait donné qu’un étage sur rez-de-chaussée. Chaque étage comprenait deux pièces : en bas, la cuisine et la salle ; en haut, un réduit et la chambre du capitaine.

L’escalier, contenu dans une tourelle ronde, faisait saillie sur la cour et rompait la monotonie de la façade. Le pignon du levant donnait sur le jardin ; à celui du couchant était accolé un bâtiment plus bas servant d’écurio. En face, de l’autre côté de la cour, se trouvaient la grange, le pressoir et l’étable. Au centre,

(1) Note sur le Manoir de J, Cartier, par M. Alfred Ramé, Paris, 1867.

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un ample puits carré, avec une belle margelle en granit, fournissait une eau abondante.

On entrait dans la cour par une grande porte charretière sans autre ornement qu’un écusson soutenu par deux anges et placé au point le plus apparent, à la naissance du cintre sui baissé qui couronnaïit l'entrée. Le champ de l'écusson portait uniquement un franc quartier. C’étaient des armes parlantes.

Derrière le logis, au nord, se trouve le verger ; à l’orient s'étend le jardin, bel enclos aux compartiments carrés et symétriques, sur lesquels ouvre la salle du rez-de-chaussée ; derrière le jardin, une allée de tilleuls de cinquante pas de longueur, promenoir précieux sur cette terre aride. Cette plantation est encore jeune ; elle remplace celle de Cartier, qui tombait de vétusté au commencement du siècle. Ce sont les derniers arbres du pays ; au-delà commence la plaine rase, qui bientôt se transforme en sables et aboutit à la mer.

De là aussi la vue s'étend sans obstacle sur le bel horizon indiqué dans le chapitre précédent.”

Il ne reste plus, hélas ! que des ruines de ces constructions d’un autre âge. Pourquoi la ville de Saint-Malo, qui s’énorgueillit encore

d’avoir donné le jour au premier explora.eur connu de notre France d'Amérique, n’a-t-elle pas su conserver, comme une relique précieuse, ces murs antiques, non-seulement comme souvenir du passé, mais surtont comme un monument impérissable à ia mémoire du plus expérimenté et du plus hardi de ses marins illustres ? Il faut bien l’avouer cependant, la vieille cité de Champlain a beaucoup à se faire pardonner sous ce rapport. Québec n’a-til pas permis lui aussi la destruction de plusieurs de ses monuments d’un autre âge, au grand scandale peut-être des citoyens de Saint-Malo ? Mais nous croyons que l'heure de la réparation est sonnée. (1) Déjà nous pouvons aller vénérer au confluent des rivières Saint Cho:.es et Lairet, une superbe croix de 35 pieds d’élévation, fac simile de la croix plantée par Jacques Cartier, le 3 mai 1536. Cette croix, en métal, porte l’écusson fleurdelisé et l'inscription Franciscus Primus, Dei gratia Francorum rex, regnat. Nous voyons aussi s'élever à quelques pas do l’Etendard de la rédemption du monde, un monument commémoratif, rappelant la mémoire de Jacques Cartier et des premiors missionnaires jésuites de la Nouvelle France.(2)

(1) Voir Note A. Ch, XIIT.

(2) Voir Note B, chap. XIII,

Il ne nous reste que peu à ajouter sur le domaine de Limoilou, après ce qu’en a écrit M. Ramé, dont la perte récente constitue un deuil pour le monde historique et archéologique. Nous avons déjà dit qu’à la mort de Cartier, sa famille hérita de cette propriété, eu vortu d’un testament fait seize ans auparavant, lequel ne paraît pas avoir été révoqué plus tard, Il est assez probable que notre héros finit ses jours à Limoilou et non à Saini-Malo, bien qu'il possédât dans cette ville une maison ctun jardin, situés près de lhôpital Saint- Thomas. Cette résidence, où vécut le découvrour la plus grande partie de son existence, était situéo rue de Buhen, entre le vicux manoir de ce nom ct l'hôpital. Il lavait acquise des héritiers d'écuyer Alain de La Motte, seiwnour de Fontaines, avant 1541.

Elle fut reconstruite au XVIIe siècle, et le jardin qui y attenait fut également remplacé par des constructions et des cours. Ce quartier est maintenant transformé, écrit M.

Joüon des Longrais, et la vie moderne s'exerce dans toute sa banalité à l'endroit où respirait Jacques Cartier, comme à celui tout voisin où naquit Châteaubriand.

Dans les dernières années de sa vie, Cartier ne semble faire que de courtes apparitions à

Saint-Malo, comme le prouve un titre du chapitre, en date du 29 novembre 1549, qui s'exprime comme suit : ‘“ Jacques Cartier sieur de Limoilou, présent en nos murs, et Catherine Des Granges, sa femme, fondèrent en la cathédrale un obit moyennant une somme de 4 1. forte monnaie de rente sur l’hypothèque de leur maison et jardin situés jouxte hopital Saint-Thomas.”

Cos mots ‘“ présent en nos murs,” indiquent vraisemblablement que Cartier n’habitait plus en 1549 sa maison de Saint-Malo.

La constitution d’un obit est citée par l’abbé Manet, auteur des Malouins célèbres, telle que nous la rapportons. . Le livre des obits de la cathédrale de Saint-Malo contient en offet l'incription de cet obit simple de 3 messes, lo 16 octobre de chaque année. Après la réforme des fondations en 1720, Jacques Cartier et sa femme sont réunis à neuf autres donateurs pour faire cet obit simple dont la valeur n’était en tout que de 51 livres 12 sous.

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